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Old Nick et la bibliographie de son temps

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Pour saluer le travail des éditeurs indépendants qui sont rassemblées aux Blancs-Manteaux — nous dirons très vite quelques-unes des belles choses qui s'y trouvent encore aujourd'hui (courez), cet article d'Emile Forgues consacré au bibliographie Quérard. Il fut rédigé au moment de la publication de sa Littérature française contemporaine.



Critique. La littérature française contemporaine, 1827-1840 ;
(Livraisons 1 à 7 : A-Bla)
Par J. M. Quérard. Paris, Daguin frères.


On ne se doute guère de ce que cache ce titre modeste. Il semble promettre au premier abord une douzaine de chapitres épars sur quelques-uns de ces hommes de tant de cœur et d'un si grand esprit, qui ont porté si haut dans les derniers temps la renommée littéraire du pays. On s'attend à quelques vagues généralités, à des à peu près biographiques, à une répartition plus ou moins exacte du blâme et de l'éloge, suivant le caprice ou les principes littéraires de l'écrivain, et l'on s’apprête en secret à contredire le jugeur arbitraire qui fait ainsi comparaître ses confrères au pied de son tribunal... Erreur que tout cela. Ce n'est pas de phrases qu'il s'agit, mais bien de faits. M. Quérard n'est pas un critique... c'est un homme bien plus terrible, bien autrement armé, bien autrement impassible et cruel ; pour tout dire, en un mot, c'est un bibliographe !
Et maintenant savez-vous à quelle œuvre mystérieuse, longue, patiente et redouble, s'applique ce long mot savant, aux racines crochues, qui semble un grand crabe ouvrant ses fortes pinces ? Oui, vous le savez. Que ne savez-vous pas ? Mais vous n'y avez jamais réfléchi. Un bibliographe est pour vous un homme d'imagination stérile, qui se voue à la classification des œuvres de la pensée, avec autant de mémoire et aussi peu d'intelligence que possible. Cet homme ouvre le plus beau poëme du monde sans y entrevoir la moindre image, une seul vers, un seul hémistiche. Cela est tout simple, il ne lit que la première page : Cinquième édition ; Paris; telle année, chez un tel... Bon voilà qui lui suffit. Si vous lui voyez tourner le feuillet, ce n'est pas que le souvenir de telle ou telle description brillante l'invite à pénétrer dans ces rians jardins où chantent les fleurs, où les reflets du soleil sur l'eau répondent harmonieusement à la frémissante verdure des grands arbres. Que lui font et les arbres, et les vastes bassins ridés par le vent, moirés par la lumière, et le chant des massifs fleuris où l'abeille se pose en bourdonnant ? notre homme à tous ces bruits le cri du parchemin desséché qui recouvre une édition princeps, le bruit que fait un vieux Alde en tombant des rayons de bibliothèque sur lesquels il dormait, poudreux et oublié, depuis des siècles. Que cherche-t-il donc dans ce livre moderne, outre le nom du libraire et le chiffre de l'édition ? Ce qu'il y cherche, nous allons vous le dire. A la page 127, cinq vers se trouvent qui donnaient le secret de l'opinion de l'auteur, à l'époque où le poëme parut. La chute d'une dynastie, cette rature immense étendue sur l'histoire du pays, avait aussi effacé les cinq vers malencontreux dans toutes les éditions subséquentes. Maintenant que le poète est député, peut-être ministre, et que la manifestation de ces sympathies primitives, grâce aux revirement de la politique, a perdu tous ses dangers, les cinq vers auront-ils ou non reparue ?... Vous comprenez. Leur simple rétablissement en dira long. Aussi voyez avec quel sourire triomphant le bibliographe descend de son échelle, et va déposer sur son répertoire de notes la précieuse mention de ce fait inaperçu. C'est là une de ces perles cachées dans le fumier d'encre et de vélin qu'il fouille sans relâche depuis trente années.
Nous avons pris cet exemple, - tout à fait imaginaire, Dieu merci ! - pour faire ressortir aux yeux de ceux que les livres intéressent peu, tous les résultats possibles de l'investigation bibliographique. Pour le bibliographe lui-même, il va sans dire que c'est là une de ses moindres conquêtes. L'apostasie politique lui paraît un de ces légers délits qu'il juge froidement du haut de son insouciance philosophique. La scène changera, s'il s'agit d'une de ces fraudes à l'aide desquelles on multiplie faussement les éditions d'un mauvais livre. Ce cas est bien autrement pendable que la polygamie, aux yeux du bibliographe. Quel abus de la bonne foi publique ! Quel piège tendu à sa propre crédulité ! Que serait-il arrivé, grands dieux ! si une méfiance salutaire ne l'avais poussé à vérifier le mensonge d'une couverture et d'une première feuille habituellement cousues aux vieux exemplaires pour leur donner une physionomie nouvelle ! Il songe alors à demander que de telles escroqueries soient déférées aux tribunaux.
