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Lemice-Terrieux, par Hugues Le Roux

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Paul Masson, dit Lemice-Terrieux (1849-1896), fut le plus grand mystificateur de son temps.

Depuis la publication de l'Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications, dirigée par Noël Arnaud et François Caradec, Josué Seckel a poussé (dans un récent numéro de la Revue de la Bibliothèque nationale dont nous parlions récemment) ses investigations assez loin pour éclairer quelques faits rapportés par les 'témoins' de l'époque à l'aide de documents inédits.

On prête toujours beaucoup aux riches, et notamment aux riches d'imagination.

Vous trouverez ci-dessous un article d'Hugues Le Roux qui était resté méconnu jusqu'ici et dont le Préfet maritime revendique la retrouvaille (il était lancé, le farceur, dans la recherche d'une chronique d'Henri Roorda... tout mène à tout).

Ad usum bibliophilou.



Voir aussi sur Livrenblog, à qui nous empruntons le portrait placé ci-dessus, un ensemble d'articles sur la fin du roi des mystificateurs.

Lemice-Terrieux

On est toujours fier d’avoir vécu dans l’intimité des hommes illustres, et de les avoir distingués avant que le grand public s’avisât de leur mérite. Je ne résiste donc pas au plaisir de vous conter l’histoire de mes rapports déjà anciens avec M. Paul Masson, à cette minute où il s’avance dans la pleine lumière.
Il y a sept ou huit ans, le petit hameau des Bruyères, à la lisière des bois de Bellevue, formait comme une colonie d’artistes. C’était le peintre Jules Garnier qui, le premier, était venu planter sa tente au milieu des arbres. Il avait bâti là un atelier formidable, où un escadron aurait pu charger, et une autre maison coiffée, elle aussi, d’une pièce à grand vitrage, qu’il me louait.
J’ai passé là plus d’un été en adoration devant le paysage exquis d’Île-de-France. Henry Maréchal habitait, dans le jardin de Garnier, un autre pavillon. De l’autre côté de la rue, une maisonnette charmante, avec un atelier qui montait des fondations au toit : c’était la villa de Paul Masson.
Jules Garnier m’a souvent conté qu’il avait fait la connaissance de ce personnage hoffmannesque au temps du Quartier Latin, dans un crémerie. La petite bande de camarades, dont Garnier était le boute-en-train, avait remarqué à la table voisine de la sienne, toujours seul et muet, un homme singulier qui portait ses cheveux épars sur les épaules et qui s’enveloppait dans une cape espagnole comme un conspirateur. Les rieurs étaient gênés à la fin par cet œil qu’ils sentaient toujours fixé sur eux. Ils se demandaient si l’inconnu n’était pas un revenant du Saint-Office. Un jour, ils l’interpellèrent.
L’homme à la cape répondit de façon à aiguiser les curiosités. Il savait tout et il était inclassable. Sa conversation, tantôt savante, tantôt incohérente, déroutait toutes les conjectures. On se lia pourtant et l’étranger déposa son masque. Il dit qu’il s’appelait Paul Masson, qu’il avait été juge d’instruction à Pondichéry. Il avait rompu avec la magistrature et il vivait pour s’instruire. C’était là le compagnon que la fantaisie du pauvre Garnier avait toujours rêvé. Du jour au lendemain, Paul Masson devint son fidus Achates, une réplique, une commodité dans la maison. Quand Garnier se maria, il expliqua à sa jeune femme que Masson faisait partie des meubles et des bagages. On l’emmena dans le voyage de noces. Au retour, Garnier décida son ami à acheter un terrain aux Bruyères, et il lui fit bâtir une maison pour le garder sous sa main. Cependant, dès cette époque, Paul Masson préparait l’incarnation nouvelle qu’il devait considérer (en bon bouddhiste qu’il est devenu aux Indes), comme une ascension dans la sagesse. Il essayait la vertu de la fumisterie sur soi-même. Un matin, on s’aperçut qu’il avait mis la clef sous sa porte.
Ce fut alors que Lemice-Terrieux commença de sévir. Il troubla, par ses lettres apocryphes, la cuisine académique. Il posa des candidatures, il publia des désistements. Il escalada même la tribune parlementaire pour annoncer des interpellations. Les administrations, le gouvernement et les journaux étaient terrorisés. Je m’empresse de dire que jamais Paul Masson ne m’a fait de confidences sur son concubinage avec Lemice-Terrieux, mais en rapprochant ses actes antérieurs de sa vie, de ses publications officielles, on est « fondé à croire », comme dit l’autre, que nous sommes devant deux incarnations de Vichnou, qui laissent au Grand Fumiste la vertu de son unité.
Je ne sais pas si l’on trouve encore en librairie le Journal intime de Bismarck, et les Pensées du général Boulanger pour lesquelles M. Paul Masson n’eut pas de collaborateur ; mais je crois pouvoir affirmer que les bibliophiles et les chiffonniers n’ont pas complètement retiré de la circulation sa Fantaisie Mnémonique sur le Salon de 1890 (Genonceaux, éditeur). C’est dans le genre soutenu le plus complet monument que je connaisse d’une plaisanterie dont la platitude devient grandiose à force d’insistance. M. Paul Masson s’est imposé de faire un calembour ou un à peu près sur les 4,628 noms du catalogue ; et il enchâsse ces trouvailles dans une appréciation sommaire de l’œuvre d’art.
Voulez-vous des exemples ? On conçoit que j’aie l’embarras du choix.
590. Rien COMERREite de ce portrait, on juge un peintre de race.
774. Voici des artilleurs qui me paraissent DETAILLE a faire trembler plus d’un escadron ennemi.
On se doit assistance entre conférenciers. Je vous ai, tout récemment, recommandé M. de Montesquiou. Je devais, pour la bonne justice, vous signaler la tentative de M. Masson qui, tout autant que M. de Montesquiou, a le courage de son opinion.

Hugues Le Roux

Le Journal, 17 juin 1895

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