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Nécrologe à l’usage des gens de lettres

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samedi 12 avril 2014

Chronique des faits : † Pierre Autin-Grenier n'est plus

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Alors que reparaissent ses Chroniques des faits, on apprend la disparition, hier au soir à Lyon, de Pierre Autin-Grenier.

C'est un ami qui s'en va, et l'ami de nombreux lecteurs.
Il était né au siècle dernier, à la Saint Isidore 1947 et avait de ses différents métiers de poète, de nouvelliste et de romancier, d'horticulteur ou d'apiculteur dans le Vaucluse les clés d'un équilibre qui le rendait plaisant et même plus que ça. Depuis la parution, chez Jean Le Mauve, de Jours anciens (1980)*, il s'était montré un écrivain à la fois tragique et doux, humoristique et mélancolique, l'un des rares auteurs dont on attendait toujours les livres avec gourmandise.



Le détail de son portrait, par Ronan Barrot (2012) figure en frontispice de la réédition de Chroniques des faits (Carnets du Dessert de Lune, 2014).



  • On n'avait pas eu la chance de voir paraître Pour en finir avec les lambrissures crevées (Paris, P.J. Oswald, 1973).

mardi 14 janvier 2014

† Jean-Luc Benoziglio (1941-2013)

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La disparition de Jean-Luc Benoziglio a surpris beaucoup de monde. Et le message a eu du mal à circuler, malgré une nécrologie de la presse du soir. Né le 19 novembre 1941 à Monthey, ce médecin suisse, fils d'une Italienne et d'un Turc, est décédé à Paris le 5 décembre dernier.
On a beau ne pas accorder grand intérêt aux prix littéraires, il faut reconnaître qu'ils suivent parfois la pente du bon goût et de la qualité. Parfois. En 1980, par exemple, le prix Médicis se jetait sur Cabinet-portrait, en 1986 c'était au tour du prix Audiberti de louer Le Jour où naquit Kary Karinaky et, enfin, plus mémorable encore, en 2010 le grand Prix Ramuz saluait l'ensemble de l’œuvre de Benoziglio, ce qui était somme toute fort naturel.
Jean-Luc Benoziglio, qui avait commencé sa carrière en produisant pour Tchou des anthologies de correspondances (Sand, Sévigné, Staël, Musset, etc.), en participant en 1979 au fameux Dictionnaire des citations littéraires dirigé par Pierre Oster avec Elisabeth Hollier, Christian Galantaris, Denis Roche, etc., avait travaillé également pour Payot, tout en produisant une œuvre littéraire marquée par la satire et l'autodérision, le jeu des mots et une forme d'humour désabusée qui virait souvent à l'humour noir le plus anthracitement pur.
Publié dès 1972 dans la collection « Fiction & Cie » créée en 1971 par Denis Roche au Seuil, il y aura porté chacun de ses ouvrages, avec une fidélité remarquable.
Nous recommandons tout particulièrement Cabinet-portrait à ceux qui ont aimé Piotrus de Leo Lipski, et, plus généralement, à tous ceux qui aiment la littérature de langue française du siècle dernier.



Bibliographie
Quelqu'un bis est mort (Le Seuil, 1972)
Le Midship (Le Seuil, 1973)
La Boîte noire (Le Seuil, 1974)
Béno s'en va t'en-guerre (Le Seuil, 1976)
L'Ecrivain fantôme (Le Seuil, 1978)
Cabinet-Portrait (Le Seuil, 1980)
Le Jour où naquit Kary Karinak (Le Seuil, 1986)
Tableaux d'une ex (Le Seuil, 1989)
Peinture avec pistolet (Le Seuil, 1993)
Le Feu au lac (Le Seuil, 1998)
La Pyramide ronde (Le Seuil, 2001)
La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés (Le Seuil, 2004)
Louis Capet, suite et fin (Le Seuil, 2008)

lundi 13 janvier 2014

† André Guerber (1921-2013)

