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Tancrède Martel écrit à Aloysius Bertrand

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Lettre préface

A Monsieur Aloysius Bertrand, Poète, actuellement domicilié au cimetière de Vaugirard-le-Vieux.

Paris.

Montholon'square, le 1er janvier 1887.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre dernière lettre avec une joie profonde. Ce que vous me dites de votre genre de vie, dans l'empire des ombres, m'a causé les plus délicieuses sensations. Vous êtes heureux, cher et grand poète ! Ce repos vous était bien dû après les adversités qui vous ont assailli lors de votre passage sur la planète.
Votre nom grandit toujours. Au milieu des figures du Romantisme, la vôtre se détache avec un charme saisissant. Charles Asselineau a beaucoup contribué, après David d'Angers, à obtenir des lettrés une si belle appréciation de vos œuvres. Quel grandiose livre que votre Gaspard de la Nuit ! Que de pages merveilleusement colorées, délicatement ciselées ; que de fines aventurines, d'eaux-fortes, de pastels royalement obtenus ! Jamais l'art de marier les onyx de la prose aux topazes de la poésie n'a été poussé plus loin. Théophile Gautier et Saint-Victor ont dû vous dire là-dessus des choses si délicates qu'elles vous auront récompensé, d'un seul coup, de toutes vos fatigues surhumaines et de votre écrasante misère.
Je suis charmé de savoir que vous fréquentez la même table d'hôte que Gautier et que, chaque soir, après un moka sincère et des londrès irréprochables, vous formez avec d'autres lyriques une espèce d'école d'Athènes, ou l'on disserte, sans trêve ni merci, jusqu'à l'aurore, de l'éternelle Poésie. Comme vous, je suis attristé d'apprendre qu'en arrêtant son tableau du personnel pour l'année élyséenne 1886-1887, le concierge-chef vous a enlevé Louis Bouilhet et l'a placé dans la division C, où il s'ennuie avec des prosateurs sans importance tels que Capefigue et Louis Lurine. Priez donc Gautier de faire une démarche au secrétariat-général ; j'aime à croire que l'auteur de Melanis vous sera rendu sans difficulté.
Je continue à être sans nouvelles de Philothée O'Neddy; Silvestre n'en a pas non plus. Dites à ce paresseux que nous allons lui envoyer des kilogrammes de bristol.
Je viens de mettre à la poste, à votre adresse (papier d'affaires, recommandé) mon second volume de vers Les Poèmes à tous crins. Il n'a qu'un mérite a mes yeux, celui de constituer un a-compte sur les sommes incalculables que je dois à ma conscience d'artiste. Peut-être en travaillant encore avec acharnement pendant une trentaine d'années, pourrai-je arriver à diminuer sensiblement cette impitoyable créance. Mais je suis bien sûr, hélas ! que je ne pourrai jamais l'éteindre complètement.
Il y a là des sonnets, des ballades, des poèmes d'allures et de tons différents. Tout cela, fort heureusement, a été écrit avec sincérité, sans aucun souci des tendances, des goûts actuels du public. C'est l'œuvre d'un homme qui pourrait hurler avec les loups, mais qui préfère écouter tranquillement le chant des rossignols et du coucou au fond des bois.
Nous sommes encore quelques-uns de ce calibre, à Paris. --- Un tour de boulevard, après avoir fumé les feuilles de platane réglementaires, quelque femme brune, de loin en loin l'achat d'une édition princeps, un travail opiniâtre, la lecture consciencieuse des Maîtres : tels sont les éléments dont se compose notre bonheur. Aussi ai-je peu de chose à vous apprendre. On a percé l'avenue de l'Opéra; mais le café Procope n'existe plus. Le café Procope Ne le dites pas à Diderot; il en ferait une maladie.
Enfin, la nation a donné aux peintres des bourses de voyage.
Les peintres de notre temps sont les gens les plus heureux du monde. Ils se coiffent à la capoul, on les fourre partout, et ils gagnent beaucoup d'argent. Au demeurant, des tireurs surfaits et de médiocres guitaristes. L'or abonde tellement chez eux qu'ils se croient obligés d'avoir des prénoms aurifères. L'un d'eux s'appelle Carolus. Il n'y a rien à faire pour les poètes sous les arbres de l'avenue de Villiers. La lutte est impossible.
Cela durera ainsi jusqu'au moment ou l'État se décidera à caserner les poètes à l'Odéon, au lieu de les laisser errer sur la voie publique. Le livret individuel ne nous humilierait pas plus que la formalité de l'appel de neuf heures. On donnerait de nombreuses permissions de nuit, voilà tout. L'Odéon, divisé en petites chambres de garçons, complètement transformé, contiendrait un bataillon d'élite. Quel beau caporal-sapeur ferait Armand Silvestre ! Il y aurait lutte entre Carjat et Charles Frémine pour l'emploi de tambour-major; les petits journaux en parleraient. Chose plus grave, malheureusement, l'architecte prendrait probablement toute la place pour loger l'état-major. Ils n'en font jamais d'autres, les architectes.
Malgré le beau vers de notre vieux confrère Mécène :

