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samedi 29 avril 2017

Les couvertures du siècle dernier (LXXI)

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De la Camara et P. Abatino Mon Sang dans tes veines, roman d'après une idée de Josephine Baker - illustrations de G. de Pogédaieff. — Paris, Editions Isis, 1931, 178 p.


vendredi 28 avril 2017

D'éblouissantes lignes

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François vient de partir. François, mon ancienne ordonnance des tranchées, aujourd'hui mon serviteur, mon frère. Un malade l'attend : son oncle.
Je m'ennuie. Il fait froid. Les collines doemznt sous le silence de la neige. Mon feu s'amuse sur les bûches. C'est ma chambre, témoin de mon labeur des longues nuits. La vive clarté des alentours fouille mes pauvres meubles. Je regarde ma table de travail, ses hôtes éphémères : les bouquins préférés.
Romains, bains voluptueux d sema pensée lasse, que de fois vous ai-je relus, tandis qu'abandonnée, ma plume inutile ne savait plus trouver des mots ! Mes yeux volaient sur vos phrases ; mon esprit, à butiner votre miel, s'oubliait, heureux, ivre de si bien comprendre, de s'agrandr à certains chocs de vos idées. De vos feuilles montait une fièvre ; une force était en mouvement. Moi aussi, j'allais écrire d'éblouissantes lignes. Je me leurrais. Plus rien dans mon cerveau. En ces minutes douloureuses, quels efforts de forçats à vouloir saisir le vide... toujours le vide ! L'aiguille courait sur ma montre ; l'ombre de la plume, sur lae papier blanc, marquait l'arrêt, la mort.

(...)



Louis-Henry Destel Chimères grises... Mirages noirs... Roman d'un roman. — Saint-Girons (Ariège), L. H. Rives, 1937.


jeudi 27 avril 2017

Ôé

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La collection "L'Imaginaire" a fini par prendre belle allure. (Ceux qui ont plus de trente ans se souviennent de ses premières années calamiteuses où des reprints véritablement salopés constituaient le prétexte d'une maison occupée à conserver des droits sur des oeuvres de son propre catalogue en déshérence et à donner le change, très maigre, à des héritiers pour les maintenir dans l'orbe : les choses ont changé). Avec la publication du Faste des morts de Kenzaburô Ôé (né en 1935), magnifique recueil de trois textes fondateurs de l'oeuvre du Japonais, il y a lieu de se réjouir.
"Le Faste des morts", "Le ramier" et "Seventeen" (autrefois traduit "Dix-sept ans") sont trois textes absolument remarquables. Il n'y a pas besoin d'épiloguer. Ils évoquent la mort et la faiblesse, la douleur et la fatalité, l'orgueil et la honte, les frustrations et les désirs comme peu de nouvellistes savent le faire. Publiés entre 1957 et 1961, ils donnent d'Ôé une idée impressionnante et démontrent qu'il abordait sans faux-fuyant des sujets majeurs d'emblée. Manipulation de vieux cadavres défraîchis dans une morgue, une grossesse ambivalente, les jeux pervers d'enfants encagés dans une isntitution de redressement, recours à l'extrême-droite pour apaiser des désirs sexuels inassouvis, ce sont des troubles et des troubles qu'empile Ôé sans barguigner et avec une terrible précision, une terrible sensibilité. Voilà un gaillard dont on ne se demande pas pourquoi il a eu le prix Nobel.

Dans les rixes nocturnes j'ai castagné. Dans ces violentes ténèbres qui grondaient de cris de douleur et de peur, d'insultes et de lazzis, je voyais Sa Majesté Impériale rayonner sous une auréole, moi, seventeen, le seul à être au comble du bonheur. Ce soir-là, où il bruinait, le bnuit qui courait sur la mort d'une étudiante avait réduit un instant la foule chaotique au silence. Et les étudiants, trempés de pluie, accablés d'exaspération, de tristesse et de fatigue, observaient le silence ; pendant tout ce temps, moi, j'avais un orgasme de violeur, moi, le seul seventeen, au comble du bonheur, jurant le massacre devant cette vision dorée.

