L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

La Tché-Ka (1922)

Tcheka.jpg


La Tché-Ka

Printemps 1919. Moscou est en effervescence. Le général Youdénitch développe son offensive sur Pétrograd. Des milliers de personnes assiègent la gare, dans l'espoir d'atteindre Pétrograd avant sa prise. Moi-même, plein de ce désir, je me presse à la gare Nicolas. Déserteur, n'ayant aucun espoir de recevoir une autorisation officielle, je cherche un spéculateur qui me revendrait son billet. Un personnage assez louche d'aspect, s'approche : « Vous désirez probablement un billet et une autorisation, me murmure-t-il à l'oreille ». Nous convenons rapidement du prix. Soudain, après m'avoir remis le billet et reçu l'argent : "Vous êtes arrêté", me dit-il en me montrant ses documents. Rien à faire. Je le suis. Enfermé dans une cellule, j'y reste une semaine avant mon interrogatoire. Le juge d'instruction, dont la conclusion est le verdict, car il n'existe pas encore de tribunal, un ancien marin à moitié illettré, m'accuse de but en blanc d'être un espion des Etats-Unis. (J'avais été collaborateur du bureau de la presse américaine dont les papiers étaient dans mon portefeuille). A mes dénégations, il me dit d'un ton insinuant : « Vous feriez mieux de dénoncer vos complices ». Quelques jours plus tard, nouvel interrogatoire. On me montre ma condamnation à mort, signée et ornée d'un sceau, en ajoutant que si je faisais des aveux et si je dénonçais mes complices de "l'organisation d'espionnage", on pourrait me faire grâce. Ne pouvant rien communiquer, je suis ramené dans ma cellule. Une semaine plus tard, on me rappelle de nouveau. Quel n'est mon étonnement en reconnaissant dans le nouveau juge d'instruction qui me reçoit un individu que je connaissais particulièrement, pour m'être très souvent rencontré avec lui dans un restaurant clandestin. En me voyant, il éclate de rire, et après une dizaine de minutes de conversation amicale, me délivre un sauf-conduit que je m'empresse d'utiliser.

Perquisition
Pétrograd 1920. Cette nuit nous attendons une perquisition A part les tuyaux très sûrs que j'ai, tout nous le fait prévoir. L'électricité dont nous ne jouissons plus que deux heures par jour, de 8 à 10 heures du soir, brûle sans discontinuer. Toute la maison est en rumeur. Chacun cherche à cacher ce qu'il a de plus précieux, car pendant ces perquisitions officiellement destinées à la recherche des déserteurs et des armes, on prend tout : vêtements, provisions, au gré des individus qui perquisitionnent. Vers les deux heures du matin la sonnette nous avertit que notre tour est arrivé. Entrent deux gardes rouges, un commissaire et deux femmes. Après l'examen des papiers, on commence à fureter dans l'appartement. Le commissaire, à moitié endormi, est apathique, les femmes, au contraire, sont acharnées. Dans la bibliothèque une accalmie : les livres les intéressent. On les regarde avec des réflexions naïves sur leur quantité qui paraît formidable. On demande même la permission d'en prendre un. Impressionnée par cette atmosphère intellectuelle, leur ardeur faiblit et ils partent en jugeant même bon de s'excuser du dérangement occasionné et tout comme les anciens gendarmes du tsar, ils invoquent des ordres qu'il leur est impossible d'enfreindre et qu'ils exécutent contre leur gré.

Une anecdote
L'année 1920 à Pétrograd fut très pénible ; tant au point de vue de l'alimentation, qu'au point de vue du manque de vêtements. Les Soviets ne donnaient à chaque habitant que 1/8 de livre de pain par jour, toutes les boutiques, les marchés étaient fermés, la vente ou l'achat de quoi que ce fût se poursuivait cruellement. Par contre, la récolte des pommes fut extrêmement abondante et la population de la ville se nourrissait pour ainsi dire exclusivement de ce produit. Il était fort difficile de rencontrer quelqu'un dans la rue sans qu'il soit occupé à mâcher des pommes. Une anecdote très caractéristique circulait à cette époque en ville :
Deux amis se rencontrent :
— Salut ! Ça va ?
— Mais très bien. Je me sens comme en paradis !
— Comment ça ?
— Ma foi, je me promène tout nu et je mange des pommes !

Y. Sidersky


Floréal, 28 octobre 1922.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Fil des commentaires de ce billet