L'Alamblog

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dimanche 6 novembre 2016

Occidental, cache ton nombril

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A notre grande surprise, le polyprimé de la saison, Ivan Jablonka, a prétendu "faire bouger les lignes de 'genre' dans le champ de l'écriture contemporaine" avec un assez médiocre récit de "fait divers réel".
La vanité ne l'étouffant apparemment pas, non plus que son ignorance de la littérature, contemporaine en particulier (qu'il nomme "écriture"), nous avons décidé de lui souligner quelque fait. Puisqu'il semble ne pas se douter que certains "écrivent" avec autre chose que leur aveuglement nombriliste et leur engagement de circonstance.
Comme le souhaite justement David Gaussen, "Gageons donc que les historiens renonceront bientôt à se déguiser en écrivains." (D'autant qu'ils semblent ne pas parvenir à percevoir la place de leur propre production "littéraire" dans le concert des nations. Curieuse et éloquente cécité. Pour l'heure...

Pour l'heure, nous laissons la parole à Inaam Kachachi, journaliste et romancière irakienne vivant à Paris qu'il nous a été donné de lire parce qu'elle est une amie d'Ahmed Saadawi, que nous avons rencontré récemment au cours de son voyage de promotion pour la parution de la traduction française de son roman Frankenstein à Bagdad (Piranha). Inaam Kachachi vient de publier Dispersés (Gallimard). En 2003, elle publiait des écrits de femmes irakiennes prises dans des tourmentes autrement plus graves que les complots "de bac à sable de la rue d'Ulm".

Lisons Inaam Kachachi :

Non, certes, écrire n'est pas facile. Mais, en Irak, écrire devient de nos jours un véritable exploit quand on sait les incommensurables difficultés, matérielles et éthiques, cassées par la guerre - les deux guerres - , et surtout l'embargo. Par ailleurs, l'édition est une mission quasi impossible dans un pays qui manque de papier, d'encre, de pièces détachées pour les imprimantes. Et de cette belle rose aux pétales rayonnants, partout convoitée : la liberté d'expression.
Là-bas, après avoir couché les enfants, les femmes écrivent dans l'obscurité des sempiternelles coupures d'électricité. L'inspiration atteint des yeux fatigués et externes. Des yeux ne pouvant plus s'offrir un stylo de kohol importé, au prix exorbitant : autant que cent stylos à bille, trois poulets ou quatre-vingt galettes de pain. Un salaire mensuel entier, en somme.
Les Irakiens écrivent sur du papier brun, déchet des imprimeries, sur des feuilles qui ont déjà servi, sur les vieux cahiers scolaires périmés des enfants. Ils consignent telle strophe de poème ou tel passage de roman sur tout ce qui se plie : un vieux reçu, une facture non payée, un sachet kaki froissé qui, naguère, a apporté des fruits à la maison (enfin, pour ceux qui ont pu s'en offrir, un jour). Ils écrivent même au verso d'une ordonnance de médecin...
Une journaliste de mes anciennes consoeurs m'a raconté comme elle avait puni son petit-fils avant de se retirer pour pleurer dans sa chambre. Elle lui avait administré une tape sur la main parce qu'il taillait un crayon avec prodigalité, insouciant de la peine qu'elle éprouvait à acquérir le précieux article : les crayons aussi sont soumis à l'embargo, ces Messieurs des commissions onusiennes estimant que "le graphite contenu dans les crayons pourrait être détournée à des fins militaires" (sic).


Et parce qu'Ivan Jablonka voudra sans doute en savoir plus sur ces femmes qui écrivent avec leur sang, nous nous faisons le plaisir de lui être obligeant en lui en donnant les noms :
Hayat Sharara
Rim Qaïs Kobba
Buthaina Al-Nassiri
Lamea Abbas Amara
Lotfiya Al-Dilaimi
Haifaa Zangana
Siham Jabbar
Irada Al-Jibouri
Gulala Nouri
Alia Mamdouh
Dunaya Mikhaïl
Salam Khayyat
May Mudhaffar
Maysaloun Hadi
Noha Al-Radhi

Parions qu'il va se battre pour les faire publier en France.