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Un drôle de zèbre de l'édition du siècle dernier, André Guerber, né Barruck Guerber à Alger le 29 octobre 1921, a disparu à la fin du mois de décembre dernier.
Spécialisé dans ce que l'on nomme le "petit format pour adultes", la somme des maisons d'édition qu'il a successivement fondées est à l'origine de centaines de publications dont beaucoup furent frappées d'interdiction pour leur caractère violent, sanguinolent ou pornographique. Les ouvrages de références racontent même qu'il est le champion de la condamnation toutes catégories. S'il en est un qui a lutté pour la liberté d'expression, c'est bien lui !
Police Mag portait encore son nom en juillet 2008. Son activité n'aura guère connu de bornes puisque différents sites d'experts ès publications populaires établissent des listes de titres ou de revues et journaux d'une longueur délirante, listes qui dénoncent en réalité la figure du véritable éditeur de pulps à la française. "Journaux d’information … ou d’actualité, ou encore aux magazines sur les plantes, la cuisine comme Les Recettes de la Fourchette d’Or : Poissons et Crustacés, La Cuisine au Gratin, Tous les Rôtis (...)" et, bien évidemment l'érotisme, la photo d'artiss' qui esthétisent dans le galbe, le photo-roman et la bande dessinée... André Guerber mit la main à toutes les pâtes. Et le tout sur des textes tendus comme des voiles sans vent, et des illustrations de dessinateurs souvent très (très très) mauvais, etc. Du pulp, on vous dit, même si le site PFA déclare : "Guerber c’est un peu le Godard du porno, le Christophe Averty de la Presse." On ne serait peut-être allé jusque là. Ou bien on aurait ajouté le nom de Jean-Pierre Mocky.


lundi 14 octobre 2013

Nécrologie de Léon Deubel

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D'aucuns considèrent Deubel comme le "dernier poète maudit", et s'il fut bel et bien de cette grande tribu il n'en était cependant pas l'ultime représentant. Sa poésie, héritée de Verlaine, de Laforgue un peu, n'allait pas passer la rampe du modernisme de ces dernières années 1910. Songez que Salmon, Jacob, Apollinaire, et même Varlet étaient ses contemporains et qu'ils produisaient déjà...
En attendant d'autres informations, et pour les amateurs, la première nécrologie du poète se trouve ci-dessous.

Par ailleurs, la ville de Belfort rendra hommage à son fils disparu il y a cent ans le samedi 9 novembre prochain, lors de manifestations qui verront, par exemple, le comédien Denis Lavant lire ses poèmes - dans une anthologie nouvellement produite par les Archives Karéline.




Léon Deubel Une arche de clarté. — Paris-Belfort, Archives Karéline-Bibliothèque de Belfort, 140 p. A paraître en octobre 2013.

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vendredi 20 septembre 2013

Charles Virmaître, par Léon Riotor

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(...)
Charles Virmaître
Un écrivain, qui fut longtemps le secrétaire d’Émile de Girardin, publia trente volumes de roman, chronique et critique, et que connaissaient bien tous ceux de Montmartre où il tint même un "cabaret littéraires", Charles Virmaître, est mort il y a quelques jours à l'hôpital Lariboisière.
Veuf depuis trois ans, le malheureux avait roulé cette pente fatale de l'ennui solitaire. Il s'était mis à boire, et peu à peu ses rares amis, découragés, s'espaçaient. Si bien que l'infirmière dévouée au chevet du moribond ne put en prévenir aucun. Et le dernier visiteur fidèle venant le distraire d'une causerie, apprit seulement alors qu'il était déjà au lieu funèbre où seules causent encore les brises et les feuilles mortes.
(...)
Léon Riotor


Le XIXe siècle, 7 mai 1903, p. 1, rubrique "Le rappel artistique et littéraire"



Nota Bene : L'Alamblog n'a jamais vu découvrir un portrait de Charles Virmaître, photographique en particulier. Un alamblogonaute bien documenté serait le bienvenu...

mardi 17 septembre 2013

Vladimir Korolenko par Victor Serge (1922)

