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vendredi 15 août 2014

Qu'est-ce que le futurisme ? (1920)

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Quand de bons bourgeois ou de bons prolétaires visitent les expositions des peintres modernes, quand ils voient ces tableaux aux couleurs éclatantes, pleins de lignes droites, de cercles et de cônes dont le sens leur échappe, ils haussent les épaules :
— C'est ridicule - ce sont des fous, — disent-ils.
Ou bien encore :
— Ces gens-là cherchent à se faire remarquer.
Les bons peintres bourgeois, prix de Rome et autres, qui dessinent consciencieusement et laborieusement leurs tableaux bien léchés, aux sujets bienséants, s'indignent :
— Ce n'est pas de l'art ! On se fiche du monde.
Et, cependant, le futurisme s'étend, gagne des adeptes, envahit les expositions, pénètre dans le théâtre, illustre les livres. Dans la République des Soviets russes, il est devenu quasi officiel : les décorations des rues, des fêtes, des palais y sont faites par des peintres futuristes.
Quel est le sens de ce mouvement ?
L'Europe entière, le monde même entier, traverse une période pré-révolutionnaire. La Révolution sociale qui a éclaté victorieusement en Russie gronde et se Prépare partout. Un mouvement formidable d'idées, une vraie révolution littéraire, artistique et morale, la précède, l'accompagne et la suit.
Les peintres, dans leurs recherches du beau, reflètent, comme les autres, l'âme de l'époque avec ses élans, sa négation du passé, sa foi en l'avenir.
Le futurisme, ainsi que son nom l'indique, est l'art de l'avenir. D'un avenir très proche, dirai-je, car, le moment venu, le futurisme cédera le pas à une autre forme dans cette marche vers la synthèse que suit l'art. Or, cette synthèse est réalisée, par moments, dans les œuvres de génie.
En Russie plus qu'ailleurs, la Révolution a été précédée d'un mouvement formidable d'idées. Dans la poésie, la littérature et la peinture une véritable révolution s'est opérée.
Dès 1911-1912, les expositions de Moscou, et de Pétrograd ont été envahies par des tableaux d'aspect bizarre. Leurs couleurs éclatantes plaisaient au public, car les Russes aiment les couleurs vives et ont transmis cet amour à l'Occident. Mais leurs dessus, incompréhensibles à la majorité, faisaient rire et s'indigner ce bon public qui se délecte cependant des stupidités les Plus naïves qu'on lui offre.
Une femme peintre, Natalie Gontcharowa, par son exposition, a bouleversé les idées courantes sur la peinture.
D'autres l'ont suivie.
Sept ans après, lors des fêtes socialistes de Moscou et de Pétrograd, des villes entières ont été transformées par ces peintres en énormes tableaux futuristes. Les coupoles dorées des églises, les murs du Kremlin, les costumes multicolores des gens du peuple russe s'accordaient à merveille avec les dessins hardis et nouveaux. L'art futuriste obtint une place dans la vie, comme le socialisme dans le monde.
Quel est donc cet art ? Que cherche-t-il à représenter ? Je l'appellerais volontiers « peinture psychologique ». En effet, cet art cherche non pas à reconstituer les objets tels qu'ils sont, mais à les représenter tels qu'ils se fixent ou se reflètent dans nos cerveaux. Les images réelles y sont remplacées par des images cérébrales.
Expliquons-nous.
Je suis dans ma chambre. Je vois par ma fenêtre des toits, un bout de ciel, des maisons, des personnages. Tous ces objets me sont familiers. Par leur répétition, ils ont formé dans mon cerveau une image permanente. Je cherche à la dessiner. Seuls, les détails qui me frappent, restent sur le dessin. Ils ne sont pas en proportion avec les dimensions réelles des objets. Ils sont sur le dessin comme dans mon cerveau. Ils sont inachevés. C'est ainsi qu'ils se conservent dans ma mémoire. Or, si on analyse la même image dans un autre cerveau, elle se présentera sous une forme schématique. Cette forme, tout en restant schématique, ainsi que l'importance de tel ou tel détail, peuvent varier à l'infini suivant l'individu.
Autre image : Je suis dans la rue. Je vois tout à la fois, mais il y a des choses qui me frappent. Si on examine mon cerveau, on y trouve des bouts de phrases entendues, des bouts d'images vues, des bouts de personnages dont l'aspect m'a frappé, des couleurs et des joies sans raison, des formes indéfinissables qui se meuvent, des émotions qui passent. Dessinons cet ensemble tel qu'il me frappe et on aura un tableau artistique exact de ce qui se passe dans mon cerveau.
Le futurisme est aussi l'art du mouvement. Quand nous regardons des objets qui se meuvent, leur image en nous est floue, leur forme indécise.
Ce que nous percevons surtout c'est le mouvement. Après viennent quelques formes que la rapidité du mouvement n'empêche pas de distinguer.
Regardez ci-contre le dessin de Gontcharowa : « Le Carrousel» (illustration des poèmes de A. Roubakine, en russe) : les chevaux de bois y apparaissent comme des fantômes, parfois éclairés, parfois en ombre, des silhouettes d'hommes s'y dessinent à peine. Ce que l'on sent surtout, c'est le mouvement.
La vie actuelle est d'une intensité inouïe et elle va en s'intensifiant. Les progrès techniques se précipitent, le rythme de la vie journalière est tel qu'un homme du XVIIIe siècle nous aurait pris pour des fous. La photographie n'arrive plus à fixer notre attention.
Il nous faut du mouvement : le cinéma en est l'expression. L'art ancien nous semble pareil à une seule image d'un film cinématographique arrêté. Il nous faut un art où le mouvement est exprimé comme il l'est dans un film. Il ne nous suffit plus de voir une phase du mouvement. Nous voulons sentir le mouvement tout entier. Le futurisme cherche à l'exprimer.

