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Le sous-préfet aux caves (Roger Rabiniaux prix du Tabou 1952)

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Venu tout exprès de Saint-Flour pour recevoir par hasard le “Prix du Tabou”, Roger Rabiniaux joue “le sous-préfet aux caves”


Un sous-préfet succède à Marthe Richard : l’équilibre est sauf. Après avoir été offert l’année dernière à la championne de la “fermeture” pour son étude sur L’Appel des sexes, le prix du Tabou 1952 a couronné hier Les Vertus de Craboncrague (sic) (Edit. du Scorpion) (1), de Roger Rabiniaux, moins connu sous le nom de Roger Bellion, sous-préfet de Saint-Flour.

De ce rabelaisien Rabiniaux, on connaissait déjà L’Honneur de Pédonzigue au lyrisme débridé, qualifié par l’auteur d’épopée, et l’on connaîtra bientôt Le Délicieux Almanach (almanach) et Vichy-ministère (idylle)… Une idylle qui risque de verser huile sur le feu…
N’ayant pas lu le roman pour lequel j’ai voté (afin de respecter le règlement du prix le plus “sincère” de l’année), je vous en transmets fidèlement la prière d’insérer rédigée vraisemblablement par l’auteur lui-même comme toutes les prière d’insérer :

Les Vertus Craboncrague est un roman bouffon et floralement décoré de points d’interrogation où les amis de Pédonzigue retrouveront le style dansant de Roger Rabiniaux, ce langage parlé à hauteur de nombril par un ventriloque sentimental, et aussi cet humour de Jardin d’Acclimatation (côté des singes et côté des glaces déformantes), et encore cette tendresse de poète égaré dans une cloche à fromage, une machine à sous, une armée dont on ne comprend pas le langage.
Un roman jeu de l’oie pour amuser les mélancoliques et pour faire naître à quelques inquiétudes les peloteurs de coffre-fort, les salueurs de certitudes et les chevaliers du bonheur de vivre.
Une tapisserie (pour rire) des temps absurdes.


Et voilà ! Après ça vous êtes à peu près renseignés.
Hier donc, à l’heure de l’apéritif, on distinguait dans la pénombre suggestive de la cave du Tabou, Gus, Yvan Audouard, Jean Piverd (prix du tabou 1950), qui vient de vendre en Amérique les droits de son livre Bourric Polka (2), François Chavais, Léo Campion, Soro, Jean Aubry, Jean Durkheim, Boris Vian, Maurice Ciantar et votre serviteur, autour du président Raymond Queneau.
A l’issue de délibérations confidentielles, Roger Rabiniaux fut couronné, qui vint aussitôt pour se prêter corps et gestes aux photographes : il attendait depuis une heure dans un café voisin et attendait depuis lundi dernier à Paris, venu tout exprès de Saint Flour à la demande de son éditeur, M. d’Halluin, également présent.
Le communiqué suivant fut alors livré aux journalistes affamés :

Le prix littéraire du Tabou, dernier de l’année, a été décerné au cinquième tour de scrutin à M. Roger Rabiniaux pour son livre Les Vertus Craboncrague par 9 voix contre 1 à M. Turck, auteur de Théorie et pratique du boomerang (jeu de plein air) (sic) (3) et 1 à M. Pierre Descaves pour l’ensemble de son oeuvre passée et future.

Ce M. Turck était le lauréat de Raymond Queneau, qui venait cinq minutes avant de découvrir son oeuvre dans une vitrine voisine et se proposait d’écrire aux Editions Chiron pour demander son précieux ouvrage. Boris Vian, sur l’entrefaite, expliquait qu’il possédait un boomerang et en mimait le maniement. Bref, on en vint à s’organiser autour de la table du Savoyard, sous la présidence du jeune fonctionnaire aux lunettes fumées et aux cheveux en brosse.
Il partit malheureusement au dessert en direction de Saint-Flour et sans nous accorder le plus petit discours du type comice agricole.
L’ambiance alors s’aviva et l’on s’aperçut à la réflexion que l’article 3 du règlement n’avait pas été observé qui stipule l’explication par le rapporteur de quelques passages du livre couronné aux membres du jury qui se doivent de n’en rien connaître.
Alors l’auteur de Pierre mon ami se mit à dicter à Boris Vian :

… M. Raymond Queneau, président du jury et membre de l’Académie Goncourt (n’oubliez pas ça, j’insiste) — visant de plus un sous-préfectorat éventuel de province (Cantal) — profondément déçu par l’inexécution des stipulations dudit article par Gus (de la Presse) proteste, etc.

Jean Riverd proposa l’élection de Ma(…) Vice de forme (4), Boris Vian me dédicaça Les Vertus Craboncrague avec cette formule vigoureuse : “A la mémoire des vaincus de Raterloo, signé Rabiniox…” On servit une nouvelle tournée de marc…
… Bienvenue d’ailleurs, car, dehors, il neigeait ferme.


Jean Carlier

Combat, jeudi 1er janvier 1953, p. 3.


(1) Roger Rabiniaux Les Vertus Craboncrague. 17 dessins de l’auteur (couverture de Dubout). — Paris, J. d’Halluin (Impr. des Éditions du Scorpion), 1952, 239 p. Collection “Histoire de rire” (NdE).
(2) Jean Piverd Bourric’ Polka. — Paris, Editions du Scorpion, 1950, 182 p. (NdE)
(3) André Turck Théorie, fabrication et lancement des boomerangs, jeu de plein air. — Paris, Chiron, 1952, 120-8 p. ; rééd. 1972 (NdE).
(4) Nous n’avons pas trouvé à quoi il était fait référence ici. (NdE).

Commentaires

1. Le jeudi 15 janvier 2009, 00:06 par Dr No

Le classique prix du Tabou était décerné par les éditions du Scorpion le 31 décembre à midi. En 1951 il avait été attribué à Marthe Richard pour son “Appel des sexes”. À Carlier elle avait dit : “Je n’étais pas pour la fermeture des bordels et je suis pour leur réouverture.” Ah, préfet, vous pourriez nous donner ça en pâture…

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