Le bibliographe méprise profondément certains écrivains modernes. Il les traque, il les poursuit de son épigramme, à regret contenue et polie. Ne vous imaginez-vous pas qu'ils luis sont littérairement antipathiques ? qu'il les hait comme vous pouvez les haïr : pour leurs façons d'écrire basses et triviales, pour leurs misérables concetti, pour le pompeux charlatanisme de leur pauvre érudition, pour l'imperturbable aplomb de leur insolent égotisme ? Et mon Dieu ! non ; ceci ne le regard pas : sous ce point de vue, il ne fait pas de différence entre la bonne foi naïve et modes de Corneille, de La Fontaine, et les effrontées vanteries de ces messieurs ou de ces dames que nous n'avons pas à nommer pour le moment.
Mais, ce qui l'indigne, c'est d'avoir à dénoncer sanas cesse, à propos de ces mercenaires fabricateurs de livres, de véritables et honteuses escroqueries : des volumes qui s'embusquent derrière les vitraux du libraire, avec un titre mensonger, et dans lesquels le lecteur, inaverti, retrouve de vieilles rapsodies, déjà lues et relues, sous d'autres prétextes et d'autres noms ; des collections à dessin tronquées, pour rendre indispensable le double achat de la même marchandise, à quiconque veut s'assortir : tous ces subterfuges, enfin, auxquels a recours l'imagination famélique d'une romancier aux abois, administrateur rapace et déloyal de son insuffisant domaine.
A celui-là, le bibliographe ne pardonne pas : et la vengeance lui est facile. Il remonte vers le passé; Dans la poudre des bibliothèques, il va donner la chasse aux productions inavouées d'une jeunesse obscure. Il extrait de là - c'est d'ailleurs sa tâche - des embryons monstrueux que l'oeil paternel lui-même ne saurait contempler de sang-froid. Il jette ensuite au public étonné la liste de ces productions informes ; il montre les pieds d'argile de la statue. Cela fait, il prend la statue elle-même, lui fait son procès, l'accuse hautement de vol et d'imposture, l'attache, la cloue au pilori, et placarde derrière sa tête une autre liste : celle de tous les ouvrages vendus et revendus si ou huit fois au public crédule, des contes débaptisés, des volumes honteux qu'on a été obligé, pour les débiter, d'accoler à d'autres volumes moins misérables, etc., etc. Trafics honteux, subtilités de colporteur, rapetassages et fourberies qu'on ne saurait trop flétrir, combinaisons avilissantes qui, couronnées aucune fois de succès, peuvent aller jusqu'à faire, d'un écrivain fameux, un marchand de contremarques. Nous savons tous que cela s'est vu.
Le bibliographie - cet homme effrayant - l'est encore d'avantage par le calme apparent de ces meurtrières démonstrations. Il ne vient pas, comme nous autres tirailleurs de la presse quotidienne, décharger sa colère, à peine conçue, dans quelque boutade superficielle et d'un effet passager. Tout au contraire, il l'accumule patiemment, il la "bulletine", il l'étiquette, il la met à la place alphabétique qu'elle doit occuper dans son immense recueil. Elle y mûrit chaque jour ; elle se fortifie de preuves nouvelles ; comme un trésor, elle grossit entre des mains économes ; et, le jour venu, elle tombe, avec tout son poids, sur une réputation qui reste à jamais meurtrie de ce choc puissant.
Voulez-vous un exemple qui vous dise au juste ce qu'elle vaut ? Nous n'aurons pas à le chercher longtemps dans les premières livraisons du nouvel ouvrage que vient de commencer l'auteur de la "France littéraire". Et pour ne rien ôter de son caractère à cette juste rancune de la probité bibliographique, nous citerons textuellement les passages où elle éclate, dans l'article consacré au "plus fécond de nos romanciers".
"Balzac (Honoré), naquit à (...)"
Nos lecteurs continuerons ainsi jusqu'à nos jours l'esquisse tracée par M. Quérard. Il leur faudra même songer qu'elle n'est pas tout à fait complète, même pour l'époque dont elle embrasse les détails. Ainsi, le procès avec la "Revue de Paris" n'y est seulement pas rappelé, bien qu'il soit un des événements les plus remarquables de cette carrière compliquée. Et ce n'est pas là, il s'en faut bien, la seule lacune que l'on pût combler avec quelque application et en recueillant des souvenirs très peu effacés.
