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Est-ce la lecture du Garde Rouge ?

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Les aventuriers français de la fin du siècle dernier sont assez rares pour être signalés.
Il s'en faut qu'on les connaisse tous, mais nous n'irons pas chercher encore dans son cuir rutilant André Malraux pour faire illusion en la présente occasion. Oh non ! D'ailleurs des gars comme Jean-Louis Brau, ça ne pète pas dans les soies de la République, même si, à l'occasion, ça dirige en kimono soyeux un bordel de campagne en consommant des opiacées.

Révolutionnaire, artiste, bûcheron dans le Var ou lettriste passé à l'armée, Jean-Louis Brau a pu se vanter d'avoir tordu le cou à l'idée que l'on peut se faire de l'artiste d'avant-garde, ou à l'écrivain germano-pratin. D'ailleurs, il aura plus compilé de recettes de bricolage et de "savoirs" cartomanciens qu'écrit de prose, en bon singe appliqué. Le goût de l'art lui était passé - lui avait-on fait passer ? il est vrai qu'il avait alors charge d'âmes...

Néanmoins, revenons à notre sujet, il donne en 1972 Le Singe appliqué chez Grasset, son grand et gros bouquin, où il avait battu le rappel de son passage sur terre et dans les coins les plus curieux qu'on y trouve. Quelques années plus tôt, il avait proposé un roman-photo cybernético-londonien chez Losfeld, Le Voyage de Beryl Marquees, à ranger aux côtés des tords-neurones à la Mercier (1968) - et ce Singe-là, ça n'est pas de la gnognotte.
C'est d'ailleurs un singe artiste qui signa Bull Dog quelques-unes de ses toiles.

Un singe de l'Internationale Lettriste, avant que cette dernière n'en soit à se singer.

Bref, Brau, c'est Bull, le combattant du petit bonheur, le routard béni des dieux, incessant renifleur de la flore des talus, expert en "volapuk de la braguette", en colère contre l'ordre, ou contre le désordre, coincé par hasard dans la "pétaudière de Saïgon", après avoir côtoyé les "argonautes" de chez Moineau, décidément loin des chichis des avant-gardes qui sont des foires aux bestiaux — et quels !

Et puis, il y avait les humanistes, les tu-me-prêtes-ton-stylo-que-j'signe-une-pétition, l'abbé Pierre, Jacques Madaule, le professeur Kastler, les craquemuches des Temps modernes, les fauxfaffés de Tel Quel, les extraterraterrestres de Planète, et toute une chiée de grands et petits prêcheurs à tout berzingue (...)

Soit. Mais que ceux qui imaginent trouver ici une longue chronique de la vie intellectuelle parisienne des années 1950 aux années 1970 (ou une histoire du lettrisme qu'il ne loue certes pas démesurément) soient détrompés : Brau avait mieux à faire.

C'est donc l'histoire anecdotique de la vie de Jean-Louis Brau que cet opus, une autobiographie à peine achronologique et coq-à-l'ânesque un peu. On n'y apprend forcément pas que Brau militera pour la littérature des intoxiqués avec "Notes éparses à l'usage de Messieurs les Amateurs de belles-lettres et de sensations fortes désireux de déchiffrer l’œuvre de William Seward Burroughs"(N.D.L.R., n° 3-4, novembre 1978), six ans plus tard, mais on sait qu'il fut au Biafra, fréquenta des clubs étranges, vécut à Londres, croisa Cocteau et son fameux jeu de mains inspiré de Robert de Montesquiou, connaissait apparemment Albert t'Serstevens, le copain de Cendrars, ou bien encore ses amis Gustave-Arthur Dassonville, LE Dassonville, et Jacques de La Villéglé, le Jacques de La Villéglé.

Le plaisant de ce Singe appliqué, au-delà de son allant et de sa goualante "ruisseau parigot", sans oublier les mille anecdotes savoureuses ou simplement exotiques et curieuses dont le baroudeur nous fait l'honneur, c'est que sans tomber dans l'amertume ou l'aigreur, l'enfant de son siècle accepte de mettre à distance ses anciens lustres, ses vieilles lunes et s'amuse des ressorts communs, des illusions, des rêves et des espoirs enfuis. En vieil ours, Brau l'admet, s'en moque, ironise et tourne le dos pour aller voir ailleurs. En somme, Brau, qui ne s'en laissait pas compter, savait aussi laisser tomber.

On n'aura peut-être pas beaucoup d'autobiographies aussi probes pour nous parler de la seconde moitié du siècle dernier. Spécialement de la part des artistes et des créateurs...


Pour en savoir plus sur l'étonnant Brau (1), le catalogue que lui consacrait la galerie 1900-2000 à l'occasion d'une rétrospective (1997) contenait une chronologie très documentée de François Letaillieur du 10 juin 1930 (Saint-Ouen) jusqu'à 1987, date de la réédition de son Dictionnaire de l'astrologie — lui-même avait disparu en août 1985. On apprend grâce à François Letaillieur énormément de choses.
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Jean-Louis Brau Le singe appliqué. - Paris, Le Dilettante, 2012, 541 pages, prix non mentionné (25 €)



(1) SUr les situs en général, on peut se reporter à La Tribu, de Jean-Michel Mension (Allia, 1998)

Commentaires

1. Le vendredi 25 mai 2012, 07:46 par Bernard Camus

De mémoire, il me semble bien que le surnom complet de Brau était plutôt "Bull dog", pour parodier les surnoms de boxeurs. Et la seule chose qui m'intéresse vraiment à son sujet est Éliane. Qu'est-elle devenue? Voilà une vrai question. J'ose espérer qu'on en cause dans les pages de ce singe.

2. Le samedi 26 mai 2012, 23:44 par topalov

Vive Mario Mercier, Eric Dussert et les autres car c'est ainsi qu'Allah est grand !

3. Le vendredi 5 octobre 2012, 15:43 par Alex

Il existe aussi un inédit de l'Internationale lettriste, récemment publié (en 2010) par l'éditeur Jean-Paul Rocher, dans lequel il est question de Jean-Louis Brau : il s'agit de "Visages de l'avant-garde" (1953). Document intéressant sur cette période.

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