Cette toile, dont le détail est signalé dans Le Diable au Salon, revue comique, critique et Très-Chique de l'Exposition des Beaux-Arts (Chez Caquet-Bonbec & Cie éditeurs), cette toile disais-je est... bleue... Pol Bury cite sa description par dans l'opus sus-nommé :

La mer est bleue — le ciel est bleu ; — et de Pandore la chemise est bleue — ses cheveux blonds sont bleus. — Et quand il a peint sa chair bleue, — on croit que l'artiste était bleu (1).

Le Diable au salon (couverture illustrée par Félicien Rops).

La monochromie est alors toute figurative, elle va devenir abstraite si l'on en croit Jacques Van Lennep, qui, dans son article sur "Les exposition burlesques à Bruxelles de 1870 à 1914", signale un "toile blanche proposée comme peinture de l'avenir" (2). Puis, au Salon des Incohérents, pastiche poil-à-gratter du salon officel, Alphonse Allais découvre la toile de Paul Bilhaud (1854-1933) intitulée "Combats de nègres dans une cave, pendant la nuit", dont on vous laisse imaginer la couleur et le motif.
Ainsi qu'il va le déclarer en préface à ses propres créations, la destinée d'Allais lui "apparut brusquement en lettres de flamme" : il allait faire du monochrome. C'est sur cette bonne idée qu'embraye donc Alphonse Allais en 1883 exposant aux Arts Incohérents un carton de bristol blanc intitulé Première Communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige et un carton absolument bleu dont le titre était Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !
La messe est dite, existent les "tableaux monochroïdaux".
Alphonse Allais récidive l'année suivante avec sa

3 — Récolte de la tomate, sur le bord de la mer Rouge, par des Cardinaux apoplectiques.
(Effet d'aurore boréale). Offert à S. S. Léon XIII, comme dernier de saint Pierre (3).



Vint ensuite le fameux Album primo-avrilesque (4), rareté bibliophilique et esthétique, toujours bien peu considérée des critiques d'art qui, tout en ajoutant foi à tout les ironistes de l'art du XXe (Duchamp, Magritte, Klein, etc.) s'obstinent à traiter Alphonse Allais comme un galopin, alors qu'il est, avec Charles Cros et quelques autres, l'un des inventeurs et l'un des concepteurs du XXe siècle, comme l'a si bien dit François Caradec.
Bref, l'Album primo-avrilesque de 1897 (Ollendorff), à l'italienne (240/160), composé de ses sept aplats monochromiés (70/145) admirablement légendés, offerts avec prime de la non moins fameuse partition (vierge) de la Marche funèbre composée par Allais "pour les funérailles d'un grand homme sourd".

Vint ensuite le dessinateur Emile Cohl, qui, issu des mêmes tablées qu'Allais, intègre en 1910 des scènes monochromes dans son film de 6 mn 10 "Le Peintre néo-impressionniste" (où se trouve encore, las, des "nègres fabriquant du cirage sous un tunnel").

Vint ensuite Malevitch, son "Carré noir sur fond blanc (1915) et son "Carré blanc sur fond blanc" (1918).

Vint ensuite Alexandre Rodtchenko et ses trois couleurs primaires de 1921 (Mokba).

Vint ensuite Robert Rauschenberg et sa double série de toiles noires et de toiles blanches (1953, New York).

Vint ensuite Yves Klein et son "Yves Peinture" d'octobre 1955 (Club des solitaires) qui fait suite à son "expression de l'univers de la couleur mine orange" refusé par les organisateurs du Salon des réalités nouvelles. C'est sa première exposition, le catalogue comporte 10 reproductions de ce qu'il nommera ensuite des "propositions monochromes". C'est à tout prendre une nouvelle version de l'Album d'Allais, dont la nouveauté serait, selon Klein, qu'elle est artistiquement et esthétiquement "assumée".

Et vint aussi l'italien Manzoni, spécialiste du monochrome blanc, lequel spécialiste point trop audacieux et audacieux tout de même se fit bougrement jeter dehors par Klein un jour qu'il était venu lui déclarer "Vous êtes le monochrome bleu, je suis le monochrome blanc".

Klein et Manzoni meurent la même année (1962).

Quarante-cinq ans déjà. En 2006, les divers salons d'art, d'Art et d'AArt présentaient avec une belle imperturbabilité leur taux réglementaire de monochromes muraux produits par une obstinée escouade de "peintres en monochromes". Las.

Requiem Paul Bilhaud.


(1) Pol Bury Les Gaietés de l'esthétique. — Paris, Denoël, 1984, p. 134-135.
(2) Bulletin des musées royaux (Bruxelles, n° 214, 1970), cité par Pol Bury.
(3) Catalogue illustré de l'exposition des Arts incohérents. — Paris, E. Bernard et Cie, Imprimeurs-éditeurs, 71, rue Lacondamine, 1884, pp. 66-67. Reprint Bassac, Plein Chant, 1994.
(4) Plusieurs rééditions ces dernières années, aucune n'ayant été notablement "éditée" à notre connaissance.