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Grâce à l'acuité de nos sensations, à l'habitude d'une vie rapide et intense, nous percevons à la fois de plusieurs côtés, plusieurs détails dans les objets.
Leur ensemble constitue notre image cérébrale de l'objet. Ainsi, en voyant un objet, arrivons-nous à percevoir ou plutôt à imaginer à la fois sa face antérieure et postérieure. Un détail, petit par lui-même, mais qui nous frappe, occupe dans cette image une place hors de proportions. Et, toujours, cette image est entourée d'autres, qui sont simultanées, qui se superposent, transparaissent, s'entrechoquent.
La mentalité révolutionnaire actuelle du peuple russe s'accommode très bien de ces nouvelles formes d'art. L'imagination de ce peuple, son amour des couleurs lui font comprendre et aimer ces recherches.
Les mille couleurs de Moscou, avec ~es maisons multicolores, ses églises dorées, ses murs blancs et rouges, constituent, pour le futurisme, un cadre particulièrement approprié. Le futurisme n'est pas un art définitif. D'ailleurs, l'art n'est jamais définitif. Le futurisme ouvre une ère nouvelle en harmonisant l'art avec le rythme intense de notre vie. Il cherche à la synthétiser, à englober l'essentiel et l'ensemble du mouvement dans cette multitude mouvante et multicolore qu'est la vie actuelle.

Alexandre Roubakine.


