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jeudi 11 mars 2010

My books, my books (Filadelf Gorilla)

chiromonkey.jpg.gif J.-L. Faure, Chiromonkey



« My books, my books ! »

C’est le cri qui sort de la bouche d’un expirant savant.

C’est le grand singe dégénéré, Dickens, ce moribond célèbre, qui déjà près de la tombe dans son râle et en rendant son dernier soupir ne se souvint ni de ses amours, ni de sa patrie, ni de son foyer ; il ne pleura ni la lumière comme Antigone, ni la belle nature, ni la lune, les étoiles, une aube matinale, les oiseaux qui chantent, les brebis qui paissent, les moutons qui bêlent ; il ne regretta ni les rivages pittoresques de Portsmouth, ni les flots, ni les vagues, ni les sillons que tracent les barques des pêcheurs sur la mer, ni le ciel en pourpre au coucher du soleil, ni les nuits silencieuses des campagnes, ni les roses riantes, les jasmins et les belles orchidées de l’Angleterre ; il ne regretta rien de tout cela, le cruel. Il ne regarda ni en haut, ni en bas, ni la terre, ni la voûte du ciel, ni les enfants, la femme, les amis, les parents, ses admirateurs !… En expirant, le grand auteur de « Nicolas Nickleby » poussa deux seuls mots de sa poitrine déjà refroidie ; et les pieds déjà dans la tombe, en se redressant pour la dernière fois, il s’écria comme un fou : « Mes livres, mes livres ! » et sur ces mots il retomba un cadavre!… Oh ! quelle folie et quel crime !

Et on érige des statues à Gutemberg (1), ce grand criminel, qui changea la terre en un triste cimetière !… Napoléon, César, Attila, Alaric, Tamerlan, Alexandre et Bismarck qui tuèrent des milliers d’hommes, qui amputèrent, estropièrent, rendirent borgnes ou boiteux des millions de mortels, ne furent que les vrais éclaireurs qui donnèrent la vie, la santé, la force à cette humanité qui meurt en demandant ses livres, ces papyrus pourris, ces pâtes vilaines, pleines de microbes et des bacilles des poitrinaires, celte pâte, qui affiche le monopole de répandre la lumière avec l’encre noire et sombre des infirmeries !

Brûlez-les ces livres maudits, brûlez-les et faites en un incendie pour désinfecter l’air, pour purger les villes !

Vous vous consumez comme des chandelles, vous fondez comme la cire sous vos lampes inspiratrices, avec vos lunettes d’aveugles !… Toute la terre ressemble à une forêt allumée, qui brûle, qui s’extermine. Ce feu, c’est beau, superbe. Cet incendie est grandiose et beau, mais ce sont des forêts qui brûlent et dépérissent, ce sont des êtres humains qui se consument. Brûlez les livres, plutôt que de vous torréfier vous-mêmes. Mettez le feu aux bibliothèques, aux salons littéraires, aux librairies, aux écoles, à la Sorbonne, aux Académies, aux théâtres, aux collèges, avant qu’un nouveau Bismarck y dirige ses obus funestes ! Demain sera la réaction. Après Périclès, c’est Lysandre ; après Auguste, Néron ; après le Christ, Attila ; après Voltaire, Bonaparte ; après Lamartine, Hugo et Goethe, Bismarck et les communards !… Ainsi, attendez de jour en jour votre Néron !



Filadelf Gorilla


(1) Sic

mercredi 10 mars 2010

Josef Vachal, artiste révélé

Vachalill.jpg



C’est la saison des livres extraordinaire : après Tante chinoise, de Marguerite Bonnevay, cette jeune devancière de la bande dessinée moderne, voici l‘Orbis pictus du tchèque Joseph Váchal, un créateur fort singulier, comme on les aime, écrivain, graveur, éditeur, imprimeur, homme-orchestre pour tout dire.
Après avoir fréquenté les cercles artistiques de son pays, il devint une sorte d’ermite tout entier consacré à son travail. Ses réalisations, maîtrisées de A jusqu’à Z, éditées par ses propres soins, sont d’une extrême rareté, car publiés à très petits nombres. Mais quelles splendeurs ! On comprend très bien l’engouement d’Etienne Cornevin, son traducteur, éditeur et exégète.
Pour lui donner raison, la petite image placée ci-dessus donne une idée de la richesse de l’univers esthétique de Joseph Váchal, artiste singulier si l’on peut dire, répugnant aux conventions et aux effets de réseaux (nous encourageons la lecture de l’appareil critique de l’album, mais aussi celui qui a été placé par les éditions Engoultemps dans son édition du Roman sanglant dudit Váchal il y a trois ans).