C'est à se demander pourquoi on n'a pas lu Ôé plus, et plus tôt. On se demandera aussi pourquoi "L'Imaginaire" et pourquoi pas "Folio", mais là, hein, on nous dira de nous taire.


Kenzaburô Ôé Le Faste des morts. Traduit par Ryôji Nalaùura et René de Ceccatty. - Paris, Gallimard, "L'Imaginaire", 191 pages, 6, 90 €

mercredi 26 avril 2017

Eco veille au grain

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Tout occupé à couper son bois, le Préfet maritime se tient ses jours loin de son clavier. D'où ce relatif silence dont vous devez apprécier la tessiture particulière.
Néanmoins, n'est-ce pas, distance n'est pas réticence.
A l'occasion d'un achat d'une plaquette à un libraire ambulant sympathique vous voici avec un nouveau billet sur les bras : celui-ci où il sera question de feu Umberto Eco dont les éditions Grasset, malignes comme un éditeur de tant (de livres), a mise en vente un chapitre isolé de ses Cinq questions de morale (1997, traduction française 2000). Histoire de rattraper l'apôtre du Ronchonnez un peu, que diable ! Hessel. Cela étant, aucune commune mesure : le texte d'Eco est un précipité utile pour militer derechef contre le vote fasciste très couru en France ces derniers emps.

« Je crois possible d’établir une liste de caractéristiques typiques de ce que j’appelle l’Ur-fascisme, c’est-à-dire le fascisme primitif et éternel.
L’Ur-fascisme est toujours autour de nous, parfois en civil.
Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire “Je veux rouvrir Auschwitz…”
Hélas, la vie n’est pas aussi simple.
L’Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes.
Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour, dans chaque partie du monde. »



Avec Reconnaître le fascisme, et par conséquent le fasciste ainsi que sa version féminine, Eco donne treize moyens de distinguer aisément cette engeance pourrie. Les voici dans l'ordre :
1. Culte de la tradition
2. Refus du modernisme, donc de la pensée
3. Culte de l'action pour l'action
4. Un désaccord est une trahison
5. Peur de la différence
6. Fruit de la frustration individuelle et sociale des classes moyennes
7. Obsession du complot
8. Ses ennemis sont à la fois trop forts (complot) et trop faibles (ils vont être battus)
9. La vie est une guerre permanente
10. Système fondé sur l'élitisme de masse
11. Chacun est éduqué pour devenir un héros
12. Machisme couvrant une indivis penis permanente (jeu substitutif avec les armes) 13. Populisme qualitatif (le quantitatif renvoie à la démocratie) : ici le peuple est un, donc l'individu n'est rien.
Vous avez reconnu quelqu'une ?
Pour plus de détails, lisez donc le livruscule.



Umberto Eco Reconnaître le fascisme. Traduit de l'italien par Myriam Bouzaher. — Paris, Grasset, 2017, 50 pages, 3 €


lundi 24 avril 2017

Reclus président !