Floréal, 8 mai 1920

mardi 12 août 2014

Lire en vacances (VIII) : Lire en Russie

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La belle saison passée, le mal de Maroussia empira. Nous avions beau nous évertuer de la distraire, elle nous regardait, impassible, de ses grands yeux assombris et immobiles ; et il y avait longtemps que nous n'avions entendu, son rire. Je me mis à transporter tous mes jouets au. souterrain qu'elle habitait, mais ils ne l'amusaient qu'un instant.
Je décidai alors de m'adresser à ma sœur Sonia, pour qu'elle me donnât sa poupée. Tout d'abord Sonia ne fit que serrer plus fort « sa fille » contre son sein ; ensuite, comme mes supplications devenaient plus pressantes, et plus vive ma description de la fillette malade n'ayant jamais eu de jouets, elle me tendit sa poupée, et me promit de s'en passer pendant deux ou trois jours. Cette élégante demoiselle en faïence lit sur la malade un effet qui surpassa mon attente.
Maroussia, en train de se faner comme la fleur en automne sembla tout a coup revivre. Elle m'embrassait et riait aux éclats, en causant avec. sa nouvelle amie. La poupée fit un miracle : Maroussia, alitée depuis si longtemps se mit à marcher, en tenant par la main sa blonde fille et même elle courut comme; autrefois en traînant sur le plancher ses faibles jambes.
Par contre, cette poupée me causa beaucoup d'angoisse. Pendant que je l'emportais dans ma blouse, je rencontrai sur la montagne qui conduisait au souterrain de mes amis le vieux garde Sanouch. Il me suivit longuement des yeux .en hochant la tète, surprenant le secret de mes escapades, mon amitié pour les enfants recueillis par le vagabond Tybourtzi.
Là vieille nounou s'aperçut de la disparition de la poupée et se mit à chercher dans tous Jes coins. Sonia essayait de la calmer, lui-disait que « sa fille » était en promenade et allait bientôt rentrer. Les bonnes se doutaient de quelque chose. Mon père n'en savait encore rien, et il chassa le vieil lanouch, venu pour me dénoncer ; niais il m'arrêta à la grille du jardin et me dit de rester à la maison, Le lendemain Ja même scène se répéta. Au bout de quatre jours, seulement, je parvins à me' lever assez tôt pour sauter par-dessus la haie pendant que mon père dormait encore.
Cela allait mal sur la montagne. Maroussia de nouveau s'alita ; son visage brûlait d'un rouge étrange, ses cheveux blonds étaient épars sur l'oreiller, elle ne reconnaissait plus personne. A côté d'elle était couchée la néfaste poupée avec ses joues rouges et ses yeux brillants et stupides.
Je communiquai à Walek mes craintes et nous décidâmes qu'il fallait rapporter Ia poupée, nous supposions que Maroussia ne s'en apercevrait point. Nous nous trompions ; dès que j'eus pris la poupée des bras de Ja fillette qui était dans le coma, elle ouvrit ses yeux troubles et regarda devant soi sans me voir, inconscience de ce qui se passait autour d'elle ; soudain elle se mit à pleurer doucement, doucement, plaintivement, et dans sa petite figure, au milieu de son délire, jaillit une expression d'un chagrin si profond qu'aussitôt je remis avec effroi la poupée à sa place. La fillette sourit, serra sa poupée dans ses bras et se calma. Je compris alors que j'avais voulu enlever à ma petite amie sa première et sa dernière joie.
Walek me regarda timidement : Qu'arrivera-t-il maintenant ?
Tybourtzi, leur père adoptif, accroupi sur un petit banc, la tête penchée, fixa sur moi un regard douloureux et interrogateur. Je pris un air insouciant :
- Oh ! ce ne sera rien La nounou, certainement l'a déjà oubliée.
Mais la vieille ne l'oublia point. Lorsque je retournai à la maison, je rencontrai de nouveau lanouch près de notre porte; Sonia avait des yeux en larmes et la méchante nounou me décocha un regard furibond, écrasant et sa bouche édentée grommelait. Mon père me demanda où j'avais été, et après avoir écouté ma réponse habituelle, il se borna à réitérer son ordre : ne pas m'éloigner sous aucun prétexte de la maison sans sa permission.
Un pressentiment me tourmentait.
Mon père me fit venir dans son cabinet de travailJe levai mes yeux et aussitôt je les baissai. Le visage de mou père me parut effrayant.
— Tu as pris la poupée de ta sœur ?
— Oui, répondis-je, doucement.
— Et sais-tu que c'est un cadeau de ta mère et que tu devrais y tenir comme à une chose sacrée. Tu l'as volée ?
— Non, dis-je, en levant la tête.
— Comment non ? s'écria subitement mon père, en remuant le fauteuil.
- Tu l'as volée et tu l'as emportée chez... Chez qui l'as-tu emportée ? Dis-le !
Je me recroquevillai tout entier.
- Tiens, tiens résonna, subitement, à la fenêtre ouverte, la voix tranchante de Tybourtzi.
Deux secondes après, il entra dans la chambre, et dit — Je vois mon jeune ami dans une situation fort embarrassante.
— Monsieur le juge ! dit-il avec douceur, vous êtes un homme juste. laissez tranquille cet enfant. Dieu est témoin qu'il n'a pas fait de vilaine action, et si son cœur a un penchant pour mes pauvres loqueteux, faites-moi pendre plutôt, mais, par la Sainte Vierge, je ne permettrai pas que ce garçon en souffre. Voici ta poupée, mon petit !
Il défit un paquet et en sortit la poupée.
La main de mon père qui tenait mon épaule, se desserra. Il parut stupéfait.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Laissez-le, répéta Tybourtzi, et sa large main caressa affectueusement ma tête baissée. Vous n'en tirerez rien par des menaces, et moi, je vous dirais très volontiers tout ce que vous voulez savoir. Allons, monsieur le juge, dans une autre pièce.
Je sentis de nouveau une main sur ma tète et je tressaillis. C'était la main de mon père qui caressait mes cheveux.
Tybourtzi me prit sur ses genoux.
— Viens chez nous. dit-il, ton père t'a permis de dire adieu a ma fillette. Elle est... elle est... morte.
La voix de Tybourtzi trembla ; ses yeux, clignotèrent d'une façon bizarre, mais aussitôt il se leva, me mit a terre, se redressa et sortit vivement de la chambre.
J'interrogeai, mon père du regard. Il était changé et avait de la tendresse dans les yeux.
Je pris sa main avec confiance et je lui dis :
— Je n'ai pas volé. Sonia me l'a donnée pour un temps.
— Oui. me répondit-il d'un air pensif. Je le sais. J'ai été injuste envers loi, mon petit, et tu tâcheras de l'oublier, n'est-ce pas ?
Je saisis vivement sa main et Je la couvris de baisers.
— Maintenant, lu me laisseras aller à la montagne ? demandai-je.
— Oui, oui, vas-y vas-y. mon petit, prononça-t-il affectueusement avec une nuance, de là même stupeur dans la voix. Oui, mais attends un peu, mon enfant.
Il alla dans sa chambre à coucher, en ressortit aussitôt et me glissa dans la main quelques roubles. — Remets-les à Tybourtzi. Dis-lui que je prie humblement.... Je rattrapai Tybourtzi à la montagne, et hors d'haleine, je lui fis la commission de mon père très gauchement :
— Il prie humblement. mon père. Et je lui fourrai l'argent dans la main sans le regarder. Il l'accepta.
Au souterrain, dans l'angle obscur, sur un banc gisait Maroussia. Quelqu'un dans un coin fabriquait un petit cercueil avec des vieilles planches arrachées au toit de la chapelle. On parait Maroussia de fleurs d'automne.


Vladimir Korolenko
Extrait de "En mauvaise société", traduit par Vera Starkoff



Illustration du billet : Nikolay Petrovich Bogdanov-Belsky (1868-1945)

jeudi 5 juin 2014

Bientôt sur l'Alamblog...

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Il nous revient qu'il y a quelques années Jean Claude Bologne avait publié un recueil d'essais précieux, très drôles aussi, sous le titre de Voyage autour de ma langue (Belles-Lettres, 2001). C'est aujourd'hui au tour de Jean-Marc Vernoy de nous donner un roman sur cette question de la langue, de son étrangeté et... Suspens. Le tout sous le titre du Bout de la langue.
Le Préfet maritime y comprendra peut-être pourquoi, un certain jour d'enfance, il lui est apparu avec une frappante évidence que les noms de Tintin et de Milou sont férocement bizarres... Mais nous reviendrons sur ce livre fort estimable qui appartient à une série d'excellentes et même très excellentes lectures en cours.
Du genre qui font aimer le genre humain.
A suivre...