Non tumulum curo ; sepelit natura relictos

vous verrez par mon volume que je me préoccupe quelque peu « des choses du tombeau. » Dame ! on ne sait pas ce qui peut arriver. Tant de femmes nous préfèrent encore, en l'an de grâce 1887, l'épicier d'en face ou l'agent de change du coin ! Cette obsession est peut-être un travers. Soyez persuadé, toutefois, mon cher ami, que ma santé est excellente et ma joie de vivre profonde. Vous l'avez déjà appris, d'ailleurs, par mes Folles Ballades. A d'autres, plus malins que moi, les squelettes, les peaux bleues et vertes, les faces morguéennes ! Les vrais martyrs sont souriants. Cependant, comme mon camarade Maurice Bouchor lit par dessus mon épaule, je me vois forcé de reconnaître que l'hésitation n'est pas permise entre le monde élyséen, ou vivent Jean-Sébastien Bach, Shakespeare et Hugo, avec le monde réel, où l'on peut rencontrer deux fois dans la même journée M. le vicomte Xavier de Montépin. Il est évident que le premier monde est de beaucoup supérieur à l'autre.
Voilà, mon cher ami, à peu près tout ce que j'avais à vous dire. Amitiés à Rutebeuf, à Villon, à Gringoire, si vous les rencontrez, et bonne poignée de main de

votre sincère admirateur,

Tancrède Martel.





Tancrède Martel A tous crins (Paris, A. Lemerre, 1887)

Et parmi les poèmes du recueil A tous crins, ces vers :


Des catastrophes qui fondraient sur notre belle patrie si le poète Ernest d'Hervilly coupait sa barbe

Par une horrible aventure
Qui peut se produire demain,
D'Hervily donnait en pâture
A quelque barbier inhumain
Son fier menton gallo-romain,
Ma concierge, madame Barbe,
S'inclinerait sur mon chemin,
Si d'Hervilly coupait sa barbe !

Défiant la caricature,
Bravant l'Arabe et le Roumain,
Ta barbe, exploit de la nature,
0 poète! est par le Germain
Enviée et, d'un benjamin
Adroit à cueillir la joubarbe,
Elle ferait un vieux brahmin !
Si d'Hervilly coupait sa barbe !

Elle dépasse la ceinture,
Ta barbe grise; et l'œil, hautain,
La prend pour une chevelure !
En priver le pays latin
Ce serait braver le destin.
Quelle rumeur d'Asnière à Tarbe,
Que de larmes, un beau matin,
Si d'Hervilly coupait sa barbe !

Envoi
Prince, le pauvre genre humain
Peut bien se passer de rhubarbe
Aurait-il du poil dans la main
Si d'Hervilly coupait sa barbe !

Commentaires

1. Le vendredi 12 octobre 2012, 15:51 par Isidore Quincampoix

Je me demande si Donald Sidney-Fryer n'y est pas allé, lui aussi, de sa petite bafouille lorsqu'il a traduit Aloysius Bertrand en anglais pour Black Coat Press, il y a quelques années. C'est bien possible.

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