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Il faut s'y faire : tant qu'on n'aura pas compris qu'il nous faut un président comme Élisée Reclus, on se tapera des soirées électorales de zombies.
Mais un Reclus, ça ne se trouve pas sous le sabot du petit cheval.
D'ailleurs, il faudrait commencer par dégotter le cheval.
Et à moins d'être châtelain ou bourgeois enrichi dans la grande distribution (Plastiques et Malbouffes Réunis), le cheval...
Ce que l'on trouve aisément grâce à plusieurs éditeurs aussi convaincus qu'admirables, grâce aussi à Joël Cornuault, Federico Ferretti et Alexandre Chollier, ce sont les écrits d'Élisée Reclus (1830-1905), le penseur français le plus courtois, le plus humain et le plus pertinent de la seconde moitié du XIXe siècle.
Anarchiste convaincu, militant et théoricien, géographe et précurseur de l'écologie, réformateur de la pédagogie (sa nièce n'est autre que Pauline Kergomard; 1838-1925), il en faudrait beaucoup des comme lui. On a fini par s'en apercevoir. La preuve : la librairie française est en mesure d'étaler une trentaine de références sur ses tables. Et une trentaine d'ouvrages à condition de se limiter aux seuls opus signés d'Élisée, car si l'on compte gloses et biographies, c'est beaucoup plus. C'en est presque terrible : chacun veut avoir sa version de l'Histoire d'une montagne, et de l'Histoire d'un ruisseau et, ce mois-ci, c'est Arthaud qui en sort un nouveau tirage...
Mais tant mieux. Lire du Reclus ou à propos de Reclus, Élisée ou son frère Élie d'ailleurs, c'est toujours ne pas perdre son temps. A la seule enseigne des éditions Héros-limites, ce sont quatre volumes importants, et tout récemment encore dans la famille Benet, ce sont des lettres de Reclus, de Léon Benet, le dessinateur de certains de ses livres, et de leur éditeur commun Hetzel.

Mon cher ami,
Allez de l'avant : imprimez, je ne veux point gâter un livre jeune en le vieillissant un peu pour le mettre à l'âge de l'auteur.
Je comptais un peu sur la visite de M. Bennet et je l'aurais reçu avec joie.
Je recevrai aussi avec bonheur le livre que vous m'envoyez, puisque ce livre c'est vous.
Je vous serre bien cordialement et vigoureusement la main gauche, et la main droite avec caresse.
Votre dévoué
Élisée Reclus



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Élisée Reclus Lettres de prison et d'exil, précédées de "La Rivière et La Montagne", par Federico Ferretti. - A la frontière, 2012, 160 pages, 12 €
- Écrits cartographiques. Avec des textes de Franz Schrader, Charles Perron et Paul Reclus. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 205 pages, 12 €
- Les Alpes. Avec des textes de James Guillaume et Charles Perron. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 152 pages, 10 €
- Écrits sociaux. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 251 pages, 11 €
- L'Homme des bois. Les populations indiennes de l'Amérique du Nord. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 218 pages, 10 €
- Histoire d'une montagne. Préface de Joël Cornuault. - Arles, Actes Sud, "Babel", 2006, 226 pages, 7,70 €
- A propos du végétarisme. - Paris, Mazeto square, 2016, 17 p., 4,90 €
- Pourquoi sommes-nous anarchistes ? (1889). Avant-propos François L'Yvonnet. Paris, L'Herne, 2016, 95 pages, 7,50 € Etc.


jeudi 20 avril 2017

Turquie au coeur

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Alors que la mésaventure nous pend également au nez, il n'est pas inutile de rappeler que le retour des pouvoirs autoritaires n'est pas un leurre. Ils ont fait des ravages en Turquie depuis le coup d'Etat de 1980 avec les effets que l'on sait. Et le récent référendum du calife ne trompe personne, en particulier pas les opposants au régime, emprisonnés pour la plupart — sur ce point, le potentat a la vue large.
Le Préfet maritime et les habitants de son île souhaitent aujourd'hui saluer le peuple turque, lui adresser un signe amicale et l'assurer de son soutien dans le calvaire qu'il traverse.
Tous, ils recommandent aux lecteurs français de se pencher sur un ouvrage collectif publié il y a peu par les éditions Bleu autour où trente-trois écrivains turcs égrènent un peu de leur Enfance turque.
Parmi de très belles pages, nous recommandons celles de Şafak Pavey, femme politique, qui dans les "Principes élémentaires de philosophie" hérités de Georges Politzer (titre interdit par la censure dans sa jeunesse), raconte comment les fleurs de son jardin sentaient le poisson, et pourquoi cette odeur suspecte valut à sa famille la visite de l'armée.
Nous nous rappellerons bien de ces lignes lorsque le vert-de-gris et le kaki auront fini d'envahir nos rues.
Au sommaire de ce recueil varié et parfois touchant : Talât S. Halman, Demir Özlü, Rosie Pinhas-Delpuech, Seda Arun, Zeynep Avci, Gaye Petek, Selim İleri, F. Tülin, Gültekin Emre, Nedim Gürsel, Enis Batur, Tarik Günersel, Patrice Rötig, Sara Yontan, Ahmet Insel, Ayşe Önal, Esther Heboyan, Haydar Ergülen, Ayşe Sarısayın, Yiğit Bener, Birsen Ferahlı, Şehnaz Hottıger , Selçuk Yildiz, Elif Deniz Ünal, Ayfer Tunç, Samim Akgönül, Sema Kiliçkaya, Elif Daldeniz, Murat Yalçin, Sevengül Sönmez, Şafak Pavey, Azad Ziya Eren et Moris Farhi.