Inaam Kachachi Paroles d'irakiennes. Le drame irakien écrit par des femmes. — Monaco, Le Serpent à Plumes, 2003.
Si je t'oublie, Bagdad, traduit de l'arabe par Ola Mehanna et Khaled Osman. — Paris, Liana Levi, 2009.
Dispersés, traduit de l'arabe par Francois Zabbal. — Paris, Gallimard, 2016, 272 pages, 23,50 €

samedi 22 octobre 2016

Léon Gozlan écrit à Old Nick

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Ce 1er janvier 1843

Mon cher Forgues,

Depuis bientôt huit ans que vous prenez la peine d'appliquer votre spirituelle critique à mes oeuvres, vous devez vous apercevoir, sans doute à regret, car vous avez un but en me critiquant, que je ne me hâte pas d'entrer dans la bonne voie. Quelles que soient les raisons qu'il y ait de votre côté et du mien pour ne pas nous mettre d'accord, convenez que vous êtes un mattre bien malheureux et moi un élève fort rétif. Si vous êtes de cette opinion, qui est la mienne, ne pensez-vous pas qu'il est temps de mettre fin à ce travail sans fruit?
Vous pouvez être spirituel, fin, caustique, bienveillant, surtout en traitant d'autres sujets, et moi, je vous l'avoue, je ne me réformerai jamais, mais jamais. Je ne donne rien au hasard. Je fais ce que je veux, soit que j'écrive un roman, soit que j'écrive un drame. A quoi bon alors me tourmenter inutilement ? Je ne veux pas supposer qu'il vous est indifférent que je profite ou non de vos avis, de vos conseils, de vos leçons. Vous faites plus de cas de votre temps et moi je fais un cas infini de votre caractère. Vous ne voulez rien perdre, moi, je ne veux rien dédaigner de ce qui vient de vous.
Tout ceci pour arriver à vous prier, mon cher Forgues, de suspendre indéfiniment ce travail d'analyse que, depuis huit ans, vous exercez sur ma peau. A quoi bon descendre dans les détails des motifs qui me font une nécessité de vous écrire cette lettre tout amicale ? Faut-il rappeler une occasion récente ? Je serais vif, vous me croiriez irrité. Faut-i! vous dire qu'un travail de deux longues années appelle une attention calme et de plusieurs jours pour être jugé ? Vous verriez dans mes paroles une allusion trop directe. Faut-il vous dire qu'une œuvre grave doit être pesée gravement, que le succès, ce dieu inconnu, doit être adoré à deux genoux, fût-il, comme les dieux de l'Inde, monstrueux, révoltant, difforme ? Non, il ne faut que vous prier de rester mon ami en cessant d'être mon juge pour que vous compreniez le but de cette lettre.

A vous,

Léon Gozlan

Rue de Trévise, 21.

L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 1887.

Illustration du billet : Benjamin (Roubau) (1811-1847), "Panthéon Charivarique".

mardi 20 septembre 2016

Derrière l'abattoir

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En 1917, les concierges s'avisèrent, en installant leurs poubelles devant leurs portes, qu'il passait encore trop d'hommes dans les rues. Moloch, au même moment, exigeait des fournées nouvelles. Ce fut alors que l'on décida de passer au crible, une fois de plus, les déchets virils de l'arrière et que l'on décréta la 'récupération', c'est-à-dire la mobilisation des malades, des éclopés, des mal-foutus.
Il y eut un grand cri dans la presse (...).



