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Berlin pendant le coup d'état (1920)

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Tandis que l'on réédite Seul dans Berlin d'Hans Fallada (1893-1947), gros œuvre magistral de l'Allemand qui ne survécut pas longtemps à la guerre (1), il n'est pas inutile de lire un article publié en France en 1920 dans Floréal.
On y trouvera la confirmation que l'on savait beaucoup de choses, longtemps avant l'accession au pouvoir de certain caporal à moustache, notamment en ce qui concerne certaine idéologie "baltique" et certain signe de ralliement. 1920... C'est la preuve réitérée qu'il faut lire et relire le Viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine.




BERLIN PENDANT LE COUP D'ÉTAT

récits de témoins

Les kappistes font de la musique
Le 13 mars, au petit jour, les ouvriers de Berlin se rendant à leur travail virent défiler des troupes et encore des troupes. C'étaient les soldats du Baltikum qui prenaient possession de la capitale.
Après avoir pendant quelques heures, sans rencontrer de résistance, fait résonner leurs bottes sur le pavé des rues, les soldats de Kapp s'installèrent sur les places publiques et organisèrent des concerts.
Jamais, même lors des plus grandes victoires, les Berlinois n'avaient entendu tant de musique militaire. « Prenons la population berlinoise par le sentiment », avaient dit les chefs.
Et les orchestres militaires se mirent à l'œuvre. Ils exécutèrent le répertoire traditionnel qui avait fait jadis la joie du public de la capitale : valses langoureuses, et marches militaires avec le refrain obligatoire du « Deutschland ûber alles ».
Mais, chose étrange, la foule reléguée derrière les fils de fer barbelés restait indifférente et silencieuse. Pas un applaudissement, pas un bravo.
Décidément, les troupes du Baltikum avaient raté leur entrée. Ni les cuivres, ni les tambours, ni même le décor multicolore des drapeaux et des uniformes n'avaient produit leur effet. Les officiers et soldats paradant dans les rues de Berlin, produisaient l'impression de revenants. Déchus de leur ancienne grandeur, ils ne semblaient plus que se singer eux-mêmes.
C'était le militarisme faisant sa propre caricature. Le charme était rompu. Pour la première fois de leur vie, les bourgeois eux-mêmes semblaient être frappés par le côté grotesque du militarisme prussien.
Et ce fut la grève générale. Partout le vide et le silence. Berlin parut bientôt endormi. La nuit, les soldats de Kapp patrouillaient dans des rues que n'éclairait aucune lumière.
Devant eux la grande masse anonyme et muette des habitants de Berlin défiait toute violence et triomphait par son inertie même.

La grève générale et les ménagères de la bourgeoisie
On s'imagine bien qu'une grève aussi formidable que celle qui paralysa toute l'Allemagne, lors du coup Kapp-Luttwitz, troubla profondément les habitudes. Voici pour en donner une idée, un extrait d'une lettre écrite par une ménagère de Berlin : « La semaine qui vient de s'écouler a été pour nous des plus pénibles et des plus angoissantes, et nous envisageons les jours qui vont suivre avec, si possible, encore plus d'angoisse.
« A chaque moment, on nous coupe l'eau. Nous avons été obligés de remplir la baignoire et tous les récipients que nous avons à notre disposition. Ce qui nous cause aussi beaucoup d'embarras, c'est que le gaz manque complètement. Dans ces conditions, il nous est presque impossible de faire la cuisine. Tous les jours, à midi, je donne à Marie 5 briquettes, avec lesquelles elle allume le fourneau de la cuisine et prépare les repas pour 24 heures. Soir et matin, nous réchauffons les mets avec un petit feu de journaux.
« Il est aussi très difficile de se procurer des vivres. Marie a dû aller lundi 5 fois chez le boulanger avant de pouvoir obtenir une livre de pain. J'avais invité à dîner hier soir le cousin Hans et sa jeune épouse, et j'aurais tant désiré leur offrir une bouteille de vin, mais impossible de s'en procurer. Après bien des recherches, Marie rapporta une petite canette de bière.
« Ce qui me console un peu pour les jours prochains, c'est que j'ai pu me procurer à l'avance une certaine quantité de légumes secs, de farine et de riz. Aussi n'ai-je pas à craindre que moi et Marie ne mourions de faim, ces jours-ci, à moins toutefois qu'on ne nous vole nos provisions, car on raconte qu'il y a déjà eu des pillages. »
La lettre dont nous venons de donner un extrait caractérise bien l'attitude que prend la bourgeoisie dans les événements actuels. Si les militaires et les ouvriers agissent, les bourgeois, eux, subissent les événements. Leur sort se décide sans qu'ils y soient pour grand'chose. Un beau matin en se réveillant, ils s'aperçoivent qu'il y a quelque chose de changé. Le facteur n'arrive pas, on attend en vain la laitière et le garçon boulanger. Que s'est-il donc passé ? Est-ce la révolution ou la contre-révolution ?

