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Le Pain par Elie Reclus

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Savant sympathique, comme son frère Elisée, Elie Reclus (1827-1904) ne perdit guère de temps à rassembler ses écrits pour en faire des volumes. A tel point que ses livres les plus notables, parmi lesquels les Croyances populaires (V. Giard & E. Brière, 1908) et les Physionomies végétales (Albert Costes, 1938), posthumes toutes deux, "rapetassées", nous dit le spécialiste des Reclus Joël Cornuault, par un ami après la disparition du journaliste, critique et directeur temporaire de la Bibliothèque nationale sous la Commune.
Ce que fut surtout Elie Reclus, à l'évidence, c'est ethnographe. On se souvient avec gourmandise d'un rare petit volume des éditions du Fourneau intitulé Thanatos en bonne fortune (1995), un conte tzigane récolté par le grand homme, qui l'avait offert aux lecteurs de la Revue blanche.
Joël Cornuault a raison lorsqu'il affirme que les frères Reclus furent sans doute les derniers "savants indisciplinés", étrangers à l'expression académique des savoirs. Pour établir une comparaison, disons qu'un Claude Seignolle, dans son oeuvre paysanne, est probablement un cas contemporain de cette aspiration aux savoirs simples et fondamentaux.
Avec Le Pain, Elie Reclus ne dénonçait pas son programme. Cette "histoire" éditée en 1909 par l'historien des religion Maurice Vernes à partir du manuscrit inachevé trouvé dans ses archives, fait la synthèse des coutumes relatives à la récolte du grain, à la fabrication du pain et à la symbolique de ce "véhicule magique" singulier. Nul besoin d'insister sur l'intérêt d'un tel panorama qui, de nos campagnes aux temples mexicains, ne néglige aucun "fulminant Donar", aucune pratique, aucun tabou relatif à cette nourriture essentielle.
A l'heure où l'on se prépare à se gaver de mille produits de la nature, ce Pain pourrait constituer une forme de diète intellectuelle des plus saine.

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A propos de pain toujours, et pour en souligner (comme si c'était utile !) l'importance cardinale, il est bon de citer la lettre d'Elisée Reclus, qui avait de son côté répondu en 1895 à la fameuse enquête de Victor Barrucand sur le "Pain gratuit" :

Cher monsieur,
Le plan de M. Victor Barrucand m’intéresse infiniment, et dès qu’il aura le moindre commencement de réalisation, je serai très heureux de m’inscrire comme membre de la commune où le pain sera gratuit. J’ajouterai que s’il était prouvé que la consommation unique du pain puisse amener des cas d’anémie - ce que je ne crois pas, vu l’exemple donné jadis par certains districts de la Normandie - je ne serais nullement chagrin que l’on ajoutât au pain ce que l’on appelle dans notre Midi la Masquedure, le mâche-dur, nouvel acheminement au communisme futur.
Mais si louable que soit l’idée de Victor Barrucand, je la crois absolument irréalisable. Pour la rendre possible, il faudrait accomplir une révolution, et, dans ce cas, il importe de donner à cette révolution un ampleur bien autrement grande.
En effet, jamais les patrons, les spéculateurs, les capitalistes, n’admettront un état de choses qui permettrait à tous les grévistes de leur tenir tête indéfiniment. Que l’idée de Barrucand soit adoptée, et demain, les donneurs de travail sont à la merci de leurs ouvriers. Les patrons le savent : plutôt que de laisser donner le pain gratuit , ils massacreront tous le peuple français.
Quand à l’Etat, dont M. Barrucand dit qu’il ne pourrait intervenir dans ce contrat entre particuliers, l’Etat est au service des riches ; il interviendra : les communes ne sont-elles pas sous son absolue dépendance ? Il interviendra et, comme toujours, ce sera pour fusiller, si le cas l’exige.
Tout en étant fort heureux que M. Barrucand ait agité cette question de la gratuité du pain, qui fera réfléchir quelques-uns, je considère son plan comme absolument chimérique. Qu’il essaie, mais il ne réussira pas.
Cordialement à vous.
Elisée Reclus


Victor Barrucand mena en 1895 dans les pages de la Revue blanche et du Matin "pour la distribution de pain gratuit aux démunis une campagne qui aboutit au dépôt d’une proposition de loi. Celle-ci fut rejetée, comme l'indique Céline Keller, "avec le motif suivant : « Le pain gratuit fait abnégation au principe d’ordre de la nation et tend à bouleverser l’architecture sociale ». Il en reste un livre Le Pain gratuit dont on tirera 8000 exemplaires." Et où se trouve reproduite la lettre d'Elisée.
L'idée, renouvelée au fil de l'Histoire depuis la Rome antique était envisagée par Henri Ner (Han Ryner) et Emile Saint-Lanne dans La Paix pour la vie (1891 ; nlle éd. 1892), et elle sera reprise en 1906 par le syndicaliste révolutionnaire Charles Dhooghe. Barrucand la remettant lui-même partiellement à l'ordre du jour, en 1921 devant les instances algéroises comme en témoigne le Bulletin municipal.



Elie Reclus Le Pain. Préface de Joël Cornuault. Illustrations de Marfa Indoukaeva. - Genève, Héros-Limite, 175 pages 16 €

Editions Héros-Limite 2, rue du Vélodrome
Case postale 5825
CH- 1211 Genève 11

Voir aussi
Elie Reclus Les Croyances populaires et autres pages retrouvées. Edition de Joël Cornuault. - Pierre Mainard, 56 p., 9.45 €
Elie Reclus Pourquoi des guirlandes vertes à Noël ? - Vichy, La Brèche, 42 p., 6.71 €
''Le Pain gratuit'' (Chamuel, 1896) en accès gratuit
"Du pain ! en hommage à Victor Barrucand" de Jules Mulet

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