Conçu comme un complément moderne au « Monde en images (version anglaise) » du fameux Coménius (1592-1670), pédagogue et auteur du premier syllabaire illustré sous le titre d‘Orbis Sensualium Pictus - , l’Orbis pictus de Josef Váchal est donc enfin disponible en français sous forme d’un album superbe dont l’original n’avait été tiré qu’à 25 exemplaires en 1932.

Ce beau livre, qui attendrira tous les amateurs de gravure, de curiosités et de langue, se compose ainsi : chaque page est illustrée d’un bois gravé sur un thème exprimant le monde moderne, comme Coménius exprimait en son temps le monde plus rural dans lequel il vivait. Cette illustration est à son tour expliquée par un petit texte où Vachal fait preuve à la fois de pédagogie, c’est le but, et d’une ironie et d’un humour parfois très caustique.
Pour tout dire, c’est un régal et nous ne pouvons que conseiller la lecture des pages « le bibliophile », « le comédien », « l’esquimau », « la fabrication des films », « l’hôpital », « le littérateur », « les patrons », « le suicide », « le touriste » ou « le bar ».

Nous vous donnerons prochainement, si vous êtes sages, un exemple de ces compositions madrées, réalisées dans le goût expressionniste pour le plus grand plaisir de nos rétines, avec un soupçon de sarcasme vibrant, pour le plus grand plaisir de nos esprits…
.

Pour aller un plus loin à la découverte de Joseph Váchal, nous recommandons en outre son Roman sanglant, volume à la fois érudit et fictionneux à mort, où après avoir retracé l’histoire de la littérature populaire, Váchal entreprend d’écrire un “pulp” un lui-même - et dans quelle exaltation ! - avec tout le bataclan du crime, de l’horreur et de sang…

Un Grand-Guignol tchèque ou rien !

On ne se fait guère de doute : la redécouverte de Joseph Váchal est aussi importante que celle d’Arno Schmidt et autres personnages poly-symphoniques de cet acabit. N’en ratez rien !



Joseph Váchal Orbis Pictus. - Châteauroux, Céphalophore entêté, 100 pages, 30 euros (port 6,70). 11 exemplaires de tête à 70 euros avec un ex-libris de l’auteur.

Éditions du Céphalophore entêté
84 rue Montaigne
36000 Châteauroux
etienne.cornevinATfree.fr

Et aussi : Joseph Váchal Roman sanglant, étude culturelle et historico-littéraire, traduit du tchèque par Myriam Prongué. Postface de Xavier Galmiche. - Woippy, Engouletemps, 325 pages, 21 euros

Éditions Engouletemps
12 rue du Paquis
57140 Woippy
infoATengouletemps.com

mardi 9 mars 2010

Les Grands Poètes (Filadelf Gorilla)

chiromonkey.jpg.gif J.-L. Faure, Chiromonkey



Les grands poètes

Je les vois ces fronts ridés, ces sourcils par moment froncés, ces yeux enfoncés, perdus, ces regards contemplatifs et distraits, mais profonds, qui percent la chair et voient directement dans votre âme et lisent votre pensée ! Ces regards qui méditent la nature, qui la pénètrent, qui lui arrachent tant de mystères, tant de secrets !

Je vous vois, vous tous vieillards ou jeunes, au début, au déclin de 1’Age, robustes ou débiles, sains ou maladifs, avec votre air gauche, avec vos manières d’êtres faibles et soumis ! Vous êtes tous là dans le Panthéon de l’humanité, vous formez tous une galerie à part ! un sublime Parnasse usurpateur de l’immortalité des dieux de l’antique Olympe. Et ces cheveux blanchis qui vous attirent le respect ? C’est la neige qui reste fixée toujours là-haut, aux cimes des montagnes et méprise les obscurités des vallées et des plaines ! Ces têtes blanchies par le temps c’est le faîte de la science et du génie qui ne daignent que par moment descendre jusqu’à la vie des hommes et aux faiblesses des mortels !

