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Stephen Toth vient de livrer un essai tout à fait passionnant sur les bagnes français. Et le Préfet maritime de remarquer que, une fois encore, un universitaire étranger, enseignant à l'université d'Arizona en l'occurrence, produit un livre concluant sur nos petites affaires sales.
- Et comment donc...
- Après vous...
- Je n'en ferais rien...
- Mais je vous en prie...

Détournant pudiquement le regard, nous étions trop intéressés par... par quoi déjà ?

Nous étions sans doute trop intéressés par autre chose, puisque un siècle de politique pénitentiaire et de vies de bagnes ne nous préoccupaient pas plus que ça (hors l'épisode Papillon ça va de soi). Bien à tort, nous pouvons vous le dire après avoir lu Bagne : Guyane, Nouvelle-Calédonie (1854-1952) dont nous ne sommes toujours pas revenu.

Evidemment...

Spécialiste de l'histoire du crime et du châtiment, Stephen Toth a mené son étude avec beaucoup de soin sur cette institution séculaire née en 1854 qui "traita" le cas de plus de cent mille hommes dans des conditions tout à fait... françaises (un rien de droit, un doigt de fantaisie et trois doigts de grands principes nimportequistes). Le bagne avait deux objectifs : maintenir en incarcération le plus de criminels possibles, tout en fournissant un main-d'oeuvre au développement des colonies. Une double gageure qui conduit au résultat connu : les bagnards sont improductifs, les gardes ronchonnent et les chefs de camp sont en conflit permanent avec les médecins, tandis qu'en métropole, la presse et les romanciers régalent le public de récits où se mêlent horreur et exotisme de bazar.

Le travail de Toth est des plus sérieux : analyse des dossiers criminels, des archives, examen des polémiques sur la santé publique ou le rôle de la presse, de la documentaire littéraire, parlementaire et administrative, il a mené un travail à large spectre qui lui a permis de reconstituer la vie dans les colonies pénitentiaires et de présenter des observations tout à fait saisissantes en ce qui concerne le personnel pénitentiaire (du militaire déclassé et passablement alcoolique, parfois prompts à sortir le flingot lorsque la cuite est bonne), de la médecine tropicale, de la criminologie d'époque et du rôle de la presse à sensation (on ne s'amusera jamais assez des reportages des journalistes manipulés, et ça n'est pourtant pas drôle...). Mieux que de la fiction, soyez-en assurés.

Si l'on veut pousser plus loin, on pourra aisément lire Le bagne en Nouvelle-Calédonie : l'enfer au paradis, 1872-1880 : les récits de trois communards qui réunit Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie, le récit des deux communards évadés Paschal Grousset (dit aussi André Laurie, 1844-1909) et Francis Jourde (i. e. François Jourde, 1843-1893) et les Souvenirs de prison et de bagne d'Henri Brissac (1826-1906). Grousset et Jourde s'étaient évadés du bagne depuis presque deux ans et étaient activement recherchés par la police française quand ils publièrent leur récit à Genève en 1876. H. Brissac passa, quant à lui, huit années au bagne et c'est en 1880, après son retour, qu'il publia ses souvenirs de déportation.

Le bagne, tout un monde d'évasion...



Stephen Toth Bagne : Guyane, Nouvelle-Calédonie (1854-1952). - Marseille, Gaussen, 224 pages, 22 €


Paschal Grousset, Francis Jourde et Henri Brissac Le Bagne en Nouvelle-Calédonie : l'enfer au paradis, 1872-1880 : les récits de trois communards. préface et annotations Alain Brianchon. - Nouméa, Footprint Pacifique, 2010, 26,01 € (footprint@canl.nc)