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Le Singulier pluriel de René Corona

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En matière d'essai sur la poésie, on a moins que rarement l'occasion de s'enthousiasmer. Cette fois-ci, si.
Objet particulièrement délicat à appréhender, et plus encore à présenter, la poésie, qui est à la fois tout et tient à des riens, est comme l'anguille ou le leprechaun, elle se faufile et glisse, insaisissable. On en connaît qui pensant la saisir à pleines mains se retrouvent grosjean comme devant avec des explications oiseuses et des théories fumeuses. Vous pensez parler de la poésie ? Gare, neuf fois sur dix vous ne parlez que de ce que vous avez saisi du petit bout de votre lorgnette et si l'on y prêt un peu attention, on s'aperçoit que la poésie vous a joué un tour : c'est de vous que vous parlez et non de la poésie : elle a interverti les rôles pendant que vous vous réjouissiez du bon tour que vous étiez censé lui avoir joué. Voilà la poésie. Voilà son jeu favori. Une mésaventure qui n'arrivera pas à René Corona.
René Corona est chercheur à Messine, où il enseigne langue et traduction françaises. Il a publié plusieurs ouvrages - outre ses nombreux articles en italien et en français sur la poétique, l’histoire de la langue, la synonymie et la traduction. En 2014, il s'est intéressé aux Exercices d'admiration (Hermann) et il vient de nous donner son Singulier pluriel tout entier voué à la poésie et à ses enjeux. L'admiration et l'attention sont très certainement les deux garants de la qualité et dusuccès de son essai. Non seulement René Corona aime la poésie, mais il aime aussi ce qu'il fait et sait le transmettre sans mettre de barrière entre ces langues forgées et les oreilles ouvertes qui lui font face. A coup sûr un excellent pédagogue. En outre, un homme cultivé que n'arrêtent aucune des barrières du snobisme, de la mode ou des sempiternelles dévotions de commandes qui vérolent la critique — qu'elle soit universitaire ou journalistique. Au contact de grammairiens, linguistes, poètes, rhétoriciens qui pratiquent la langue et la forgent, René Corona a acquis assez de souplesse pour absorber les sursauts de la poésie et a pu remettre

"au centre du débat culturel et linguistique la nécessité de la poésie lyrique, tout en soulignant la richesse et la singularité des poètes et des écrivains qui grâce à leurs voix indépendantes ont su donner au lyrisme toute l’intensité nécessaire pour créer une sorte de viatique contre l’indifférence et la froideur de l’époque. (...) À partir du Poète, (...) il a essayé de montrer comment le lyrisme s’installe un peu partout, et dans la Grande Indifférence ne cesse de donner à voir. Là où la voix singulière exprime par sa profondeur toute la beauté et partant même la misère du monde, le pluriel (les voix du passé, du présent, d’ici et d’ailleurs…) se laisse entendre et touche, au gré de sa diversité originale, toutes les notes universelles. C’est aussi une réponse à la question sempiternelle, à savoir si les poètes sont encore utiles, question aujourd’hui pour l’auteur encore plus actuelle puisque ils ont, en apparence, disparus de la vie publique. Du moins, a-t-on tenté de les faire disparaître."

Un pour tous, tous pour un, en quelque sorte. Le poète en mousquetaire, son lecteur en amateur d'escarmouche et en défenseur de la prolifération du sens et de l'émotion.
En abordant la poésie par le biais de la grammaire, de la traduction, de la poétique, de l’humour, ou des thèmes de la chanson, de la ville, du soir, de la nuit, de la solitude, ou de la foule, René Corona démontre aisément que le soi-disant refus de poésie du temps présent n'est qu'une erreur manifeste de ceux qui tiennent le crachoir et prétendent donner le ton.
Le ton est donné certes, mais la note est libre et chaque lecteur de Desnos en sait quelque chose qui ne craint rien ni pour la poésie, ni pour ses joies de lecteur à venir.

Un monde sans poésie est un risque que l'on court quand le trop-plein d'intelligence veut édicter les lois du vivre en commun selon les carcans du mauvais goûts.

Et Corona de citer Franck Venaille.

On a fait de l'intelligence un couteau de l'armée suisse, une faculté-orchestre. Dure d'oreille en poésie, elle se montre ains prêt à tous les initiatives quand il s'agit de supprimer la poésie, la vie, la fantaisie, le génie créateur, au bénéfice du graphique, du dossier, de la fermeture Eclair".

Mais

Le bonheur de jules renard est le nôtre, les livres qu'il nous reste à lire sont notre joie future.


Lisez René Corona, qui cite Derême, Fargue, Montale, Reznikoff ou Desnos, vous verrez à quel point le lyrisme est vif. Combien parie-t-on que son essai devient votre livre de chevet ?


René Corona Le Singulier pluriel. "Icare et les élégiaques" - Paris, Hermann, 440 pages, 35 €

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