Jean-Marc Vernoy Le Bout de la langue. - Paris, Balland, 91 pages, 14,90 €



mardi 29 avril 2014

Ateliers de curiosité par Etienne Cornevin

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Paru à l'automne dernier, le numéro de la revue Ligeia consacrée aux "Ateliers de curiosité d'ex-Tchecoslovaquie" vaut nettement le détour.
Conçu par Étienne Cornevin, qui connaît particulièrement la région, un dossier de 220 pages très richement illustré permet de faire découvrir des artistes jusqu'ici plutôt ignoré... pour des raisons géo-politiques.
Actifs sous l'autorité soviétique pendant la période de glaciation des rapports Est-Ouest, ils n'avaient guère été examinés par la critique occidentale. C'est donc à une juste réparation que l'on assiste ici pour l’histoire de l’art moderne et contemporain, et pour l'art brut en particulier.
Déjà éditeur de Josef Váchal, Étienne Cornevin a fait œuvre utile.
Les amateurs de belles pièces et de bizarreries lui en seront reconnaissants.


Sommaire du numéro
Étienne Cornevin, Introduction latérale aux nouvelles merveilles d'artistes alicéens
Albert Marencin, L'invention du pata-surréalisme
Rudolf Fila, Peintre essayiste I et Peintre essayiste II
Rudolf Fila, Aphorismes
Otis Laubert, De la brocante considérée comme un des beaux-arts
Mäk Sorgsky, Portrait de l’artiste en chien truffier
Klára& Milan Bockay, La nostalgique futuriste & le faussaire platonicien
Peter Zajac, Le Biedermeier baroquisé de Klára Bockayova
Rudolf Fila, La radicalité sans bruit de Milan Bockay
Hermann Krankwein, Plus moins vite ! Moins plus vite !
Igor Minárik & Eva Cisárová-Mináriková, Le grand jeu des mondes parallèles & la tapisserie à voyager dans le temps
Rudolf Fila, L'atomisme cosmique d'Igor Minárik
Peter Zajac, Les tapisser hybrides d'Eva Mináriková
Étienne Cornevin, Chaosmos
Daniel Fischer, Peindre pour rendre visible
Hermann Krankwein, Hommage à la folie du courage
Rudolf Fila, Tentative de portrait d'une personnalité : Josef Váchal
Étienne Cornevin, Du bizarre un démon et la splendeur des antélivres
Rudolf Fila, Celui qui harmonise les éléments : JiríKolár
Rudolf Fila, Tout ce qui se cache sous le nom de Ladislav Novák de Trebic
Jan Svankmajer, Les derniers gardiens de phare
Jan Svankmajer, Le toucher et la vue
Hermann Krankwein, L’imagination au pouvoir
MäkSorgsky, Non tableaux d'une exposition (Frantisek Skála)
Hermann Krankwein, Celle qui fantastique (Xenia Hoffmeister)

Lors de la présentation du numéro à la Halle Saint-Pierre cet automne, un film d'Alain et WWasthie Comte avait permis de découvrir huit artistes-poètes de Slovaquie, Rudolf Fila, Otis Laubert, Daniel Fischer, Klára & Milan Bočkay, Igor Minárik & Eva Mináriková, Albert Marenčin que l'on retrouve au sommaire du numéro.

Ligeia (n° 125-128, juillet-décembre 2013, 25 €)

lundi 27 janvier 2014

L'éventreuse était une Jane

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Un catalogue plein de surprises, c'est bien celui des éditions La Dernière Goutte. La maison s'est fait une spécialité depuis un lustre des textes bizarres et sombres, des univers étranges. On n'est donc guère étonné d'y voir surgir une traduction d'Anne-Sylvie Homassel, non plus que le sujet d'icelle : Jane l'éventreuse.
Enfer, sécria la duchesse est un roman de Michael Arlen (1895-1956), Bulgare d'origine arménienne (il se nomme Dikran Kouyoumdjian) émigré en Angleterre dans sa prime enfance, naturalisé en 1922, homme de lettres à succès (1) et scénariste, notamment, de la série présentée par Alfred Hitchcock - jolie carte de visite. Ce livre est une très belle pièce de comédie à l'anglaise, ce genre si délicat qui, comme les fraises, ne voyage pas toujours bien. Rares sont les livres aussi drôlement caustiques, aussi ironiquement gais.
Quel est le propos ? Alertés par une rumeur désignant une timide aristocrate à petit crâne (l'auteur insiste) comme responsable de crimes infâmes - et de mœurs tapageusement dissolus (avec des communistes, dans des bars louches) -, un enquêteur sarcastique qui refuse d'imaginer la culpabilité d'une aristocrate et un militaire à la retraite cousin de la jeune femme mise en cause vont filer le véritable coupable - ce dernier étant taillé Méchant XXL, les Anglais adorent ça (cf. Fu Manchu et consorts) - leur quête servant de vecteur, naturellement, à une satire sociale bien vinaigrée. Très bien même.
Aussi, à l'heure où nous bassinent les médias de totaux erronés et de lacets cassés, un bol de phrases hilarant devrait satisfaire tous les alamblogonautes un tant soi peu soucieux de leur humeur, qui constateront que l'année commence bien.

Et ensuite, objecta Wingless, que voulez-vous que nous fassions ? Lui demander son avis sur le contrôle des naissances et le traiter d'ordure s'il ne nous répond pas avec la bonne grâce requise ?





Michael Arlen Enfer, s'écria la duchesse. - La Dernière Goutte, 2013, 150 pages, 15 €


(1) vient de reparaître son Chapeau vert (Salvy, 1992 ; 10/18, 1999 ; Belles-Lettres, 2013).

dimanche 5 janvier 2014

Sagesse d'Audiberti (IV)

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Épuisé pour des raisons que son éditeur aura du mal à justifier, l'un des très grands livres de Jacques Audiberti, Le Maître de Milan contient des pages mirobolantes.
Et mirobolantes à tel point que Jacques Baratier avait prévu d'en faire un film avec, au scénario Yves Martin, lequel Yves, je m'en souviens comme si c'était hier, pestait contre les réveils à 5 heures auxquels le contraignait le réalisateur...
Dans ce livre formidable, on avance de ravissements en ravissements. Faut-il insister ?