Albert-Jean Derrière l'abattoir. - Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923.



dimanche 11 septembre 2016

Kenneth Rexroth à Beaubourg, ses livres surtout pas (chez Flammarion)

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L'exposition Beat génération qui a lieu à Beaubourg met en évidence, sans trop forcer non plus, le rôle de Kenneth Rexroth.
C'est bien. C'est déjà ça. (Claude Pélieu peut se brosser, lui, et les noms de Mary Beach, de Daniel Mauroc ou de Daniel Giraud n'apparaissent même pas.)
Lorsqu'au terme de la visite on déboule dans la librairie improvisée, une salle à bouquins, on réalise rapidement qu'un problème se présente : pas un livre de Rexroth. Ah ? Bigre..
Des tas de "Folios" et de bouquins de chez Gallimard par contre.
Forcément, cette partie périphérique de l'exposition dépend de la librairie Flammarion qui occupe les lieux. Et il se trouve que Flammarion appartient au groupe Gallimard et consorts.
Pour faciliter le travail des salariés de Flammarion qui doivent subir, on suppose, le sort des esclaves de la grande distribution, nous allons leur mâcher le travail pour leur faire gagner de précieuses minutes : les gars, voici où trouver les livres de Kenneth Rexroth dont le plus récent vient de paraître (on ne vous fait pas la blague de vous pousser à trouver ceux de Daniel Mauroc ou de Daniel Giraud) :

Les poèmes d'amour de Marichiko. Traduit par Joël Cornuault. — Paris, Erès, 2016, 12 €

Les classiques revisités, essais traduits par Nadine Bloch et Joël Cornuault. — Bassac, Éditions Plein Chant, 1991, 18 €

L’automne en Californie, poèmes traduits et présentés par Joël Cornuault. — Paris, Fédérop, 1994, 13,72 €

En prime, trois publications peut-être plus difficiles à obtenir, mais ça n'est pas certain :

Le San Francisco de Kenneth Rexroth, chroniques traduites de l’américain et présentées par Joël Cornuault, Plein Chant, n° 63, été 1997.

Huit poèmes pour la musique d’Ornette Coleman ; deux poèmes pour Brew et Dick, traduits par Joël Cornuault, Europe, octobre 1997.

Les constellations d’hiver, poèmes traduits par Joël Cornuault (Vichy, Librairie La Brèche, 1999)

Il est notoire que le dossier "Kenneth Rexroth" de la revue Plein Chant, traduit et présenté par Joël Cornuault (n° 24, avril 1985) est épuisé.


Dites pas merci, c'est à nous que ça fait plaisir.

jeudi 25 août 2016

Pour la rentrée littéraire une idée



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dimanche 21 août 2016

Frisch déblaye

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C'est Max Frisch depuis sa tombe qui nous explique pourquoi règne globalement aujourd'hui "l'écrivain à fiches", cet adepte de la mercatique adaptée au livre de fiction, de la "bonne idée" (transposable au cinéma si possible), cet "explorateur du social et du monde" qui se nourrit de sujets pour magazines (bien incapables de lui acheter ses papiers rédigés avec une plume embarrassée, sans engagement, sans intuition ni vigueur), des sujets potassés en fiches pour avoir l'air maîtrisés, des proses "précises" qui finissent en "romans" aussi romanesques que ce blog est papal. Suivez sous la visière notre regard.

Un écrivain croit-il aujourd'hui qu'on le lira peut-être encore dans cent ans ? Ecrire est devenue une autre entreprise, une conversation avec des contemporains, et rien de plus : la mission de l'écrivain, consistant à communiquer aux enfants de ses enfants un peu de son époque, devient une illusion. Il y a quarante années de cela, Brecht parlait encore aux générations futures.




Max Frisch Esquisses pour un troisième journal, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, texte établi et postfacé par Peter von Matt. — Paris, Grasset, 2013, 256 pages, 18 €


mercredi 10 août 2016

Les Incipits de l'été (8)

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Il est clair que le monde est purement parodique, c'est-à-dire que chaque chose qu'on regarde est la parodie d'une autre, ou encore la même chose sous une forme décevante.