Mais nous n'avons pas encore examiné la partie la plus curieuse du travail de M. Quérard : c'est l'énumération détaillée de ces "vingt volumes et plus" que M. de Balzac écrivait dans la fleur de sa jeunesse. Nous voyageons là dans un monde inconnu et peuplé de productions merveilleuses.
Ce sont d'abord les "Deux Hectors", ou "les Deux Familles bretonnes" (Paris, G. C. Hubert 1821) et "Charles Pointel", ou "Mon Cousin de la Main gauche" (Même éditeur, même année), composé en collaboration avec ce M. Lepoitevin de Saint-Alme, qui prenait le soin de cacher ce nom sous celui de Viellerglé. On ne saurait révoquer en doute ce fait essentiel allégué par . M. Marc dans son "Dictionnaires des Romans" et confirmé par un passage de la préface d'une roman intitulé "Cazilda".
Vient ensuite l'"Héritière de Birague", hsitoire tirée des manuscrits de dom Rago, ex-prieur des bénédictins, mise au jour par ses deux neveux (P. de Viellerglé, ou Saint-Alme ; lors R'hoone, ou M. de Balzac.)
En quatrième lieu, nous avons "Jean-Louis" ou "la Fille trouvée" (toujours Hubert, 1822), par les mêmes pseudonymes.
Ici, commence la série des oeuvres que M. de Balzac a eu le courage de faire réimprimer, sa réputation une fois faite, en les mettant sous le patronage d'un superlatif qui le désignait à l'univers : "Clotilde de Lusignan" ou le "Beau Juif", le "Centenaire", le "Vicaire des Ardennes", la 'Dernière Fée", "Annette et le criminel", "Wann Chlore", qui ont reparu avec des titres plus ou moins altérés dans la collection dite "Horace de Saint-Aubin". Cette collection, lorsqu'elle parut, fut annoncée comme devant être enrichie par deux romans inédits de ce même Horace de Saint-Aubin. C'étaient l'"Excommunié", roman posthume, et "Dom Gigadas". On les laissait au dernier rang de la publication, vraies amorces pour le souscripteur, induit à penser que M. de Saint-Aubin, ressuscité dans la personne du plus fécond de nos romanciers, allait lui servir des oeuvres nouvelles. Il n'en était rien, cependant. L'"Excommunié" et "Dom Gigadas", composés en même temps que ces premières ébauches, et restés chez le libraire à l'état de ces manuscrits qu'en argot marchand on appelle des "ours", n'avaient pas semblé, en 1823, dignes de figurer à côté de l'"Héritière de Birague" et de "Charles Pointel". En 1840, on les a débités comme équivalant aux "Célibataires" ou à "Eugénie Grandet". Et personne n'a protesté ! Il est vrai que personne n'a eu le courage de lire ces incroyables rapsodies... si ce n'est pourtant l'inflexible bibliographe qui devait nous révéler cette ingénieuse spéculation (1).
Nous n'avons pas épuisé ce catalogue d'oeuvres inconnues. Il en reste deux dont le titre figure très bien à la suite de tant de roueries. l'un, intitulé : "Histoire impartiale des Jésuites" (Delonchmaps), sans nom d'auteur, mais qui est de MM. de Balzac et Horace Raisson. C'est une analyse tronquée de l'ouvrage de Cerutti sur le même sujet. L'autre est un "Code des gens honnêtes" ou "l'Art de ne pas être dupe des fripons", tout entier de M. de Balzac, bien qu'il ait été attribué à M. Raisson, sous le patronage quel il avait paru. M. Quérard ajoute à ce simple fait une circonstance qui ressemble fort à une malice en action : - Ce petit livre, dit-il, fut "reproduit", dans l'année même de sa publication, "à l'aide d'un frontispice" portant : "Seconde édition". Il a été réimprimé en 1829 sous le titre de : "Code pénal, manuel des honnêtes gens", par le libraire Roret.
Nous passons sur le fastidieux détail de toutes les réimpressions des premiers ouvrages de M. de Balzac qui obtinrent quelque succès, pour arriver à une tentative politique qui n'en obtint aucun, et que M. QUérard nous a fait connaître le premier. C'est une brochure publiée en 1831 chez Levavasseur, sous ce titre : "Enquête sur la politique des deux ministères". Voici la mention bibliographique dont il est suivi :
"Par ces mots, "les deux ministères", l'auteur désigne les deux systèmes entre lesquels le ministère avait à choisir après la révolution de juillet. Ce qu'il publiait alors n'était que le préambule de quatre autres enquêtes qu'il promettait, de quinzaine en quinzaine, sur les relations extérieures, les ministères de la guerre, des finances et de l'intérieur. Elles n'ont jamais paru."