Les lettres ne venaient plus. Mais le journal, chaque matin, était là. De même que la pensée inépuisable des écrivains et des philosophes perpétrait des variations à la fois tendues, inquiètes et satisfaites sur les facettes pittoresques du monde, de même les humbles personnes vivantes d'une manière non moins géniale et inépuisable, s'arrangeaient pour fabriquer, au moeyn de leurs souffrances, tribulations et bizarreries, une oeuvres immense et collective au jour le jour.
"Voyez-vous, Vladislao, un numéro réussi d'un quotidien ou d'un hebdomadaire me paraît, dans l'ensemble, plus près de la grandeur et de la force de Dante et, en mêmet emps, plus près de cette autre grandeur humble et anonyme façonnée, chaque jour, par les mains des plombiers, boulangers, cordonniers, que tous nos pauvres petits grands écrivains du moment, ravagés par deux sentiments contradictoires. Ils se ressentent, d'une part, l'un dans l'autre, comme une élite, une sorte d'île sacrée émergeant de l'ignorance et de la vulgarité. D'autre part, ils souhaitent que leur pensée dissolve et abolisse cette vulgarité de laquelle ils s'efforcent d'obtenir les mêmes avcantages que les commerçant de leur clientèle."
Vladislao hennissait d'approbation.



Jacques Audiberti Le Maître de Milan (1950). - Moult exemplaires de l'édition Le Livre de Poche de l'excellente année 1967 se languissent de vous.

vendredi 11 octobre 2013

Légère bibliographie très lacunaire des Clubs imaginaires

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C'est en forme de clin d’œil à la parution du Club des neurasthéniques de René Dalize et après lecture de "Ceci n'est pas un conte" de Fagus (1), que nous initions ici une sorte de recueil sans fin, composé de bribes issues d'un sac sans fond...
C'est en remarquant que l'esprit humain n'a de cesse d'imaginer des sociétés qu'il nous est apparu que parmi les béquilles utilisées par les fictionneurs, celle du "club" était pleine de ressort. Et l'on imagine ce que peut produire une béquille à ressort... Ainsi, voici ce qu'imaginait pour point de départ Fagus à propos du XXe sauvage...

L'Académie Martin-Nadaud n'admet en soin sein que des Bellevillois d'origine, au nombre de 13, afin de signifier son mépris de la superstition.

Réunie du côté de Saint-Fargeau dans un débit apparemment disparu, cette Académie a tout du club à vocation scientifique, d'où son intitulé "académique", justement. Mais ça n'est jamais qu'un exemple de ces clubs, sociétés, associations à buts véritablement innombrables qui poussèrent dans les imaginations les plus poilues - faisant écho à la sociabilité ancienne perdue des salons (et cénacles dont nous allons avoir l'occasion de parler bientôt) qui, après avoir fleuri au XVIIIe siècle moururent avec Aurel et ses comtesses compassées, et même avec André Breton, qui jouait après-guerre place de Clichy à ces jeux poussiéreux avec ses baronnes flétries.
Les femmes du reste peuvent à l'occasion s'adonner avec délice à ces compositions. Ainsi de Marie Laurence inventant le "Cat-club". la plus célèbre de ces constructions imaginaires n'est bien évidemment autre que le Club des Haschishins, qui ne peut qu'évoquer le Vieux de la montagne en guise de détenteur de pouvoirs mystérieux. Y fréquentait Louis Ménard en même temps que Flaubert. Savant, peintre, poète, philosophe, helléniste et chimiste. Parangon de l'intellectuel artiste complet du XIXe siècle, il était l’ami d’enfance de Baudelaire qui l'avait initié au haschisch et invité à participer avec lui aux réunions du Club des Hashischins.
Autre club (réel) célèbre, celui que décrit méchamment par Barbey d'Aurevilly lorsqu'il s'en prend aux "Bas-bleus" : « Ce n’est plus, comme du temps d’Addison, un petit club de péronnelles, beaux esprits dans un coin ignoré de Londres ; un petit club dans ce pays du Club, où, dès qu’on est trois, on en fait un ; où l’on en fait pour boire du thé et pour siroter son Porto, car, en Angleterre, on a jusqu’au Club des siroteurs ! (2) »
Et puis, au-delà des clubs révolutionnaires, on n'en finirait pas de citer, réels ou idéels, le Club des amis de la nature (Champfleury dans les cafés de 1848), le Club des Quidagams (Frédéric Berthet, Daimler s’en va, 1988), le Club des invincibles (Marcel Idiers Un apprenti parisien autour du monde, 1922), le Club des buveurs de sperme (Robert Desnos, La Liberté ou l’amour, 1927), sans parler des créations de Louis Forest, d'Edmond Jaloux, Jean Cassou, Francis de Miomandre et Marcel Brion, participant du "renouveau romantique" avec leur Brambilla-Club au milieu des années 1920... Et le domaine des enfantinas n'est pas épargné, puisque S. L. Prévost produisit Le Club des Culottés (Alsatia, 1945), qu'il faisait suivre, il est vrai, de La Galipote de Comberousse'' avec des illustrations de Igor Armstam.
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Le club mène à tout. Son ressort comique est indéniable. Il est le parfait support de l'imagination fictionnelle et va servir tant et plus, notamment chez les grands fantasques. Albert Robida au premier chef imaginant le "Club des Billes de Billard" dans La Grande Mascarade parisienne (Librairie illustrée) Conseil de révision du club.