La philosophie des troupes du Baltikum
Les troupes du Baltikum ne faisaient pas seulement de la musique, elles se livraient aussi à la philosophie.
Comment cette philosophie se manifestait-elle ? Sur le casque des officiers et des soldats brillait un signe mystique, dénommé « Swastika » et qui se présentait ainsi : (svatika).
Le correspondant d'un journal anglais eut la curiosité d'en demander la signification à un officier. Voici la réponse qu'il reçut : « Le Swastika est l'emblème de la race aryenne. Nous sommes des Germains blonds et de sang pur. C'est pourquoi nous sommes possédés avant tout par la haine des Juifs et les poursuivrons partout où nous les rencontrerons. Notre but ne sera atteint que lorsque nous les aurons ramassés de partout et enfermés, tout autant qu'ils sont, dans des camps de concentration ! »
Mais pourquoi ces blonds Aryens avaient-ils justement choisi ce signe-là, et qu'avait de spécifiquement germain cet entrelacement de crochets ? Les ethnographes ne paraissent pas être d'accord sur l'interprétation à donner à l'emblème. Un éminent savant suédois, M. Montélius, y voit le signe du soleil, du dieu bienfaisant qu'appelaient nos ancêtres, lorsque la nuit sombre les entourait de ses dangers. Il ne fallait rien moins que l'esprit des junkers, pour faire du signe de lumière, le symbole de la haine et du préjugé de race.
Mais il y a un côté amusant à l'affaire : c'est que ces soi-disant Germains purs avaient à leur tête un métèque. En effet, la mère de Kapp était. juive ! N'est pas pur Germain qui veut.

Les chansons révolutionnaires de la Ruhr
Tandis qu'à Berlin on jouait l'ancien répertoire des pièces patriotiques, dans la Ruhr résonnaient des chants révolutionnaires. On y chantait, cela va sans dire, L'Internationale. Mais à côté de ce chant consacré, les ouvriers en chantaient d'autres, nés spontanément des circonstances.
Voici les premiers vers et le refrain d'un des chants, qui semble être l'hymne révolutionnaire de la Ruhr :
A Charles Liebknecht nous l'avons juré,
A Rosa la Rouge la main nous tendons.
(...)
A la lutte, camarades,
Nous sommes nés pour la lutte.
Ces paroles se chantent sur une mélodie sentimentale et entraînante à la fois, semblable à celle des chants russes qui rappellent souvent des chants d'église. Elles prouvent une fois de plus combien les héros de la révolution de janvier 1919 sont restés vivants dans la mémoire des ouvriers.
La révolution allemande a ses martyrs. Ce sont les Karl Liebknecht, les Rosa Luxembourg, c'est Kurst Eisner, c'est Landauer et tous ses compagnons. Les événements qui viennent de se passer dans la Ruhr en ont augmenté le nombre. Ainsi se crée peu à peu en Allemagne une tradition révolutionnaire.

Alex Guillain.


Floréal, mai 1920, pp. 337-338

(1) Hans Fallada Seul dans Berlin, traduit intégralement par Laurence Courtois (Denoël, 731 p., 26,90€).


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