Quel dommage ! et pourquoi le mauvais goût du siècle nous a-t-il privés de ces aperçus politiques ? Comment M. de Balzac, si grand publiciste en 1831, a-t-il pu se réduire, depuis lors, à l'illustration banale d'un conteur populaire ?
En 1840, il a eu comme un retour de cette velléité administrative, et la "Revue parisienne" devait aussi transmettre de quinzaine en quinzaine à la France ébahie, le jugement porté par l'auteur du "Père Goriot" sur les affaires publiques. Ce second élan n'a pas eu plus de suite que le premier. Un temps viendra peut-être où le génie méconnu de M. de Balzac obtiendra justice, et où son pays, à bout de ressources, lui demandera celles du seigneur "Quinola". Nous pouvons nous attendre alors à voir M. de Marsay premier ministre, et Vautrin garde-des-sceaux. Ce sera gai.
Ce qui l'est peu, - pour M. de Balzac, s'entend, - c'est de trouver, à propos d'une édition de "la Peau de chagrin", la note suivante communiquée à M. Quérard par quelque lecteur mécontent :
"A la suite de "la Peau de chagrin", M. de Balzac a placé plusieurs contes et nouvelles dont le sujet ne lui appartient pas. L'un de ces contes, intitulé "Jésus-Christ en Flandres", est copié textuelement de l'abbé Dulaurens. M. de Balzac l'a trouvé dans un petit livre intitulé,j je crois, "Vérité et cérémonie du catholicisme". Voir la liste des ouvrages de l'abbé Dulaurens. M. de Balzac ne s'est pas fait faute d'y puiser."
Puis, au sujet du "Livre mystique", un exposé complet de toutes les transformations grâce auxuquelles "Louis Lambert" et "Séraphita" ont été mis en vente sept ou huit fois.
Puis encore, "le Livre des douleurs", où reparaissent et "Massimila Doni", publié avec le "Cabiet des Antiques", et les "Proscrits", et "Gambara", et "Seraphita", édités, surédités dans trois ou quatre collections et sous tant de formes diverses.
Mais c'est bien assez exposer les hontes de ce que M. Quérard appelle avec une grande justice, "un dégoûtant mercantilisme".
En voici d'autres d'une autre espèce, et vous allez voir encore la bibliographie, cette science en apparence paisible et inoffensive, dans ce qu'elle a de plus terrifiant à la fois et de plus salutaire : c'est la justice glorieuse, mais inflexible ; tardive, par malheur, mais frappant des coups dont rien n'efface l'empreinte.
Il s'agit d'un poète qui jadis tenait levé sur les hommes corrompus un fouet vengeur ; qui, bourreau hebdomadaire, promenait par les villes quelque effigie lacérée, et dont le vers sanglant trouvait jour dans l'âme la plus cuirassée d'impudeur.
Nous trouvons, dans ces annales que nous parcourons de l'oeil, son histoire tout entière. D'abord, avant de sortir de sa ville natale, il avait écrit une "Satire contre les Capucins" (2), et d'autres poésies "dans le même genre, " dit M. Quérard. Il part avec ce bagage pour se rendre à Paris. A peine arrivé, ce satirique anonyme, si acharné contre les moines, s'enrôle sous "le Drapeau blanc" et marche à côté de Martainville. Ces premiers articles sont dirigés "contre la liberté de la presse," et lui valent une gratification de 1500 f., que Charles X lui accorde sur sa cassette. Echauffé jusqu'au lyrisme par cette munificence, le poète chante le Sacre ; il montre au généreux monarque la France rassemblée près de lui, "de tentes au loin la campagne peuplée" ; il lui fait entendre le "cri amour", etc., etc.
Néanmoins - il paraît qu'il y a vait à ce moment surabondance de poètes et d'enthousiasme - le Chant du Sacre (3) n'est payé que 300 f. L'adulateur, mal satisfait, se relève ; il façonne en flèches le métal dont son encensoir était fait, et des antichambres pour devenir le Juvénal que nous avons tous connu.