Pourtant, c’est vous, ô fronts éclairés et pensifs, qui consolez cette pauvre humanité ! Sur vos ailes d’aigle elle a pu pénétrer dans des mondes qu’elle ignorait. Votre torche toujours allumée lui a montré les routes éthérées du ciel. Après tant de siècles c’est encore par toi, chantre d’Achille, que-nous montons à l’Olympe !…

Et le Paradis, à jamais peut-être pour nous inconnu, c’est par tes yeux fermés pour la terre et ouverts pour les cieux, ô Millon, que l’homme l’a pu reconquérir, flâner dans les délicieuses demeures des dieux, y retrouver ses chimères, ses rêves,ses génies adorés !…

Et la Nature qui pendant de longs siècles semblait être pour toujours dérobée, cette adorable Nature, qu’a imitée Phidias et tâché de surpasser Raphaël, ce domaine où planent les génies de Platon, d’Aristote, de Virgile et de Dante, c’est l’œuvre puissante et gigantesque de ce Titan Shakespeare, qui a ouvert ses portes colossales à l’humanité avide de respirer cet air céleste, noyée qu’elle était dans les ténèbres depuis de longs siècles, étouffée par le mensonge, par le despotisme, égarée par l’encens des prêtres, exaspérée d’être toujours à genoux devant une croix noire que le Dieu-martyr depuis longtemps avait fui, abandonnant la foule des hypocrites et des fourbes qui s’égorgeaient sur ses reliques sacrées, pour de vaines futilités de dogmes,pour des scrupules d’hérésie !…



Filadeld Gorilla

lundi 8 mars 2010

Tante Chinoise à Gonfaron (Var)

TanteChinoise.jpg



Marguerite Bonnevay avait douze ans lorsqu’elle a établi, en 1894, la chronique en images d’un village du Var, Gonfaron, où elle passait ses vacances avec sa famille. Les éditions La Table Ronde ont édité il y a peu l’album de ses dessins doublé d’un DVD du film qu’en tira David Perlov en 1956, avec un préambule de Jacques Prévert, et le soutien de Jeanne Moreau, Veira da Silva ou Raymond Calder.

De Madeleine, Jacques Prévert avait écrit ceci : “Elle aurait pu s’appeler Fragile, Cocasse, Maladive ou Malice. Mais elle s’appelait tout bonnement Marguerite et n’avait pour toute baguette magique qu’un crayon à changer les gens.” De fait, Marguerite s’éteindra en 1903 à l’âge de vingt et un ans en laissant un cahier exceptionnel. Cahier qui fait d’elle, gardons-nous de l’oublier, un précurseur de la bande dessinée. Avait-elle eu seulement connaissance des œuvres de Christophe ?

Au long des vingt-sept pages de son cahier de dessin, la jeune fille, qui s’ennuyait sans doute un peu, s’était consacrée à l’observation du petit monde de Gonfaron et avait établi des figures du village une caricature follement légère et incisive.
La vie du petit bourg, son armée du Salut, ses cancanières, ses processions, ses couples radins et ses vieilles filles se voyaient portraiturés à la manière caustique sous les noms de “mère Tripotatibus”, “Reniflette”, “Toupinette”, “la reine des culottes” et vivaient de drôles d’aventures à base d’envols en ballons, de courses de cochons, d’accidents, de leçons de natations par le professeur Homard et de mariages.

Un livre délicieux qui rejoint derechef la bibliographie des oeuvres des enfants en démontrant que les petites personnes sont des individus moins candides qu’on veut bien le croire.

On devrait même s’en méfier, tiens, après avoir lu ce livre qui tintinnabule comme un grand chapelet d’éclats de rire%%


Marguerite Bonnevay Tante Chinoise et les autres. Edition établie par Nathalie Jungerman. Film de David Perlov.— Paris, La Table ronde, 80 pages et le DVD du film, 28 €

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