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Du nouveau chez Rimbaud (enfin !)

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Eddie Breuil est un chercheur d'une rare espèce : il a livré il y a quelques mois un essai captivant qui va faire date.
Attaché à une thèse consacrée à l'histoire de l'édition critique, sous la direction de Philippe Régnier, il s'est attaqué à un cas historiquement... craquant : les Illuminations du sieur Rimbaud.
En étudiant leurs différentes éditions, Eddie Breuil s'est aperçu de l'incohérence des versions et du flottement général qui règne autour du recueil. Peu ou prou, la présence de Germain Nouveau, puis de Paul Verlaine dans les environs du jeune prodige ne pouvait qu'alerter un esprit affuté. Ce qu'est Eddie Breuil, qui s'est attaché toutes les ressources de l'observation et de l'analyse pour améliorer ce qui, jusqu'ici, était restée l'intuition des meilleurs connaisseurs et lecteurs.
Sans dévoiler tout ce qui fait le sel de son essai révolutionnaire, reprenons les mots qu'il cite d'Aragon, lequel avait tout compris de la mise au pas de l'Histoire par les sectateurs du Grand Homme, tendance bien française : Germain Nouveau n'est pas "un épigone de Rimbaud (mais) son égal".

Aucune justification poétique de cette conspiration, de cet étouffement silencieux, de cette fausse justice rendue. Il faut en chercher ailleurs la raison. Et pour moi, elle est avant tout que les rimbaldiens ont peur que, dans le miroir de Nouveau, on n'aperçoive comment ils ont défiguré (ou transfiguré) Rimbaud. Elle est dans ce que, sur la destinée même de la poésie, la poésie de Nouveau, et sa parenté avec la poésie rimbaldienne, apportent un témoignage gênant pour ceux qui veulent que, peu après 1870, la poésie ait, avec Rimbaud, tout entière changé de signification et de route (Les Lettres françaises, 7 octobre 1948).

Pour ne pas dévoiler tout ce qu'apporte de faits et de certitudes Eddie Breuil, citons son point conclusif :

La tradition éditoriale a progressivement accouché d'une illusion, mais d'une illusion magnifique : les Illuminations ont été considérées comme l'un des plus profonds recueils de poésie. Cette illusion était rendue possible par le côté énigmatique du regroupement arbitraire de textes de provenances diverses et par la foi aveugle prêtée à quelques propos d'un Verlaine ignorant et en plein désarroi.

Bref, Rimbaud fut des Illuminations le scribe. Il va donc falloir se faire à l'idée que Germain Nouveau est un très grand poète. Mais ça, on devrait y arriver.



Eddie Breuil Du nouveau chez Rimbaud. — Paris, Honoré Champion, 2014, 196 pages, 29 €.


Commentaires

1. Le vendredi 1 mai 2015, 10:15 par Lovichi Jacques

Dans son mémoire de maîtrise: "Germain Nouveau précurseur du surréalisme" (mention T.B.), puis dans sa thèse (interdite), "Le Cas Germain Nouveau", J. Lovichi (c.à.d.:moi) a soutenu, il y a plus d'un demi-siècle, les mêmes propositions concernant "Illuminations"que mon ami Eddie Breuil. Je salue son admirable travail et me réjouis de l'écho qui l'entoure. J.L.

2. Le dimanche 3 mai 2015, 10:57 par Jean-Philippe de Wind et Pascale Vandegeerde

Nous aussi pensons que Louis Aragon avait tout compris. Cette idée de fausse justice rendue est au moins aussi vraie aujourd’hui qu’hier. Parmi les réactions diffusées sur internet depuis la publication de Du Nouveau chez Rimbaud, l’on a pu lire ici et là des considérations de l’ordre de Germain Nouveau mériterait d’être davantage connu, mais la thèse d’Eddie Breuil est un scandale, etc. Autre posture, plus subtile : affirmer que le premier chapitre de son texte est très intéressant (les Illuminations ne sont pas un recueil) pour mieux taire les deux autres parties de l’essai : "Le rôle joué par Rimbaud dans la copie des Illuminations" et "Un poète face aux réalités".

