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Léon Werth 1923

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Portrait Léon Werth en 1923.


Livres d’art
Quelques peintres, par Léon Werth
- Permettez. Je vous le dis en ami et pour vous éviter des impairs, Léon Werth est un type épatant. Sans vouloir douter, bien sûr, de votre sens littéraire.
- Mais doutez-en, mon cher, doutez-en : je ne fais pas partie, que diable, du jury des peintres, et n'ai, je vous l'affirme, aucune velléité de déserter la peinture pour m'en aller juger les écrivains. Et d'ailleurs, vous déplacez la question : vous m'affirmez que Werth a du talent. Une quinzaine de ses amis ont, avant vous, consacré tout un cahier à m'assurer de cette vérité que la seule lecture de ses livres m'aurait révélée. Mais, si j'en avais douté, les deux cents pages de son récent ouvrage : « Quelques peintres », à propos duquel votre admiration se dresse aussitôt en armure de combat, suffiraient à me convaincre. J'allais vous dire le premier que ce petit livre, plein d'esprit, écrit avec une aimable fantaisie qui touche à tout sans insister, se lit comme un agréable roman. J'ajoute qu'à côté de pages charmantes sur des sujets variés : souvenirs d'enfance ou de lycée, impressions d'hôpital, propos sur une modiste ou une danseuse hindoue, il contient de temps à autre, chose plus remarquable, une idée juste sur la peinture. Léon Werth. Par exemple, détermine avec finesse l'art d'un Ingres, et dans un même tableau fait part de la formule et la parc du génie ; il situe sans parti pris ni pour ni contre, et avec ingéniosité, le cubisme : il sait nous donner l'impression d'aimer sincèrement certains peintres : Vuillard, Roussel, Bonnard, et dégage 1a délicatesse de l'un, la grâce de l'autre, la sérénité tendre du troisième.
Seulement, lorsque dans le psautier en l'honneur du romancier philosophe et pamphlétaire, je vois affirmer qu'il est aussi le premier, peut-être le seul critique d'art de notre temps, vous ne m'empêcherez pas de protester contre une promotion tout de même inattendue.
- Lui-même n'en est peut-être pas très fier !
- Il est vrai : il fait profession de foi de n'aimer ni la critique d'art ni les critiques. Certes, nous applaudissons. Pourtant, lorsqu'il commence son livre par un essai d'explication du mystère de Cézanne, lorsqu'il passe à tabac cet ingénieux artiste, ce peintre métaphysique qui s'appelle Léonard de Vinci, ou « cet imbécile d’Hobbéman », sans doute pour s'entrainer à boxer ensuite Maurice Denis ou à faire knock-out le malheureux Henri Martin, lorsqu'il affirme que ce sont les artistes d'aujourd'hui qui nous éclairent ceux d'autrefois : « C'est Renoir qui permet d'aller à Véronèse, et ce n'est pas Véronèse qui vous présentera à Renoir », lorsqu'il campe enfin devant nous en formules définitives la poignée des élus « qu'il faut admirer », il a beau affirmer : « Je ne fais pas de critique », Alceste ne manquerait pas de lui répondre : « Et que fais-tu donc, traitre ? »
Je retrouve ici justement ce genre de critique qui nous est actuellement servi à haute dose : critique de littérateurs qui apprécient, certes, les tableaux, qui admirent plus encore un groupe de peintres, leurs amis, en qui surtout adorent « causer peinture », à la Rotonde ou ailleurs, où se proclament d'étonnantes affirmations, là se forgent ces idolâtries ou ces haines en bloc, qui touchent toutes les écoles et toutes les époques : là s'élaborent ces théories ingénieuses, mais souvent vides, qu'il faut expliquer, Werth l'avoue lui-même, « par le café et les philosophies qui naissent autour des soucoupes »
- Quelques pages avant, je lis : « Si l'écrivain qui traite des arts plastiques ne prétend qu'à faire besogne de journaliste, il échappe par là même à toute critique. Il accomplit un travail qui doit être jugé comme un travail manuel.
Idée fort juste. Seulement, la plupart des pages qui composent les « Quelques peintres » étaient précisément des articles de revue. Nées au jour le jour, au hasard sans doute d'une exposition vue, d'un musée visité, d'un artiste fréquenté, elles avaient ce charme primesautier, parfois ce ton rosse, qui amusent dans un journal qu'on parcourt une fois, puis qu'on oublie.
Mais voici ces articles réunis en un volume ; il sera lu parce qu'il est plaisant, et que son auteur est Léon Werth. Il sera aussi, hélas ! et c’est ma crainte, récité par trop de suiveurs qui prendront ces propos de brillant causeur pour des dogmes.
Ne vous étonnez plus, dès lors, que j'aie fermé le livre, pris mon chapeau, et que je sois allé au Louvre oublier, devant, la Sainte Anne, de Vinci, les Pèlerins d'Emmaüs ou le Gilles tous ces mots jolis, ingénieux, adroits, sincères peut-être, mais qui, tout de même, sont des mots ! (Crès, éditeur.)

J.-G. Goulinat


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