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L'obsolescence de l'Homme

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Le public non spécialiste ne connait pas forcément le philosophe allemand Günther Anders. C'est bien dommage. Grâce, notamment, à Christophe David, son traducteur, apparaît peu à peu une oeuvre considérable que vient couronner un conséquent recueil de textes intitulé L'Obsolescence de l'Homme.
Le premier volume avait paru en 2002 à la double enseigne de l'Encyclopédie des nuisances et d'Ivréa. C'est la maison Fario, de la revue éponyme, qui prend le relais près de dix ans plus tard. Et à notre grand soulagement : enfin de la matière, de la pensée, des écrits souverains — qui peuvent, comme les remèdes, faire du bien.
Elève de Husserl, de Heidegger et de Scheler, mari d'Hanna Arendt de 1929 à 1937, Günther Anders (1902-1992) a abordé en penseur — il récusait le terme de "philosophe" — le monde et son évolution. Il est frappant qu'il ait choisi le terme d'obsolecence pour titrer le recueil de ses articles majeurs. Obsolescence du travail, de la masse, des apparences, de la sphère privée (et il n'avait pas connu le développement des "réseaux sociaux" en ligne), de l'imagination, du bon, du sérieux (à lire en priorité), de l'individu (évidemment), mais aussi obsolescence du sens, du "ne pas être capable", du décès et même... de la méchanceté.
Pas une des pages de Günther Anders ne nous a laissé indifférent. Abattu peut-être, mais captivé et... frappé par la pertinence du penser de cet "historien tourné vers le futur".

Après Fukushima, il serait sans doute bon de relire aussi sa Menace nucléaire où il analysait en moraliste, la question nucléaire à travers celle de la bombe atomique. De façon théorique — ses analyses de la bombe atomique, que l'on retrouve dans le tome I de L’Obsolescence de l’homme, sont la base de son anthropologie critique de la technique — puis à travers des textes plus militants, il a nourri les mouvements pacifiste et antinucléaire allemands de sa vision apocalyptique de ce qu’il appelle l’« âge atomique ». Pour lui, depuis la mise au point de la bombe atomique, nous vivons dans un délai, le délai qui sépare notre époque de la fin du monde. A nous d’agir pour prolonger ce délai... Comme Robert Jungk, Anders ne croit pas qu’on puisse distinguer un bon usage pacifique du nucléaire de son usage militaire. Pour lui « toute centrale nucléaire est une bombe ». Après la catastrophe de Tchernobyl, âgé de 84 ans, il poussera encore plus loin sa réflexion dans des textes intitulés « La Fin du pacifisme » ou « Une contestation non violente est-elle suffisante ? » et, abordant l’agression que constitue la menace nucléaire à travers la question de la légitime défense, se demandera, poussant sa philosophie morale à la limite, si l’opposition au nucléaire n’est pas fondée à recourir à la violence contre ceux qui en assurent le développement.

A titre anecdotique, cette seule note, qui dévoile — c'est du moins ce que nous nous plaisons à croire — un peu l'esprit de cet homme dont la rhétorique et la stylistique sont éminemment soucieuses de ses lecteurs :

Chez nous aussi la catégorie "moderne", qui n'est apparue que très tardivement au XIXe siècle (chez Nietzsche elle a encore l'air moderne) et n'a été "moderne" que pendant quelques courtes décennies, commence du reste à ne plus être moderne. Le titre — Les Temps modernes — choisi par Sartre, juste à la fin de la guerre, pour sa revue était déjà aussi ancien que le titre — Modern Times — choisi par Chaplin pour son film. A la place de l'adjectif "moderne", qui a cessé d'être moderne, a fait son apparition celui, moins prétentieux, de "nouveau". Le socialisme ne souhaite pas un homme "moderne", mais un homme "nouveau". Il y a un demi-siècle que l'adjectif "moderne" a commencé à cesser d'être moderne. Exemples : la "nouvelle objectivité", la "nouvelle vague", le "new look"...


Un classique de demain, c'est certain.



Gunther Anders L’Obsolescence de l'homme. Tome II. Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle. Traduit de l'allemand par Christophe David. — Paris, Editions Fario, 431 pages, 30 €


Pour Rappel : Gunther Anders L’Obsolescence de l'homme. Tome I. Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle (1956). Traduit de l'allemand par Christophe David. — Paris, L'Encyclopédie des nuisances-Ivréa, 2002, 365 pages, 25 €

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