— Qu'est-ce que les Billes de billard, mon bon ?
— Les Billes de billard ? mais tu n'as pas encore besoin de connaître ça, tu ne te déplumes pas encore...
— Dis tout de même.
— Eh bien, c'est le club à papa, le club des Billes de billard, ainsi nommé parce qu'il faut posséder un crâne dépouillé par la calvitie pour être admis à l'honneur d'en faire partie. Aristocratie, finance, arts, lettres et sciences, tous les mondes sont représentés aux Billes de billard par des crânes d'élite; fronts hautains de grandes races, sur lesquels ont passé tous les ouragans de la vie, rasant les folles mèches, de la jeunesse, fauchant les illusions et dévastant le cuir chevelu ! Fronts de la Fricottière ravagés par une haute et joyeuse vie, fronts bombés de vieux savants, crânes pointus d'hommes politiques, genoux farceurs de gens de lettres, il y a de tout au club des Billes ! Et tous ces crânes se consolent entre eux par de joyeux dîners hebdomadaires, dont papa, en sa qualité de.président, fait le plus bel ornement! — Je voudrais bien voir ça, un dîner de Billes de billard !
— Trop jeune, mon petit, tu n'as pas le genou d'ordonnance.
-—Avec la protection ?
— Impossible 1 Moi-même, fils de mon auguste père, président de la société, je n'ai jamais pu me faire inviter au club. Ah! mais, le comité est strict ! Pour être reçu aspirant Bille de billard, il faut présenter au comité d'examen un commencement de.calvitie. S.'il est suffisant, on est admis aux dîners tous les mois d'abord, puis tous les quinze jours, mais on ne dîne pas à la grande table, on dîne à la table des petits. C'est que l'on a le sentiment de la hiérarchie, aux Billes de billard! Et tous les trois mois, conseil de révision, les aspirants comparaissent devant le bureau pour Taire vérifier leur calvitie; si les cheveux repoussent, on est honteusement chassé, tandis que si la calvitie se dessine plus majestueusement, on reçoit les éloges de papa et l'on monte en grade.
— Charmant ! fit Cabassol, ainsi pas d'espoir pour moi... Mes cheveux tiennent encore trop... (...)



et plus loin, voici le Rouletabosse Club, qui ne manque pas d'être plus original encore :
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Le matelot Kirkson, parti pour Londres avec trois millions dans sa poche, s'était comme Tournesol à Paris, lancé dans la haute vie; il avait, dès son arrivée, fondé un club, le Rouletabosse Club, club original qui ne possédait aucun palais ni même aucun domicile, puisqu'il avait été établi avec sept membres fondateurs d'abord, dans un grand omnibus soigneusement aménagé, qui roulait jour et nuit sur le pavé de Londres.
Kirkson, habitué à la vie nomade, ne pouvait plus se résigner à pénétrer dans aucune maison, les grands restaurants mis à part; son idée avait eu du succès; en peu de jours, le Roulelabosse-Club avait compté quatre omnibus et trente membres. On marchait toujours; toutes les trois ou quatre heures on s'arrêtait, autant que possible, dans un restaurant aristocratique, el l'on prenait un repas quelconque, déjeuner, diner ou souper. En quittanl le restaurant, on munissait les voitures d'une raisonnable quantité de bouteilles de-Champagne, liqueur affectionnée par Kirkson, et l'on égayait l'intervalle des repas par des libations répétées.
Bien entendu, les quatre omnibus du Rouletabosse-Club eurent bien des fois maille à partir avec les policemen; mais comment se fâcher avec de pareils gaillards ? (...)

La liste qui suit n'est qu'un avorton qui mériterait d'être étayé. Pour l'heure, elle a le charme de l'humour par accumulation.

Liste quelconque de clubs imaginaires
"Le Club des mendiants" (nouvelle de Louis Lurine, Ici, l'on aime, 1854, V. Lecou)
Le Club des Trois (Tod Robbins, Nouvelle librairie française, 1933)
Le Club des hétérosophes (Frédérick Tristan, Monsieur l’Enfant et le cercle des bavards, Fayard, 2006).
Le Club des quatre, évidemment
Le Club des cinq, pareillement
"Le Club des bonnes gens, ou des Braconniers" (Scènes de la vie joyeuse)
Le Club des conspirateurs
Le CLub des coquins (Alexis Bouvier, E. Dentu, 1880 Gallica)
Le Club des morts (Jules Lermina, premier volume du roman Les Loups de Paris)
Le Club des Désoeuvrés (Jules-A. David, Werdet, 1838)
Le Club des corbeaux (Francis Didelot, Lib. Champs-Elysées, 1978)
Le Club des Détectives (Anthony Berkeley, Rieder, 1932)
Le Club des Cadavres (Edward Brooker, Les Editions et Revues françaises, 1946)
Le Club des Suicidés (Gabriel Silaine, Ed. du Scorpion, 1960)
Le Club des Malsains (Fleuve noir)
Le Club du bonheur (Maigret ?)
Le Club des fous (Chesterton)
Le Club des métiers bizarres (Chesteron)
Le Club des parricides (Ambrose Bierce, nlle éd. Sillage, 2007)
Le Club des Loufoques (Pierre Dac)
Le Club des Cancres (André Dhôtel, 2007)
Le Club des tueurs de lettres (Sigismund Krzyzanowski, Verdier, 1993)
Le Club des Egarées
Le Club des Infidèles (Carrie Karasyov, Fleuve noir, 2009)
Le Club des Invincibles (Marcel Idiers, France-Edition, 1922 "Les Beaux romans d'aventure")
Le Club des Etranglés
Le Club des Hachichins (Théophile Gautier, "Revue des Deux Mondes" du 1er février 1846 ; Rééd. L'Herne 2013)
Le Club des Célibataires par Jean Sermine (F. Rouff, 1931) puis, sous le même titre : Le Club des Célibataires (Charles-Roger Dessort, surnommé "Coquin Dessort", Tallandier, 1932 et, curieusement, même sous-titre chez le même éditeur, en 1933 pour Le Besoin d'être aimée de Michel Poitou).
Le Club des incorrigibles optimistes
Le Club des conspirateurs
Le Club des inconsolables
Le Club des philosophes amateurs (Alexander McCall Smith, 10-18, 2006)
Le Club des Menteurs (Celeste Bradley, J'ai lu)
Le Club des morts en sursis (Hugh Pentecost, The Obituary Club, Trévise, 1960)

