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Le Carnet de guerre de Louis Pergaud n'avait paru qu'en 1994 dans le 30e numéro du bulletin de ses "amis" ; c'était le fruit d'un long travail de déchiffrement et d'identification des personnages mentionnés par le poilu, bientôt sous-lieutenant, l'auteur De Goupil à Margot et de La Guerre des boutons (1912) qui, le 3 août 1914, entame sa rédaction :

"Au soir, arrivée à la gare de Verdun".

Moins d'un an plus tard, le 6 avril 1915, il écrit simplement

"Des bruits nouveaux circulent. Nous aurions repris Marchéville, mais nous aurions aussi avancé du côté de Combres. Mais rien n'est confirmé."

Puis il se tait. Il est fauché lors de l'attaque du 7 au 8 avril sur la côte 233 de Marchéville. Il avait trente-trois ans, un prix Goncourt (1910), une amoureuse et une âme généreuse, beaucoup d'espoirs. Son Carnet qui reparaît en avance de la commémoration de 2014 a un grand mérite : dire sans le moindre fard le quotidien des soldats, la vie chargée de tracas des poilus dont d'autres ont préféré, après coup, tailler un habit glorieux.

"Je suis chef de petit poste au moulin de Bonzée avec un poste d'écoute à 350 m sur la route de Fresnes - bombardement dans la nuit - les obus allemands sifflent au-dessus de nos têtes : ça vous fiche tout de même un petit coup dans l'épigrastre, mais au 3e ou au 4e on y est habitué."

Sans souci formel et dans l'urgence, Pergaud note au jour le jour sa crainte de la maladie, les difficultés de se nourrir, de se coucher, de dormir, de se mouvoir la nuit dans des tranchées envahies par la boue, la stupidité des habitudes militaires, l'"héroïsme" de généraux dingues envoyant les hommes au casse-pipe pour accélérer leur carrière, les "caractères" dont le mélange au sein d'une même troupe donne à l'existence un sel dont elle se passerait bien. Et puis il dit la mort affreuse des copains, les corps déchiquetés, l'odeur de la boue mêlée à celles du sang et des sanies.

Vite lu, longtemps en mémoire. Un document aussi important que l'est un livre comme La Peur de Gabriel Chevallier.


Louis Pergaud Carnet de guerre, Edition établie par Françoise Maury (et Patrick Ramseyer). Postface par Jean-Pierre Ferrini. - Paris, Mercure de France, 160 pages, 6,80 €