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Que d'art ! que d'art ! (1896)

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Akseli Gallen-Kallela, Démasquée, 1888, huile sur toile, 65,5 x 54,5 cm, Ateneum Art Museum-Finnish National Gallery.


Que d'art ! que d'art !


La quantité de Français, nés malins, qui ne peuvent pas faire autrement que d'être grands poètes, grands peintres, grands musiciens, grands statuaires ou grands dentistes, au choix et sans préférence, est telle que Paris en devient inhabitable. On n'y rencontre plus que des génies. Seuls les simples gens d'esprit disparaissent. Quant au talent, c'est toujours la même dose. Très rare. Mais les génies, oh ! comme ils surabondent ! Nous vivons en des temps de vocations effroyables. Que d'art ! Que d'art !...
C'est à ce point, je crois, que si, dans une famille honorable, un enfant s'avisait de témoigner d'un goût décidé pour le commerce, l'agriculture ou la douce colonisation, d'affreux soupçons viendraient au père sur l'origine du monstre... Car, du sang latin, il ne peut sortir que des artistes! Cet enfant, qui n'est pas comme tous ceux de sa race, doué par toutes les Muses, ne saurait être qu'un produit du nouveau monde.
Il y a même là un effet nouveau pour le théâtre que Sarcey m'accuse de rêver.
Voici — vous me permettez — comme je l'imagine :
Le père. — Approche, mon garçon. Tu es majeur, donc la nature a parlé en toi. Prends ces brosses et cette palette, et fais-moi un Rubens ! J'attends.
Le fils. — Je ne sais pas.
Le père. — Alors saisis cet ébauchoir, et dans cette motte de terre glaise, égale, sous mes yeux, Michel-Ange.
Le fils. — Je ne peux pas.
Le père. — Voici un dictionnaire de rimes. C'est celui de Rothschild lui-même. Double ou dégote Victor Hugo en ma présence.
Le fils. — Ce serait avec plaisir, mais !...
Le père. — Tu vois dans ma main tremblante un os de mouton. Sache t'en emparer et arrache-moi une dent, sans douleur, à moi-même. Je me sacrifie.
Le fils. — Mais, papa !...
Le père. — Minute. Tu m'appelles ton père. Le suis-je ? Cela dépend de. ta vocation. Latin, né d'une Latine, quelle est-elle, ta vocation ?
Le fils. — Je voudrais gagner trois millions dans les suifs ! ! !...
Le père. — Et tu te dis mon fils ! Arrière, tu n'es même pas Français ! Tes onze frères sont plus ou moins de l'Institut, de l'Académie, ou au moins du Chat Noir. Pas un qui ne touche de l'aquarelle, ne rende les "Lanciers" sur le piano et n'ait publié quelques stridenees lyriques chez Lemerre. Tes huit soeurs gazouillent comme l'oiseau même et enterrent la Malibran tous les jours. Tes cousins pincent de tout et; parmi nos connaissances et amis, je ne sache personne qui n'ait droit, soit sur la flûte, soit sur le tambour, au titre de « cher maître ». Le moins doué est photographe ! Tu n'es donc pas des miens. Tu viens d'Amérique. Retournes-y, bourgeois !
Et il le chasse. Aux actes suivants, le jeune homme, déshonneur de sa race, car il n'est pas artiste, fait graduellement, dans les suifs rêvés, une fortune énorme, devers Chicago ou Cincinnati. Puis il revient s'éprendre de la fille d'un tourneur de cannes d'art. Il est même aimé de cette vierge, porcelainiste éminente, qui ne peut pas voir une assiette blanche sans y déposer des fleurs peintes. Malgré les différences de position, car le tourneur est pauvre et tourne en vain, il risque sa demande : — Un épicier dans ma famille," jamais ! s'écrie l'artiste en cannes.
Et il flanque le jeune millionnaire à la porte (de droite), tandis que, par celle de gauche, il introduit un statuaire n'ayant pas mangé depuis huit jours, et par conséquent Français, qui est le gendre de son choix.
Le désespoir du jeune millionnaire devient immense. Retourner en Amérique, pourquoi faire ? Il y a réalisé son rêve de suif. D'ailleurs il aime la France, car, quoique dépourvu de génie artistique, il y est né... Il voudrait rester à Paris, quand cela ne serait que pour consommer ces produits d'art que tous multiplient et qu'aucun n'achète. Il y restera. Sa résolution est prise. Il deviendra artiste comme les autres, ses compatriotes, et il aura la jeune fille !
