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Robert Giraud était coiffé comme un hibou, mais ça n’est pas pour sa chevelure qu’il était apprécié. Ses reportages aux pays des traîne-pattes, son entregent de nuit, ses déambulations parmi les cloches et les tatoués, les vrais, l’avaient rendu indispensable. Un “récit biographique” d’Olivier Bailly est là pour nous le rappeler qui fait en outre le panorama des “années Fraysse”, du nom du patron du café-tabac de l’Institut (rue de Seine) où il faisait bon couler des heures tranquilles. Et c’est à croire que le rouleau-compresseur de l’histoire officielle n’est pas parvenu à écraser l’histoire parallèle, coquelicot entre les rails. Cette histoire, c’est celle des Caradec et des Jakovski, des Mérindol et du Dudobon, des Clébert et des Yonnet, de la boutique de Romi, c’est l’histoire de la revue Bizarre, c’est une époque plus hétéroclite que ne le laisse imaginer l’historiographie du Saint-Germain-des-Près dont on n’est pourtant qu’à un court jet de fillette. Parions que cette histoire aujourd’hui marginale marquera longtemps après que Sartre et Camus, l’existentialisme et les décapotables auront fini d’exciter les amateurs de grandes idées. Lesquelles passent, comme les modes, quand les Restif restent.
C’est sous une couverture en simili sépia — comme il y aura bientôt de faux formica —, et dans une collection dont le nom nous a toujours paru mauvais, qu’a donc paru le fruit des travaux d’Olivier Bailly (qui n’y est pour rien !), monomaniaque bloqueur (le copain de Doisneau) qui s’est pris de passion pour Monsieur Bob, alias Robert Giraud, le pilier de crachoir, le poteau de Doisneau.
Pour résumer l’action à l’usage des Alamblogonautes, signalons d’abord que Bob Giraud (né à Nantiat le 21 novembre 1921) est l’auteur de l’un des trois grands bouquins parisiens des années 1950 : il y eut d’abord Paris insolite de Jean-Paul Clébert (1954), autre déambulateur — qui tira plus vite que le sieur Bob —, puis Le Vin des rues (1955) — plus probant littérairement, ce “condensé de dix ans de traînasserie dans les coins sombres de la ville” dont la rédaction fut financée par Fraysse lui-même —, et finalement Rue des maléfices de Jacques Yonnet (1956). Trois piliers de zinc, trois déambulateurs, trois livres-cultes. La faute à picrate peut-être.
Après s’être distingué dans la Résistance, Giraud avait collaboré, dès 1945, après avoir dirigé le fugace Unir, Franc-Tireur, Paris-Presse, France-Soir ou Détective, tout en faisant le broc et le bouquiniste. Puis il devint chroniqueur attitré de L’Auvergnat de Paris, comme Jacques Yonnet le fut. Qu’ajouter sans déflorer la biographie d’Olivier Bailly ?
Les références de l’article de René Fallet sur Le Vin des rues ? Il avait paru dans Le Canard Enchaîné du 19 octobre 1955.
Ajoutons encore que Bob Giraud fut un ami d’Yves Martin, que Gaston Chaissac n’a pas oublié de l’inscrire dans sa correspondance (Lettres du Morvandiau en blouse boquine à Pierre et Michel Boujut, Plein Chant, 1998), qu’il avait été le secrétaire du secrétaire de jean Dubuffet (Michel Tapié) après avoir bossé aux halles, qu’il était un ami d’enfance de Roland Dumas, qu’il lui arrivait de tenir la boutique de Romi, qu’il est mort le 17 janvier 1997. Et que Libération et Le Monde l’avaient signalé le 23 suivant, soit cinq jours plus tard, à peine : c’est bien la preuve que Robert Giraud ne comptait pas si peu… même si l’article du Monde était truffé d’une grosse ânerie (valant droit de réponse) et celui de Libé de propos rapportés.
Pour les plus bibliofilous, en mai 2002, la librairie L’Argonaute a diffusé un catalogue à prix marqués où figurait une belle partie de sa bibliothèque (avec envoi, évidemment).


Olivier Bailly Monsieur Bob. — Paris, Stock, 2009, coll. “Ecrivins”, 189 pages, 14,50 euros



Bibliographie succincte du grand Bob

Confessions au jardin (Limoges, Société intellectuelle du Centre, 1943)
La Légende du fils de la Lande (Les Ecrits libres, 1944)
“Couronne de vent” (in Florilège de jeune poésie, préface de Jean Bouhier, Les Ecrits libres, 1944)
Le Matelot du dimanche (Les Cahiers de Rochefort, 1944)
La Cage aux lions. Préface de Denys-Paul Bouloc, avec un dessin de Claude Chanteraud (Paris, r. p. r., 1946)
Les tatouages du Milieu, par Jacques Delarue et Robert Giraud. Photographies de Robert Doisneau et dessins de tatouages par Jacques Delarue (La Roulotte, 1950)
Interdit au coeur. Préface d’André Salmon (Osmose, 1952, coll. “Passage à niveau”)
Les Parisiens tels qu’ils sont. Textes et commentaires de Robert Giraud et Michel Ragon. Photographies de Robert Doisneau (R. Delpire, 1953)
Le Vin des rues (Denoël, 1955)
L’Enfant chandelier (Rougerie, 1958)
La Route Mauve (Denoël, 1959)
“Bistrots”, photographie de Robert Doisneau (Le Point, 1960)
“Le Clochard” (“Problèmes”, octobre 1960)
La Petite Gamberge (Denoël, 1961)
Les Cris de Paris, eaux-fortes de Lars Bo (1961)
Réservé à la Correspondance (Denoël, 1965)
Le Royaume d’Argot, photographies de Robert Doisneau (Denoël, 1965)
La Coupure (Denoël, 1966)
Petites Flores Argotique, dessins de Gilles Sacksik (Halévy, 1968)
“Le Royaume secret du Milieu” (Planète, 1969)
L’Académie d’Argot , dessins de Moisan (Denoël, 1971)
L’Argot tel qu’on le parle (Jacques Grancher, 1981)
Le Vin des rues, avec des photographies de Robert Doisneau (Denoël, 1983)
Carrefour Buci (Le Dilettante, 1987)
Les Lumières du zinc (Le Dilettante, 1988)
Fleurir la ville, eaux-fortes de Lars Bo (1988)
L’Argot du bistrot , illustré de 31 photographies inédites (Marval, 1989)
L’Argot d’Éros (Marval, 1992)
Faune et flore argotique (Le Dilettante, 1993)
L’Argot de la Série noire, avec Pierre Ditalia (Joseph K., 1996-)
Les tatouages du Milieu, par Jacques Delarue et Robert Giraud. Photographies de Robert Doisneau et dessins de tatouages par Jacques Delarue (L’Oiseau de Minerve, 1999)
Paris, mon pote (Le Dilettante, 2008)