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La Petite Hiérosolymitaine

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Une épatante chaleur se répandant dans les rues de notre île, imprégnant les rares immeubles de pierre, les objets métalliques et jusqu'aux sous-bois, on a le souvenir d'un jaune opus qui avait fait notre bonheur il n'y a pas si longtemps. Il était jaune comme le soleil de Palestine et s'intitulait La Petite fille de Jérusalem et portait la signature de Myriam Harry.
Publié initialement en 1914, il relate les jeunes années de la jeune Myriam Harry, native de Jérusalem (1869), ses multiples émerveillements, jeux, effrois et émotions amoureuses au sein de la ville des villes entre un père "antiquaire" juif d'origine russe converti au protestantisme et atteint d'une passion pour l'archéologie, une mère plus austère d'origine allemande et une soeur charmante mais sans coeur. Elle est la cadette, très proche de son père à la fois fantasque et grand seigneur, et envahie par la magie d'un territoire où l'histoire biblique se mêle aux transports incessants des pèlerins de toutes nationalités.

De ses premières années, Siona gardait des souvenirs mêlés de barbarie et de magnificence. C'était d'abord la vieille maison sarrasine, avec son impasse sournoise derrière l'évêché angliscan, son vaste préau emmuré où pendaient des chaînes et des anneaux de fer, ses voûtes obscures d'où sortaient de génétiques hennissements et des odeurs d'orge digérée.
C'était la porte ogivale avec son lourd heurtoir et ses arabesques à clous, l'entrée taciturne, la cout lumineuse, un puits à margelle polie, un grenadier penché, et, dans un coin, une haute cruche pointue. En face, trois ouvertures obscures : cuisine, greniers ; à gauche, un mur blanc ajouré et un escalier raide qui montait on ne savait où, parmi des ports de leurs ; à droites, deux marches en marbre rose, une niche)arcade, un divan en maçonnerie, deux marches encore ; puis la chambre à coupole, avec le tulle de ses moustiquaires et sa haute fenêtre embusquée, par où les voix de la ville entraient comme si elles descendaient du ciel.


Elle accompagnera plus tard son père dans ses travaux de transcription de manuscrits anciens, mais d'abord, tout à ses jeux enfantins, elle s'installe au pied de son bureau et joue avec les antiquités moabites accumulées par son père.

Comme son père parlait souvent tout haut dans son exaltation, Siona avait vite appris que ces figurines s'appelaient Baal, Astaroth, Moloch, et, les dérobant sur la table, elle finit par s'en amuser comme de poupées. Elle les alignait contre le mur pour jouer à l'école, envoyait en punition dans un coin Moloch, le grand mangeur d'enfants, et promenait, dans un pot de basilic, la lunaire Astaroth.

Ce que sa mère voyait d'un oeil horrifié... En particulier lorsque la petite câlinait sur ses genoux "l'abomination des Ammonites" (1)...
Une enfance pas comme les autres dans un univers à la fois luxuriant de vieilleries et de poussières, de rêves éveillés et de mouvements, en particulier lorsque son père reçoit la caravane de ses fournisseurs du désert, ceux qui, peut-être, lui ont vendu le fameux manuscrit du Deutéronome trouvé dans une grotte au pied d'une falaise dans le désert, le manuscrit qui doit les rendre riches et offrir une dot à ses filles... (2).
Dans la douleur ou l'insouciance, la petite fille de Jérusalem grandit, s'enhardit, lit, apprend des langues immergée qu'elle est dans un univers magique.