Louis Aragon n’est pas seul. Jacques Lovichi avait lui aussi tout compris lorsqu’il a proposé au début des années ’60 sa thèse Le cas Germain Nouveau. Se basant notamment sur la correspondance envoyée par Nouveau depuis Londres en 1874-1875 et "les mêmes impressions, rendues dans les mêmes termes, que nombre de celles qui figurent dans les Illuminations", sur le poème Cadenette, la seconde Note parisienne et le "processus de l’Illumination" que révèlent ces textes, sur l’intérêt porté par Germain Nouveau à l’architecture et la peinture et sur les poèmes Chanson de mon Adonis et A J.-A. R., Jacques Lovichi conclut, en 1963,

"On comprendra maintenant sans doute, à quelles conclusions nous voulions en venir. Nous ne sommes pour l’instant, et pour longtemps encore peut-être, en mesure d’affirmer péremptoirement certaines choses dont, au fil de notre étude, nous avions eu le pressentiment d’abord, enfin la quasi-certitude.

On a basé une grande partie de la célébrité de Rimbaud sur les Illuminations. Si nous préférons réserver notre jugement sur une question aussi épineuse que celle-là, nous n’en sommes pas moins très à l’aise, pour affirmer preuves en main que les Illuminations appartiennent au moins autant à Germain Nouveau qu’à Arthur Rimbaud. Et nous sommes, peut-être, bien en deçà de la vérité".

A propos de fausse justice rendue, il s’est même trouvé un récent commentateur pour louer la prudence de Jacques Lovichi (qui a été fusillé sur place au début des années ’60, interdiction lui étant faite de présenter sa thèse sans certains aménagements auxquels il s’est refusé) afin de l’opposer à la supposée radicalité d’Eddie Breuil… Ironie de l’histoire des recherches concernant Germain Nouveau.

Il n’y a ni prudence ni radicalité. Il y a seulement que, même si des erreurs, des mensonges et de nombreux lieux communs alimentent les représentations mentales, les faits sont têtus.

Voilà six mois qu’est paru Du Nouveau chez Rimbaud. Six mois au cours desquels ont défilé des insultes et d’assez comiques larmes versées sur le pauvre Arthur qui serait malmené. N’est-il pas temps d’aborder le fond de la question ?

Jean-Philippe de Wind et Pascale Vandegeerde

3. Le dimanche 8 novembre 2015, 15:49 par divad

Bonjour à tous! Ces proses nommées à tort ou à raison "Illuminations", Nouveau et Rimbaud pourraient les avoir créées en faisant de l'improvisation poétique, du slam en quelque sorte... L'un déclamant, l'autre écrivant, et cela à tour de rôle!.... Qu'en pensez-vous? Merci

4. Le samedi 18 février 2017, 22:50 par Max Vincent

Désolé de casser l'ambiance. Mais l'appréciation d'Aragon doit être replacée dans le contexte de l'année 1948, et n'a pas grand chose à voir avec cette histoire d'attribution. Après le Libération Rimbaud n'avait pas la cote en milieu stalinien : il lui était reproché, Aragon dixit, de "faire de l'hermétisme poétique". Une réprobation concernant également Baudelaire, Mallarmé, Kafka et d'autres selon la grille idéologique en cours, celle du réalisme socialiste. Nouveau (que nul ne connaissait dans l'entourage d'Aragon) n'était qu'un prétexte pour dévaloriser Rimbaud.
J'ai appris l'existence d'Eddie Breuil à travers un éditorial de la Quinzaine littéraire dans lequel cet universitaire traitait André Breton de "tortionnaire". Je ne sais pas si M. Breuil est le Faurisson au petit pied que l'on dit mais je serais porté à croire que son propos tombe sous le coup de la "jurisprudence Ehrenbourg"

5. Le jeudi 27 juillet 2017, 10:29 par jacques lovichi

Les insultes n'ont jamais pu servir de preuves. Dans cette affaire comme dans d'autres, il s'agit d'argumenter, non d'invectiver. Je ne connais pas ce monsieur Max Vincent, mais il n'apporte aucune espèce d'argument à sa "thèse" qui d'ailleurs n'en est pas une. Son intervention est donc nulle et non avenue. Et je soutiens résolument Eddie Breuil, chercheur émérite à qui je témoigne ici de ma lointaine mais chaleureuse amitié.
Jacques Lovichi

6. Le mercredi 20 septembre 2017, 14:00 par Richir

A première vue, la thèse (assez tempérée) d'une écriture à quatre mains des Illuminations me paraît convaincante. Ce qui me frappe : l'insistance de la peinture dans les textes attribués au seul Rimbaud : certains poèmes font penser à Turner (vu à Londres ? ou encore Constable). Le côté “peinture” de nombreux textes. Quantité d'éléments dissipent joyeusement l'asphyxiante mystique de “La” Poésie qui fait tort à l'admirable verve du tandem Nouveau-Rimbaud.

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