MarcSte_phane.jpg



CEUX DU TRIMARD

Le français est sorti du « sabir » parlé par le peuple franco-gallo-romain, et toujours la langue du peuple a été plus riche.que la langue de la « société » qu’elle a plusieurs fois rajeunie.
Ou le sait, mais on l’a publié.
Aussi est-il bon qu’un hardi .plongeur comme M. Marc Stéphane vienne, du sein du fleuve populaire continuant de pousser ses eaux denses entre les berges desséchées, nous montrer les trésors qu’on y trouve encore.
Gomme dans les premiers temps où il forma la langue et dans ceux, ultérieurs, où sans cesse il la modifia et l’orienta, le peuple n’a pas seulement des trouvailles d’expression unique de vigueur et, de pittoresque, des images magnifiques de couleur et de vie, mais aussi un sens extraordinaire du rythme et de la musique du langage, qui lui fait allier le son au sens, chercher les résonnances, allitérations et assonnances, en artiste continuel.
M. Marc Stéphane.a-t-il recueilli mot pour mot les histoires de son « Batiss’ » « tapé de Cambrai », endurci « réfrac » qui passa sa vie à « faire del poussière sus 1’grand’route » — car « c’est ses .pattes qui nourrissent le loup » —, ou a-t-il.suffisamment vécu parmi les gens du trimard pour s’assimiler la langue de certains d’entre eux, et la manier comme eux-mêmes ? Peu importe.
Celle de Batiss’ est un mélange de parler « ch’ti mi », d’argot parisien et d’expressions narquoises, avec des souvenirs de caserne, voire des. bribes de langage « policé » plus ou moins déformé, restes de ses relations avec ces messieurs de la maréchaussée, du tribunal et autres bourgeois qu’il lui fallut fréquenter parfois, des journaux et livres lus au hasard des rencontres. Des dictons trappus, de curieuses et souvent savoureuses sentances expriment la philosophie apprise par ce rude homme de sa dure vie. Et de temps en temps une magnifique veine du plus pur vieux français vient rattacher notre conteur au plus vieux solide fond de ce vieux pays, dont, s’affirme la perdurance aux « basses » couches.
Il est possible que, si l’expérience était répétée avec divers « sujets », à l’intérêt que présentent de tels livres pour le lecteur ordinaire, de par leur accent et leur facture originale, un autre s’ajouterait pour certains, qui font métier d’écrire et qui pourraient en tirer de grandes leçons ; comme, de l’instinct, les parties trop conscientes d’un individu excessivement cérébralisé. — Grasset, édit.



Les Potins de Paris, n° 2207, 22 juillet 1928, p. 11