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Du lyrisme dans la nécrologie

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UN FAIT DIVERS

Mlle Germaine Fouilleul, au théâtre Wanda Sylvano, habitait 18, rue Victor-Hugo, à Courbevoie, un petit hôtel particulier. Jeune encore — elle avait trente-quatre ans — elle appartint naguère à la Renaissance et au Théâtre Sarah-Bernhardt ; actuellement ses goûts la portaient vers le cinéma. Elle y tourna notamment « La Garçonne ». Elle fréquentait les établissements de nuit, les villes d’eaux où elle se faisait inscrire sous le nom d’une des plus illustres familles françaises.

Tout récemment, à la suite d’un procès, elle eut l’occasion de rencontrer Mlle Hyvrard, avocate. Les deux jeunes femmes devaient plus tard se lier d’étroite amitié. On les voyait souvent ensemble au spectacle, jolies, gaies, heureuses.

Rien ne laissait pressentir un drame.

Un soir, Mlle Germaine Fouilleul et Mlle Hyvrard partirent pour Paris dans la voiture de l’artiste. Elles allèrent au théâtre et soupèrent dans un établissement de nuit. A 2 heures du matin, elles rentrèrent à Courbevoie. Le lendemain, Mme Fouilleul, inquiète de ne pas voir sa fille, frappe. Pas de réponse. Elle appelle : «Germaine !» et secoue fortement la porte.

Elle entend alors la voix défaillante de Mlle Hyvrard qui, dans un grand effort, vient tourner la clé et presque aussitôt s’écroule sans un mot.

Inanimée, mais le corps appuyé au pied d’une table, Mlle Germaine Fouilleul semblait dormir. Effrayée, sa mère voulut la réveiller ; le corps roula sur le tapis. Elle était morte.

Prévenu, un docteur fit étendre les deux femmes sur des lits. Il ranima l’avocate, mais donna l’ordre de ne point la transporter. Il ne put que constater le décès de Mlle Germaine Fouilleul et, en raison des circonstances mystérieuses de sa mort, il refusa le permis d’inhumer.

Sur la table de nuit, on découvrit une certaine quantité de chlorydrate d’héroïne. Un plateau d’opium fut également saisi.

Il ne nous sied pas de remuer le cloaque qui va jaillir en scandale et retomber sur un cadavre et sur l’avenir d’une femme. Que d’autres satisfassent à ce jeu leur rancune d’honnête homme.

Nous voulons, nous, jeter le voile sur cette douloureuse plaie sociale.

Hélas ! les ciels artificiels sont trop souvent la rançon de la gloire. Les Baudelaire, les Musset, les Edgar Poë, les Verlaine — que d’autres encore ! — ne durent leurs immortels poèmes qu’aux fumets de l’alcool, aux énervements du haschich, ou aux moins avouables des passions humaines… De cela rien ne demeure que leur génie…

Maudissons cependant les tueurs d’enfants qui, sans profit pour l’art ni la beauté, déciment la jeunesse de Montmartre et viennent encore de coucher, pantelants, deux moineaux confiants et fragiles, sur le pavé de Paris.

Albert LEFEVRE.



Les Spectacles, 16 avril 1926, p. 7.

Commentaires

1. Le samedi 30 mai 2009, 11:10 par AdoréFloupette

J’aimerais qu’on me raconte un jour l’histoire de cet accent tréma sur le “e” de Poe, qui va et qui vient - et qui du reste semble s’en être définitivement allé, sauf sur les plaques de la rue Edgar-Poe, dans le 19ème arrondissement parisien.

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