Roman légers ou inavouables
Le Club des courtisanes (Irène de Chaubert, 1970)
Le Club des perversités conjugales (Anouk Gil, 2005)
Le Club des dames lubriques
Le Club des Cornards (Louis de Revigny, Prima, 1930)

Filmographie
Nick Carter - Le club des suicidés (1909)
Le club des suicidés (1912)
Le Club des suicidés (kloub nravstvennosti / Клуб нравственности ) d'Evgueni Bauer (1915)
Le club des nymphos (X)



A suivre...


Illustration du billet Philippe Favier, issue de l'article d'Elisabeth Franck-Dumas



(1) Issu du Catalogue de la librairie du Sandre où il est reproduit intégralement.
(2) Jules Barbey d’Aurevilly, « Les Bas-bleus », Le Nain Jaune, 7 janvier 1866 ; Les Ridicules du temps (Royveure et Blond, 1883) ; Les Bas-bleus et autres Ridicules du temps, Obsidiane, coll. « Les placets invectifs », p. 33.

lundi 20 mai 2013

† Michel Laclos (1926-2013)

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Né en 1926 à Troyes, Michel Laclos s’était installé à Paris dans les années 1940 avec l'ambition de devenir comédien.

De petits boulots en petits rôles, il découvre la littérature à la librairie du Minotaure où il trouve à s'embaucher, avant de piger pour Combat et Paris Jour.

Surtout il fonde la revue Bizarre dont l'Alamblog a donné la bibliographie, qu'il dirige durant quinze ans.

Et puis il se lance comme cruciverbiste en 1972 ("cruciverbiste décapant", disent les amateurs), spécialité qui lui vaut d'entrer au Figaro.

Il laisse, outre la revue Bizarre qui s'est d'ores et déjà inscrite comme l'un des grands moments culturels du XXe siècle français, différents livres relatifs à l'humour (Cami, etc.) ou au cinéma (Jeanne Moreau, le cinéma fantastique, etc.). Bibliographie à venir peut-être...

mardi 26 mars 2013

Clubs de l’ancien et du nouveau monde (1912)

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Pour fêter à l'avance la parution d'un inédit somptueux dans la collection l'Alambic, inédité, somptueux et formidable, voici un article de Paul de Mirecourt sur les "Clubs", ces curieux vecteurs de la sociabilité d'autrefois.