Qu'elle était belle, les cheveux épars, brandissant son arme terrible avec un sourire moqueur, cette muse bicéphale qui sapait le vieux trône, avec quelle ardeur, d'un bout de la France à l'autre, on s'arrachait ces virulentes et spirituelles diatribes contre des ministres détestés. D'autant que la satire était ici rehaussée par une arrière saveur d'études classiques dont le goût, à cette époque, n'était pas aussi rare qu'il l'est devenu depuis. Comme on applaudissait de grand coeur à cette verve méridionale qui ne se lassait jamais, à qui tout servait de texte, et dont les victimes elles-mêmes, dominées par l'opinion, osaient à peine se plaindre !
Vous savez ce que dura cette guerre et ce qu'elle enfanta de poèmes. Vous savez aussi comment, entraînés à chanter la gloire impériale, les jumeaux-poètes (3) méritèrent les soupçons du pouvoir que l'un d'eux avait célébré. Vous savez comment l'auteur des articles "contre la liberté de la presse" fut déféré aux tribunaux, qui devaient lui appliquer ses propres doctrines et lui faire expier, par six mois de captivité, les voeux anti-dynastiques implicitement contenus dans son portrait du Fils de l'Homme. Vous savez enfin comment nous primes part à cette persécution, nous autres jeunes gens, qui lûmes pour la première fois un plaidoyer en vers, prononcé devant les juges de la police correctionnelle.
Pourquoi personne alors ne rappela-t-il nos regards vers ce passé que nous apprenons aujourd'hui ? Si ce fut volontairement que les coryphées de l'opposition libérale gardèrent le silence, ils commirent une grande faute en même temps qu'un acte de mauvaise foi. Nous devions être avertis, gens crédules, que ce nouveau venu dans les rangs de la presse patriotique avait adoré les faux dieux et n'avait changé de culte qu'après avoir souffert la faim dans leurs temples. non pas, s'il vous plaît, qu'il eût fallu pour cela se priver d'un champion vaillant et dévoué ; mais à ce dévouement nous n'eussions attaché que sa juste valeur. La sympathie, la confiance de tous n'eût pas été acquise comme elle le fut à un homme qui devait un jour la tromper par une seconde apostasie. Et, ce jour venu, le roseau fragile, en se brisant sous nos mains, nous eût fait une blessure moins profonde. Némésis vendue nous eût simplement rappelé le Chant du Sacre, et nous n'aurions pas, pour longtemps contristés, douté de toutes les convictions, même des plus pures. Nous y avons cru, faute de savoir quel était cet hommes : nous l'ignorions, faute d'un bibliographe exact et sévère.
N'est-il pas vrai qeu cette érudition, si futile en apparence, ne l'est pas autant lorsqu'on fait le compte des services qu'elle peur rendre ?
Aussi, ne devons-nous point laisser dans le silence extraordinaire dont elle est accueillie la publication d'un savant désintéressé qui élève aux lettres françaises, sans vaines clameurs, sans bruit d'annonces, sans forfanteries d'aucune sorte, un monument qui demande un travail infini, beaucoup de scrupule, une impartialité qu'on ne puisse contester, la passion du vrai, sans laquelle on ne prendrait pas le soin tout particulier que réclame une tache pareille ; la mesure et le tact sans lesquels cette passion pourrait conduire au libelle le biographe égaré.
Nous ne prétendons pas juger définitivement un livre aussi important ; alors que sur les trois volumes compactes dont il doit se composer, nous ne connaissons encore que les sept premières livraisons (560 pag. à 2 colonnes); mais, nous croyons pouvoir garantir qu'on y trouvera les qualité essentielles d'un résumé de ce genre. La masse des renseignements est énorme. Ceux dont nous avons pu contrôler l'exactitude, à part quelques omissions très pardonnables, nous ont paru puisés à des sources choisies, et présentés avec une extrême bonne foi. On s'aperçoit bien vite, à la libre allure de notre bibliographe, que, vivant à part, avec les livres dont il se fait l'historien, il ne subit aucune influence, et qu'il obéit au seul désir de jeter quelque lumière dans le chaos de ce monde littéraire au milieu duquel nous vivons sans le connaître. Monde étrange et confus, en vérité. Curieux, sans doute, mais peu consolant à étudier.

Old Nick



Le National, jeudi 23 juin 1842.



(1) "La Littérature française contemporaine", page 142. (Note d'Old Nick.)
(2) Il s'agit de Barthélémy, natif de Marseille. Néanmoins Quérard ne mentionne ni "Chant du Sacre", ni "Satire contre els capucins". La notice Alphonse de Lamartine comprend bien, elle, mention du "Chant du Sacre". (NdE).
(3) Barthélémy et Méry. (NdE).

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