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Vladimir Korolenko

Vladimir Galaktionovitch Korolenko vient de mourir à Poltava (Ukraine) à l'âge de 67 ans. Peu connu à l'étranger, il a cependant été l'un des plus grands écrivains russes de ces trente dernières années et, en un certain sens — le plus noble ! — le successeur de Tolstoï. Comme Tolstoï, Korolenko fut une haute, une lumineuse conscience. Et c'est « une lumière qui vient de s'éteindre », une vie admirable qui vient de s'achever.
Issu d'une famille bourgeoise, dans un pays divisé par de vieilles haines nationales — Ukrainiens, Russes, Polonais, se persécutant depuis des siècles — Korolenko enfant se dégagea de suite, par un effort personnel, de cette atmosphère empoisonnée. À vingt ans il est étudiant à Moscou, à l'école d'agriculture. Avec toute l'ardente jeunesse intellectuelle russe de son temps, il accueille les idées nouvelles, qui sont vagues encore mais qui élèvent puissamment les esprits. A cette époque les étudiants sont déjà à la tête du mouvement émancipateur. Les troubles universitaires se suivent et s'élargissent en dépit des répressions. Korolenko y participe. A 22 ans, les autorités l'exilent à Vologda.
Cet exil qui brise définitivement le cours normal d'une carrière bourgeoise, est une libération. Korolenko ne voulait pas devenir « un intellectuel » comme il y en a tant. Avec l'élite de sa génération il concevait un autre devoir social : aller au peuple, être du peuple soi-même pour travailler à son émancipation. Et Korolenko se fait cordonnier, gagne âprement sa vie du travail de ses mains, vit avec les pauvres gens, leur pareil et leur frère, — mais liseur infatigable, attardé longuement toutes les nuits sur les œuvres de la pensée humaine.
On l'aime, on l'écoute. Il est « très dangereux ». Ses portraits de jeunesse et d'âge mûr nous le montrent toujours avec le même calme et beau visage régulier, barbu, couronné d'une chevelure abondante, d'une expression à la fois grave et pacifique. Il faut se le représenter tel, cordonnier, barbu au regard doux et sûr, à la parole réfléchie en qui mûrissent une érudition de premier ordre, une conscience lucide, un caractère inflexible. Dans la société de l'ancien régime c'était un « étranger » dangereux, tombé d'une autre planète. L'exil à Vologda (puis à Cronstadt) ne parut pas suffire à le mater. En 1879 on l'exile à Viatka. De là en Sibérie. De Sibérie on le renvoie à Perm. De Perm on le renvoie en Sibérie. Toutes les grandes routes de la froide Russie du Nord et de la Sibérie, Korolenko les connaît, pour les avoir suivies à pied — ou dans les attelages sommaires des paysans — avec ses outils, ses livres, ses notes, mince et précieux bagage ! En 1881, il est employé aux chemins de fer, quelque part en Sibérie. A l'avènement du tsar Alexandre III, Korolenko lui refuse le serment de fidélité. Ce geste qui n'a d'autre but et ne peut avoir d'autres conséquences qu'une satisfaction de conscience, lui vaut l'exil le plus dur, au bord de la Lena, dans un désert de glace, chez les Yakoutes. Patient et volontaire, Korolenko vécut quatre ans parmi ces primitifs, partageant leurs travaux, pénétrant leur esprit, apprenant à les aimer.
L'exil lui prit ainsi dix années de sa vie. Le bagne en avait pris autant à Dostoïevsky. Du bagne, Dostoïevsky rapporta ce livre inoubliable La Maison des morts. Korolenko rapporte de Sibérie des notes de voyage, des contes, des récits, des légendes, toute une œuvre variée qu'on pourrait appeler le Pays des morts — car la taiga (la brousse sibérienne) est une immense prison de neige où les hommes souffrent mille morts, tenaillés d'une volonté obstinée de résurrection.
C'est au retour d'exil, en 1885, après la publication de son premier conte le Songe de Makar que Korolenko devint d'emblée un des grands écrivains russes. La solitude, l'épreuve avaient mûri en lui une âme de poète. Mieux que quiconque, en outre, il connaissait le peuple russe, l'homme russe et la terre russe. Sa langue n'était point livresque, mais vivante, puisée aux sources de la pensée populaire, mais châtiée par un esprit probe, armée de savoir. Aujourd'hui ses livres sont classiques — et le resteront : En mauvaise société, La forêt bruit, petit chef-d'œuvre dans la manière du Pan, de Knut Hamsun, mais avec l'évocation tragique du servage en Ukraine, le Musicien aveugle, son œuvre littéraire capitale dont Rosa Luxemburg a donné une traduction allemande, des Notes de Sibérie, des Contes. Toute cette œuvre est profondément sociale. Elle enrichit précisément la littérature russe parce qu'elle n'est en rien « littérature » au sens indigent du mot dans certains milieux intellectuels bourgeois. Korolenko n'écrit ni pour exercer un style d'ailleurs parfait, ni pour pénétrer dans une Académie, ni pour rallier les suffrages des œuvres de la bourgeoisie, des dilettanti ou des névrosés, ni pour vendre beaucoup. Il raconte la souffrance des hommes et leur pénible mais sûre ascension vers la lumière intérieure. A partir de 1891 la tâche sociale de l'écrivain l'absorbe tellement que le conteur et le romancier font place, pour longtemps, au publiciste. 