Elie Dentz (éd.) Une enfance turque. — Bleu autour, 2015, coll. "d'un lieu l'autre", 336 pages, 26 €



mercredi 19 avril 2017

Les incipits du siècle dernier

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La première fois que je me suis montrée nue à un homme, il a clamé partout que ma poitrine tombait : il ne connaissait pas les seins américains.





Jocelyne d'Agostino L'Enfant-dos. - Paris, Éditions Libres Hallier, 1978.



Illustration du billet : Pokulity Konstantin Ivanovich (Dnepropetrovsk, 1934-)

mardi 18 avril 2017

Superior stabat lupus

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Le marché de la Poésie approche à grands pas. Il est donc temps de vous appâter avec quelques beaux livres frais.
Nous commençons par le premier recueil de Leonardo Sciascia (1921-1989), le Sicilien qui donnait en 1950 ses premiers poèmes en prose, inspirés d'Esope au sujet de la dictature fasciste qui venait de relâcher son étreinte.
Pier Paolo Pasolini, séduit, en avait fait l'article, et l'on retrouve son commentaire dans le volume produit par la maison Ypsilon.
D'une simplicité frappante, ces fables n'usent guère de préceptes moraux : elles n'énoncent rien que les effets de la force brutale. Comme des haïkus de la férocité, elles placent sous nos yeux l'homme et la brute, la corruption de la puissance et celle de la peur, le déshonneur des politiques et des brutes.
Beau et imparable.


Leonardo Sciascia Fables de la dictature. Édition bilingue italien-français Traduction de Jean-Noël Schifano. Postface de Pier Paolo Pasolini, - Paris, Ypsilon, 80 pages, 15 €

lundi 17 avril 2017

Serge Essenine (1923)