Il envoie donc sa fortune à la Société Taylor, pour aider à l'extension des salons annuels. Puis il grimpe dans une mansarde et il se met à faire des tableaux en cheveux — avec les siens ! Il sera chauve, mais il aura de la gloire. Le genre est peu exploité. Il y excelle. Le voilà « cher maître », comme nous tous.
Alors le père pardonne ! Le tourneur s'apaise. La porcelainiste pleure, on s'épouse, et la France bénit le seul artiste qu'elle n'eût pas encore.
Quant au statuaire, pour avoir voulu renoncer à la sculpture, il est arrêté, condamné à mort et guillotiné. Car il faut aussi des exemples.
Telle est la pièce, ou du moins, telle serait-elle si Sarcey m'en laissait faire. Mais je le connais, au premier abord, il jugera la donnée exagérée. Qu'il se paie un second abord et il en admirera la vérité magnifique. Cependant la scène ne peut se passer qu'à Paris, soit dans une ville où l'on n'oserait pas ne pas être un grand artiste de peur d'être ridicule, et où le manque de génie fait remarquer.
Me demander s'il y a un Desgenais dans l'oeuvre, c'est me demander si je sais mon métier. Il y en a un. Ce personnage, que j'ai fait aussi grinchu qu'il est permis de l'exiger de ma nature souriante, est surtout insupportable en ceci qu'il veut savoir tout le temps ce qu'on entend en France par l'expression : une vocation contrariée.
— Qu'est-ce que c'est que ça, s'écrie-t-il, une vocation contrariée, chez un peuple où tout peint, où tout rime, où tout sculpte et où tout bémolise ? D'où vient cette absurde légende des parents de province, qui couperaient les vivres à l'héritier s'enfuyant à Paris pour être grand homme ? J'offre un lapin de neige aux yeux de rubis à celui qui me montrera un jeune Français ayant voulu graisser la toile retentissante et dont le père ne se soit pas ruiné pour satisfaire à cette vocation. Dans le budget de toute famille il y a une somme réservée à la publication du premier tome de vers par lequel tout cocquebin débute dans la vie. On ne se marie plus sans avoir exposé !
— Eh bien ! continue mon mauvais singe de Desgenais, je me dresse et je dis à la France, ma patrie : Tu as trop de génie, il faut te saigner. Tous tes murs sont peints. Tout ton papier est usé. Tu n'as plus de terre glaise, sorte d'argile impure. De toutes tes fenêtres ruisselle une mélodie et celui qui voudrait une minute de silence ne la trouverait pas dans tout le territoire. Il est donc temps d'aviser. Je propose un ministère de Découragement artistique.
— Décourageons à tour de bras ! Fondons des concours de renoncement au génie. Donnons des primes à ceux qui jureront de jouir de l'art sans en faire. Décorons de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels, ceux qui brûleront leurs oeuvres complètes en place publique. Distribuons des préfectures aux braves qui, bondissants, passeront à travers leurs toiles et retomberont à cheval, ou qui, ajustant des tubes à leurs statues, en feront des fontaines jaillissantes. Et que tout citoyen convaincu de musique personnelle soit attaché à un piano éternel et marchant toujours. Car il est inhumain, terrifiant et grotesque que, sur quarante millions d'habitants, un peuple compte quarante millions d'artistes, tous doués comme père et mère, et ne pouvant ni manger, ni boire, ni démanger, ni déboire, sans que ce soit l'art qui entre en eux - ou qui en sorte.
Entre ces quarante millions de vocations on doit compter quelques erreurs de la nature — ou de l'éducation. Il y a, je l'espère, des méprises, des confusions, des emballements attendris, et si Dieu protège la France, ce n'est pas pour qu'à la prochaine guerre les canons de Krupp jonchent le sol de cent mille Raphaels, Mozarts, Jean Goujons, Racines mêlés à cent mille Molières, Beetho- vens, Michel-Anges et Shakespeares confondus, tous de la garde nationale !...
— Car enfin, ajoute Desgenais, dans les arts, outre le don, il y a le métier, et c'est à lui que ça commence. Le métier, c'est le chiendent. Et alors il faut travailler. Et ça, c'est horrible.

Emile Bergerat


Les Annales politiques et littéraires, 21 mars 1897.

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