Clubs de l’ancien et du nouveau monde

Le scandale policier de New-York fait se porter l'attention du public sur les clubs américains en particuliers et sur tous en général. Paris, comme New-york, a ses cercles et ses tripots. Il n'est pas de mois où la presse ne rende compte d'une descente du commissaire de la brigade spéciale dans quelque club interlope où le jeu est le motif véritable de la réunion.
il est cependant d’autres cercles dont les motifs sont avouables : la nature humaine, plus frivole que sage, détestant la solitude, on fonde des clubs, des cercles, on élabore des statuts — tous les motifs sont bons à des réunions — et des gens ayant les mêmes pensées, les mêmes désir, les mêmes goûts, les m^mes défauts ou les mêmes vertus, se trouvent réunis. En politique chaque parti a son cercle, les provinciaux se retrouvent dans le leur, les amateurs de jambon se réunissent une fois pas an pour manger leur plat préférés, les sourds, les entêtés, les extravagants, les endormis se réunissaient en Italie au dix-huitième siècle en vertu du populaire dicton : « Plus on est de fous, plus on rit. »
Clubs américains
L’Amérique, et les États-Unis en particulier, semble avoir, jusqu'à présent, pour ses clubs et pour ses cercles le monopole de l'excentricité. Il y a quelques années, les femmes américaines médecins, qui sont assez nombreuses, fondèrent un cercle. Il s'agissait de se distinguer des hommes. Elles organisèrent donc un grand banquet où le genre masculin était exclu sans pitié. Ce banquet était le plus original qui soit. Dans la salle, l es murs n'étaient ornés que de squelettes et de bocaux contenant des fœtus ou des débris humains. La table était ornée de guirlandes de fleurs figurant la circulation veineuse et artérielle.
Pour le service, l'argenterie se composait de lancettes, de spatules, de bistouris, de pinces, de sondes. Quant aux bombes glacées, faciles à manipuler, elles affectèrent les formes les plus bizarres des préparations anatomiques.
On affirme que, chaque année, le dîner qui se termine par un De Profundis, chanté en chœur, est des plus gais.
A New-York, il se fonda, il y a de nombreuses années, le cercle des Women-Haters "ennemis des femmes". Les membres ne devaient pas se marier, faisaient vœu de chasteté, juraient de ne pas prendre de domestiques femmes (c'est l'expression employée) et de ne pas recherche la société des femmes. Un seul membre viola ses vœux en vingt ans.
Un autre club était celui de la politesse. Les membres arboraient à leur boutonnière un bouton bleu avec les initiales L. P.
"Place aux dames" était leur devise et ils s'engageaient à céder leurs places des les trains, tramways, omnibus ou endroits publics, aux dames et aux demoiselles. Puis c'est le "Club du silence", fondé par Mrs Issac Rice, qui voulait empêcher le bruit de la rue.
A Vebster (Iowa), en Amérique, se fonda enfin le club de l'Eternelle Jeunesse, qui avait pour but la prolongation de la vie. Y était à l'amende tout membre qui se "laissait aller" à être malade. La première fois, cette s'élevait de un à dix dollars. La deuxième fois, on prononçait l'expulsion temporaire et a troisième fois l'expulsion définitive.
On lit, dans les statuts, cette formule qui ne manque de saveur :
"Tous les membres, au moment de leur réception devront s'engager à soutenir, en vers et contre tous, que la maladie, la vieillesse et la mort ne sont autre chose que de mauvaises habitudes contre lesquelles il faut réagir."
En Turquie.
Dans la collection des firmans, déposés à l'Académie impériale des langues orientales de Vienne, on trouve un document signé et paraphé par El-Hadj-Ali, le vingt-troisième jour de la lune de djémasi-el-ewwel 1216 (1800), qui n'est autre que les statuts de la fameuse corporation des pique-assiettes, légalement reconnue en Turquie.
Il était dit dans ces statuts : "Que les personnes qui prenaient le titre de "parasites" devaient, en entrant chez les grands, baiser le pan de leur robe et s'asseoir sur un petit matelas près de la table à manger. Ils devaient, pendant le repos amuser la société en tenant des propos gais; éviter les expressions triviales et le moindre mot offensant : applaudir avec la plus grande dissimulation tous les discours du maître dlea maison ; manger les restes avec la même propreté que lui; enfin, ne jamais tendre la main vers le plus, même lorsqu'on l'emportait."
En France.
Chez nous, il y eut autrefois bon nombre de ces cercles ou clubs bizarres. A Vichy existe la Société « de l’Araignée dans le plafond ». Henri de Lorrain, comte d’Harcourt, avec quelques viveurs de ses amis, avant fondé la « Confrérie dus Monosyllabes ». Un sobriquet n’ayant qu’une syllabe était donné à chacun des membres. Le fondateur, qui était de forte corpulence, s’appelait : « Rond », Saint-Amand s’appelait « Gros », un autre « Vieux », etc.
Il y a sous Philippe V, la « Ligue des Amants », la Club des « Hommes gras », des « Gratte-sous ». Enfin, le « Club des gobes-mouches », qui sévissait au Pont-Neuf et dont les membres étaient tenus de rapport tous les bruits ridicules de la ville. Le local s’appelait « la Riche » ; le sceau du club était une mouche en relief avec mot « gobe » et cette devise : Quid novi ? Charles Nodier en fut longtemps le président. Presque tous ces clubs ont évidemment disparu : on s’unit maintenant pour des choses plus sérieuses, et aussi, hélas ! pour d’autres moins morales.

Paul de Mirecourt.

Paris-Midi, dimanche 11 août 1912, p. 1.



Illustration du billet : fragment d'une œuvre de scamparo ravi un soir (photographie de Draco Semlich, 2013).

lundi 31 décembre 2012

Le Vent d'Anatolie (1995)

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Pour finir l'année en beauté, rien de tel qu'une merveille. ça vous gonfle les voiles, ça vous épastroufle, ça vous donne une énergie incroyable.
Puisque nous avions le choix (aucune pression possible sur notre île ; le wharf est désert depuis des semaines), nous avons décidé de vous proposer Le Vent d'Anatolie de la Grecque Zyrànna Zatèli.

Comme vous le constaterez après avoir déboulé chez votre libraire, Le Vent d'Anatolie est de la catégorie des grandes merveilles de petit format — c'est une nouvelle — et son traducteur même en fait la promotion sur le site Lekti. Rien d'éhonté à son propos d'ailleurs, Michel Volkovitch n'est pas homme à se répandre en banalités, ou à se fourvoyer en mercatique. Ce qu'il annonce du petit livre est une simple vérité : ce récit est une pure merveille qui réconcilie avec la littérature traduite qui ne le serait pas.

Renouant avec la mythologie éteinte, Zatèli convoque une vieille femme assise dans une cour, au fond d'une ruelle, environnée d'un nimbe doré, rémanence d'un temps perdu. Ses bizarreries d'être solitaire mêlées aux souvenirs de sa jeunesse enfuie toilent le récit composé par une enfant chargée de lui apporter à manger.

Imperceptibles et fascinantes magies mêlées au souffle de la mort qui vient doucement, mais s'annonce depuis longtemps...



Zyrànna Zatèli Le Vent d'Anatolie. Traduit du grec par Michel Volkovitch, Quidam, coll. Poche, 2012, 5 €



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