Dans le petit jardin encouragé et biscornu, penché sur l'étang de Bethsabée, tout fleurissait, et le mimosa et les roses persanes et les pieds-d'alouette et les gueules-de-loup. Sion y venait jouer tous les jours. En y arrivant, elle attachait son mouchoir blanc sur une hampe qu'Hassâne lui avait fixée sur le bord du balcon vermoulu De l'autre côté de l'eau, le petit David guettait ce signal : alors, vite, vite, il fallait qu'aliza le conduisit par les rue du Caravansérail et celle des chrétiens jusqu'au magasin du père de Siona, Là, se faufilant entre les masses des matouschka et des batouschka, il atteignit les arrière-voûtes et la basse poterne blindée où la petit fille l'attendait pour l'introduire dans son "royaume". Une vieille caisse d'emballage leur servait de sérail d'hiver, où l'on conservait quelques jouets. Mais ces jouets d'Europe, dans cet ancien jardinet de dames truques, avaient bien piteux mine. On ne les transportait pas quand, changeant de résidence, on allait s'installer dans le "château de la mer", sur le balcon de l'arcade. Là, on puisait de l'eau dans l'étang, ou simplement on s'amusait à regarder autour de soi. Les enfant connaissaient tous les vieux dos des édifices. Là, en bas, c'était le Grand Hôtel Méditerranée. Sur le balcon en bois, on voyait le chef vider des détritus et tirer un seau d'eau vaseuse. Quelquefois, il y avait le voile bleu d'une voyageuse qui passait en ondulant comme une petite fumée.
(...) Plus loin, il y a fait le cuvent des Capucins, avec des plates-formes irrégulières. Vers le soir, on y voyait apparaître des moines, la tête dans le capuchon et les mains dans leurs manches ; ils s'arrêtaient un instant, puis ils disparaissaient comme les capucins du baromètre qui font la pluie et le beau temps.
A gauche du logement du petit David, c'était le caravansérail où descendaient les Tcherkesses et les Kurdes retour de la Mecque et qui veulent encore, avant de rentrer chez eux, se prosterne devant le tombeau de notre père Ibrahim. Les enfants en avaient toujours très peur quand ils les rencontraient dans les rues, à cause de leurs armes et de leur mine farouche. Mais là, accroupis sur une galerie branlante, ils avaient l'air, avec leur fez d'astrakan, de doux moutons noirs qui fumeraient des chibouk.


Au coeur de cette humanité hétéroclite mue par le même instinct religieux, priant de différentes manières différentes divinités, exceptées les statuettes moabites désormais désuètes, l'esprit plein de ressources et de fantaisie de la jeune fille rêve de prince nomade et de caravane depuis qu'un cheikh lui avait joué la comédie de ses épousailles.
Après la mort de son père et le retour de la famille vers cette Europe si fascinante pour une petite Orientale, Myriam Harry entreprend d'écrire et trouve auprès de Sacher-Masoch un mentor efficace qui lui permet de publier dans le Berliner Tageblatt, puis elle s'installe en France où Catelle Mendès, Marcel Schwob, Jules Lemaître, son amant Georges Vanor accompagnent son entrée dans le monde des lettres. En 1898, elle publie dans La Fronde, le journal féministe de Marguerite Durand qui lui commande deux contes par mois. Ensuite elle voyage en extrême-Orient, dans le monde arabe, se lit d'amitié avec Huysmans et le gratin littéraire de l'époque et épouse en 1904 le sculpteur Emile Perrault. Elle obtient la même année le premier prix Femina pour sa Conquête de Jérusalem, toutes choses qui, après la rencontre de la petite Hiérosolymitaine au style si riche, nous poussent à lire Myriam Harry avec un oeil neuf (2) et attentif.
Sa Petite fille de Jérusalem est un livre simplement magnifique.




Myriam Harry La Petite fille de Jérusalem. Suivie de Madame Myriam Harry, par Jules Lemaître et du Deutéronome de Shapira et les découvertes de Qumrân, par Paul Auvray. Illustrations de Frédéric de Haenen. — Paris, Les Malassis, 272 pages, 16 € (diff. Les Equateurs)



(1) Milcom, Melcom ou Malkam selon les graphies. On le distingue de Moloch malgré leur origine commune.
(2) Il s'agit probablement d'une première rencontre des manuscrits de Qumrân, dont l'authenticité est alors réfutée par un Français dont l'intrusion dans le négoce qui a lieu auprès du British Muséum conduit à l'échec de la transaction et au suicide du père de la jeune fille. C'est l'affaire dite du "manuscrit de Shapira" dont la ressemblance avec les trouvailles de Qumran semble devoir confirmer l'authenticité un siècle plus tard...
(3) Son apologie de Lucie Delarue-Mardrus nous était tombée des mains. Mondanités quand tu nous tiens...

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