Georges Bataille L'Anus solaire, suivi de Sacrifices. — Paris, Lignes, 2011, 64 pages, 9 €

jeudi 4 août 2016

Feu la censure (en 1827)

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Feu la censure
(en 1827)


« La censure périodique n’existe plus depuis longtemps ; mais qui n’a conservé le souvenir de ses infamies et de ses turpitudes ! qui ne se rappelle l’impudence de ce M. Lourdoueix que nous avons vu jouer avec son ignominie, aussi aisément qu’un jeune singe joue avec sa queue, et septembriseur littéraire, assommer parfois le génie, souvent l’esprit, avec cette apathie, cette insouciance-mécanique du garçon boucher qui frappe à coups redoublés le coronal du bœuf livré à son impitoyable merlin ? Ce n’est pas nous qui l’avons oubliée, du moins !… aussi nous empressons-nous de rappeler au public les noms des grands coupables qui furent assez éhontés pour se faire égorgeurs en chef, dans cette Saint-Barthélemy de colonnes de journaux. Puisse le mépris dont ils ont été et dont ils sont encore couverts être un exemple terrible pour les générations futures de censeurs, si, toutefois, hélas ! cette graine exécrée n’a pas disparu pour toujours du sol de la France constitutionnelle !
« Censeurs en 1827. « Lourdoueix, chef du bureau de la censure (ce monsieur s’est retiré des affaires censuriales avec 7 ou 8 000 fr, de pension, à lui accordés comme homme de lettres !)
Deliége, secrétaire.

Censeurs en activité de service.
Fouquet, archiviste ;
Coiivret de Beauregard, ancien sous-préfet ;
Pain (Joseph), vaudevilliste ;
Ces messieurs n'ont pas jugé à propos d'accepter les ignobles fonctions dont on avait voulu les investir; ils ont donné leur démission : Rio, professeur d'histoire ; Caix.

Membres du conseil chargé de la surveillance de la censure.
Vicomte de Bonald, pair de France, et le Jacques Clément du régime censbrial ;
D'Herbouville, pair de France ;
Comte de Breteuil, pair de France ;
De Frenilly, député, connu par ses sublimes improvisations à la tribune en faveur de tout ce qu'il y a au monde de bête, et de niais ;
Olivier (de la Seine), député ;
Baron Cuvier, et le savant, démissionnaire, conme MM. Rio et Caix ;
De Guilhermy, président de la cour des comptes ;
De Broé, maître des requêtes ;
Ensuite est venu un Sillans, honnête Marseillais qui fut long-temps l'un des secrétaires de la chambre des députés, et qui veut grossir le régiment du jovial Lourdoueix. »




Le Grondeur, journal non politique, mai 1829.

dimanche 17 juillet 2016

Autoédition, poil au menton

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Autoédition, maisons d'édition, solutions hybrides


C'est le sous-titre d'un livre pour Gros Couillons, Couillons Frimes et Couillons 2.0.
Un volume des éditions Eyrolles par deux qui "managent" du "content" (sic) (1).
Franchement !?



Marie-Laure Cahier, Elizabeth Sutton Publier à l'ère du numérique. - Parus, Eyrolles, trop de pages, trop cher.



(1) prononcer "continte". Il s'agit du "contenu", c'est-à-dire de toute matière issue, plus ou moins, d'un crâne dont un tiers mieux organisé peut espérer tirer un profit.


samedi 16 juillet 2016

Les incipits de l'été (4)

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Les voitures des marchands de tapis étaient vite repérées par les Herbig. Celles-ci roulaient à vive allure sur la piste avant de ralentir pour pouvoir s'approcher discrètement des premières maisons. Et avant même qu'on ait eu le temps de sortir sur le pas de la porte pour refouler d'un geste les visiteurs, une voiture se trouvait déjà postée dans la cour. Deux étrangers descendaient. L'un d'entre eux, tapis sur l'épaule, se dirigeait alors en direction des habitants de la maison, jetait sa marchandise à leurs pieds et étendait les plus belles pièces sur le perron en briques.



Marie-Luise Scherer Les Chiens du rideau de Fer. - Actes sud - novembre 2014, 94 pages, 13 €


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