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Lettres étrangères

Un poète russe : SERGE IESSENINE

Serge Iessénine a 27 ans, il est le chef du petit groupe de poètes imaginistes. Ce sont là quelques jeunes poètes, jusqu'alors à peu près inconnus, qui se sont liés d'amitié et ont décidé de se singulariser. Il y a de nombreux: cercles analogues parmi les écrivains russes d'aujourd'hui, cercles réunissant généralement un très petit nombre de membres : ainsi, les futuristes autour de Maiakovski sont quatre. les imaginistes sont eux aussi trois ou quatre autour de lessénine.
Pour se singulariser, il fallait faire quelque chose de plus fort que les futuristes ; ce n'était pas facile, ils ont quand même réussi. Tandis que les futuristes aidaient les Bolcheviks dans leur tâche quotidienne, préparant par exemple des milliers d'affichés illustrées pour la propagande, les imaginistes accaparaient l'attention à leur profit. Maiakovski en avait même gardé contre eux quelque amertume. Le groupe de lessénine a fait à Moscou plus de scandale que « Dada » à Paris, mais, ses membres étant à peu près tous d'origine paysanne, cela gardait un certain cachet original.
Ils se singularisèrent aussi par leur poésie, recherchant presque exclusivement le nombre et la rareté des images, d'où est venu leur nom. Un jeune critique enthousiaste d'eux, Abramovitch (il vient de mourir dans mie maison de fous), en dénombrait plus de deux cents, dans le seul Iessénine, consacrées à la lune.
Bien qu'ils soient submergés par ces Images à un point qui gêne parfois le lecteur, on peut malgré tout sentir dans les poèmes de Iessénine sa véritable simplicité, son sentiment vrai de la vie des paysans. C'est évidemment lui, de tout son groupe, qui a le plus de talent. De là le traiter de génie, comme le font ses amis, il y a malgré tout quelque distance. On peut trouver bon nombre de poètes d'avant la révolution qui ont plus de talent et plus de profondeur que lui. Mais on n'en parle plus, on ne les imprime presque plus, parce qu'ils ne sont pas communistes. parce que la mode est aux jeunes qui ont su se faire de la réclame. De même, avant la révolution, les premiers vers de lessénine, publiés voici une dizaine d'années, passèrent complètement inaperçus.
"C'est l'année 1919, me dit-il, qui est la plus belle de ma vie. J'ai vécu l'hiver avec 5 degrés de froid dans ma chambre. Quand on voulait écrire, l'encre gelait sur la plume. Quand des amis venaient me voir, je les recevais avec le samovar allumé de vieilles icônes. Faute de papier, j'écrivais mes poèmes sur les murs du monastère de Strastnoy. Pour obtenir celui-ci (il me donne une petite brochure), j'ai dû vendre mon pardessus. Faute de salle de réunion, nous allions lire nos poésies sur les boulevards aux prostituées et aux souteneurs. Nous étions même devenus avec eux de très bons amis. »
Toute l'œuvre du jeune poète, si admirée en Russie, tient en quelques minces brochures. Malgré la sympathie de la France pour ce qui vient de là-bas, malgré la valeur de l'œuvre, même, je ne crois pas que le succès en sera jamais retentissant. D'abord, ses images les plus belles ne sont que difficilement traduisibles, et, le seraient-elles que je doute qu'elles touchent la sensibilité française ou qu'elles lui paraissent neuves.il est bien difficile de se renouveler incessamment ou de produire beaucoup si on se cantonne exclusivement dans la recherche des images rares.
Il me semble qu'à part Tolstoï, Dostoievski et Gorki, la France ne connaît pas encore ce que la littérature russe a donné de plus original. Maïakovski même, avec son futurisme puissant, n'étonnera guère Paris. Il me disait cependant : "Si je pouvais y aller, en six jours, je le bouleverserais comme Dieu a bouleversé le chaos pour en tirer te monde." Iessénine y est allé, lui. Je l'y ai vu consumé de spleen, demandant déjà quelque chose d'autre. Il fait un beau voyage de noces (1), mais il ne voit rien de la vie de l'Occident, ignorant de sa langue, cantonné dans l'atmosphère des hôtels de luxe. Comme à un enfant, gâté, on lui montre tout ce qui est célèbre ou beau de réputation dans le Vieux monde et dans le Nouveau. Il s'ennuiera à Venise, sans doute, comme il s'est ennuyé à Paris. Comme à un véritable paysan russe, ce qu'il lui faut, c'est l'isba, la steppe vaste, la verdeur énergique d'une langue pleine de jurons. Rentré à Moscou, j'imagine qu'il arrachera faux-col et cravate, échangera, ses habits neufs contre la blouse et maudira tout à l'aise l'Occident "d'horreurs et de pourriture". Peut-être, lui aussi, appellera-t-il l'avalanche des Scythes sur la vieille Europe ? Et ainsi seront accomplis tous les espoirs de Trotzki en Iessénine, lorsqu'on lui permit ce voyage en Occident.

Arthur Toupine.



(1) On se souvient que le poète Serge Iessenine a épousé Isadora Duncan.


Les Nouvelles littéraires, 20 janvier 1923.

dimanche 16 avril 2017

En plein travail

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Plongé dans quelques livres récents, dont l'excellent Kinshasa jusqu'au cou d'Anian Sundaram (Marchialy), le Préfet maritime au travail.

Là, il fait une micropause pour tenir la pose.



Illustration : peinture, anonyme, Ukraine, XXe.



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