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Marc Stéphane par André Salmon

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Marc Stéphane, écrivain et prolétaire des champs

Bon sang ! L'occasion est belle de rafraîchir les vieux clichés !
Un étonnant poète en prose, un érudit aussi, voué à une tâche de bénédictin et qui, rompant sa veille, dès l'aube empoigne sa bêche pour creuser sa fosse, comme fait le trappiste.
Frère, il faut mourir !
- Non, c'est pour vivre.
C'est la vie magnifique et atroce, exemplaire mais épouvantable, d'un des meilleurs d'entre nous ; d'un écrivain digne de ce beau nom prodigue, dont l'œuvre vaste mérité : tous les salaires ; c'est la vie de Marc Stéphane, glorieux, dans son obscurité, la vie du conteur de Ceux du Trimard (qui vient de paraître), des Propos subversifs, de la Cité des Fous, des Contes affronteurs, des Dragonnades, du Roy du Languedoc et qui, binant, fouissant, sarclant un maigre champ, de ses mains faites pour couvrir les cahiers de pattes de mouche tire sa subsistance de son état de « prolétaire des champs ».
A soixante ans !
Ainsi, les Lettres françaises ont deux grands « culs terreux », deux farouches « pequenots » qui ont, naïfs un peu, tout redouté des stratégies et des politiques ; qui, purs comme on ne l'est plus; ont fui la ville où gîtent les libraires. Mais l'un est, en son gras Beauvaisis, le maître fermier, Philéas Lebesgue, dont le blé lève haut — Dieu soit loué ! — ami, du procureur de la République, bon lettré qui la « lancé », M. Marcel Coulon. L'autre, c'est, au Mesnil-Ie-Roi, le pauvre Marc Stéphane sur son bout de champ où ne poussent que salades et carottes qu'une femme héroïque va vendre au panier, à Paris ; Marc Stéphane, copain des trimardeurs, hier encore gars de batterie comme eux, louant aux paysans hostiles ces mains faites pour les œuvres rares.
Et comme il fut, ce grand gars aux cheveux de neige, à la moustache d'argent, cet ami des « anars », des « réfracs » coureurs de routes, coureurs de bois, de « tous les emballements », selon Verlaine, il peut annoncer la publication prochaine si l'on achète d'abord assez de Ceux du trimard un autre bouquin solide : Ma dernière relève au bois des Caures, Souvenirs d'un Chasseur de Driant ; — volontaire à quarante-cinq ans !
Je ne sais pas trop de quoi se vient mêler quelqu'un dont le Temple n'est pas le refuge ; je ne sais pas s'il n'y a pas abus de la part d'un écrivain qui n'a jamais consenti à signer « ancien combattant » a, mais il me semble que le Consistoire évangélique et l'Association des Ecrivains combattants doivent tendre la main à l'historien lyrique et clairvoyant, des « Martyrs des Cévennes » et au « Chasseur » de Driant. Sans doute suffisait-il de leur crier qu'un rare écrivain va être perdu pour les Lettres, qu'un prolétaire des champs va s'effondrer sur l'aire si mince, écrasé par un faix au-dessus de son destin.
A l'âge où l'on s'abandonne aux rêveries humanitaires, Mécislàs Golberg, le père de Mécislas Charrier, qui devait être guillotiné, l'auteur de ces lumineuses Lettres à Alexis que ne put lire Charrier, m'entraina bien au delà de la mystique syndicale en me révélant ce lumpenproletariat, selon la terminologie allemande, l'univers des sans-métier et des errants.
C'est ce monde qu'évoque Marc Stephane lorsqu'il suspend l'étude de ceux de la Religion avec la montagne pour église. Quelle force ! Quelle nouveauté ! Ah ! ça n'est pas académisable comme un gueux de Richepin. Marc Stéphane a tâté de cette misère-là et il parle argot et patoise quand il faut et, chez lui, l'image créée vaut le mot transmis. C'est cru... Mais c'est grand et ça n'est pas la violence pour la violence, le mot épouvantail. C'est souvent pur et souvent sage. On voit, sur la grand'route, cheminer Ravachol et Jean de La Fontaine...
"Notre ennemi, c'est notre maître."
Les Contes affronteurs, je m'en souviens, étonnèrent la critique et Ceux dit Trimard ont « une bonne presse ». Comment ne pas louer celui qui réussit ce portrait : « C'était une appelée Marie, qui vendait des lacets, du fil, des aiguilles et du papier à let', enfin tout une mercerie de cantine dans les villages et les fermes numéreuses en gars de batterie... des yeux de ruminant, couleur feuille morte... si ben que j'avais toutes les peines du monde de t'empêcher d'y faire : meûeû ! meûeû l quand c'est que... » Marc Stéphane a touj ours une bonne presse... seulement on n'achète pas ses livres. L'imprimeur a fait crédit pour Ceux du Trimard. Il faut acheter ! La Société des gens de lettres peut-elle donner un coup: de main au Chasseur de Driant ? Les Gens de lettres de province faciliteront-ils le « lancement » du prolétaire des champs ? Il faut que Marc Stéphane paie son livre ; qu'on lui rende la force de biner et le loisir d'écrire l'Epopée camisarde, et il ne faut pas manquer un maître-livre, un livre d'homme, un livre mâle. Alerte ! Un homme et une œuvre sont en danger.
André Salmon



Les Lettres Nouvelles, n° 277, 4 février 1928.

Marc Stéphane Ceux du trimard. illustrations d'Alain Verdier. - Talence, L'Arbre vengeur, 2012, coll. "L'Alambic", 160 pages, 13 €.

Marc Stéphane La Cité des fous. Illustrations d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 255 p., 14 €

Marc Stéphane Un drame affreux chez les tranquilles. Dessin d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 64 p., 7 €

Marc Stéphane Ma Dernière Relève au bois des Caures. Souvenirs d'un chasseur de Driant, 18-22 février 1916. — Triel-sur-Seine, Italiques, 2007, coll. "Les Immortelles", 152 pages, 18 euros.


"Marc Stéphane, l'ami d'il y a dix ans, m'a envoyé un livre : La Cité des fous, souvenir de son séjour à Sainte-Anne. Je m'attendais à un livre complètement détraqué. C'est, au contraire, un livre très raisonnable."
Léon Bloy, L'Invendable (27 avril 1905).

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