1891 c'est l'année de la grande famine. Mais l'ancien régime loin d'appeler le monde civilisé au secours des moujiks affamés, voulut faire sur cette calamité déshonorante le silence. Korolenko, en des articles qu'on relira plus d'une fois, la fît connaître. Lorsqu'au lendemain de la famine, le choléra fit son apparition, semant une panique invraisemblable parmi les populations, il fallut pour les calmer toute l'autorité morale d'un Korolenko. Et depuis, chaque fois qu'une honte nouvelle révélait au monde la tare de l'ancien régime, chaque fois qu'une injustice ou qu'une infamie était commise, Vladimir Korolenko élevait sa protestation sobre d'expression, ferme et douce, et persuasive. Dans ses articles qui flétrissent et condamnent pourtant sans rémission, on ne trouvera jamais de violence de langage d'aucune sorte. Le bon cordonnier de Vologda hoche la tête et d'une voix posée, réfléchie, dénonce le mal. Il a dénoncé ainsi les horreurs des prisons du tsar, les vilenies de l'antisémitisme, les pogromes (on n'oubliera pas cette page de son œuvre : La Maison n° 13), la torture, les méfaits de la police et de la caste militaire... Si bien que, historiographe des mœurs russes, il a fixé le souvenir du martyre — le mot n'est pas trop fort — d'un grand peuple.
Ses dernières années ont été pénibles. La maladie, l'infirmité, des chagrins domestiques l'accablaient. Le spectacle de la guerre civile qui est bien, comme l'a dit Lénine, la plus âpre des guerres dut infliger à cet humaniste et à cet idéaliste une bien grande souffrance. Mais il continua de travailler à son dernier livre (l'Histoire de mon contemporain), de penser, de déployer dans sa province d'Ukraine une activité personnelle à la fois utopique et bienfaisante. Dans une société bouleversée par la révolution sociale, il eût souhaité être un facteur d'apaisement. Sa pensée sur la révolution, il l'a exprimée dans une série de lettres amicales à Lounatcharsky, encore inédites. Sous bien des rapports il n'a pas dû la comprendre. Mais il ne l'a ni combattue, ni blâmée. Jusqu'au dernier jour, il est demeuré humblement fidèle à sa terre russe. Sans doute, au delà des luttes du présent, entrevoyait-il nettement l'avenir que veut la révolution. Le caractère dominant de sa personnalité, après et au-dessus de l'humanisme, de la foi en la culture et en l'avenir, de l'esprit slave, c'est une indéfectible bonté, qui ne désespère jamais de l'homme, aussi dégradé, aussi vaincu qu'il paraisse. C'est pourquoi Korolenko a pu décrire, avec tant d'amour, les terribles déclassés des grandes routes de Sibérie. En eux aussi, l'homme meilleur vivait à ses yeux.
Les événements l'avaient dépassé. La génération actuelle n'a plus le temps de lire, ni celui de méditer comme il méditait. L'armée rouge a besoin de commissaires, l'usine a besoin d'administrateurs ! Mais ce n'est pas un paradoxe de dire que les grands artisans de la culture russe qui comptent aussi au premier rang de ceux de la culture moderne — et notamment cette puissante lignée d'écrivains sociaux qui commence par Dostoïevsky, continue par Tchernichevsky, Tourgueniev, Tolstoï et s'achève avec Korolenko et Gorky— ont, dans une large mesure aplani les voies aux hommes de la révolution. Ils ont formé des consciences révolutionnaires. Ils ont appris à des générations entières à espérer, à vouloir, à croire possible la transformation sociale. Ils ont entretenu l'indignation sacrée contre le vieux monde et donné un exemple. Ces écrivains de pré-révolution sont à comparer utilement avec les tristes amuseurs de la bourgeoisie qui font dans le monde capitaliste « de la littérature ». Ils font comprendre la mission sociale de l'écrivain. Après eux, devaient venir, pouvaient venir, les hommes de non moindre conscience, mais de volonté inexorable qui transforment une société.

Victor SERGE
Kiev, 3 janvier 1922.


numéro 4 du Bulletin communiste (troisième année), 26 janvier 1922.

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Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €

lundi 1 juillet 2013

† Raymond Trousson (1936-2013)

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Raymond Trousson nous a quittés le 25 juin dernier. Il était né le 11 juin 1936.
% Spécialiste du siècle des Lumières, Raymond Trousson a publié beaucoup, en particulier sur les utopies, mais aussi, plus largement, sur les lettres belges de langue française. Sa bibliographie est consultable ici
Un texte d'hommage de Jean-Daniel Candaux a circulé que nous reprenons ici.


Nous sommes dans le deuil: Raymond Trousson s’est éteint dans l’hôpital de Bruxelles oû il était soigné depuis plusieurs semaines. Avec lui disparaît un des meilleurs connaisseurs du dix-huitième siècle et l’un des plus grands spécialistes de la vie et de la pensée de Jean-Jacques Rousseau.
Raymond Trousson avait une force de travail peu commune. Durant plus d’un demi-siècle, tout au long de sa brillante carrière à l’Université libre de Bruxelles et de ses prestations au sein de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, il a publié sans relâche des ouvrages, des éditions, des recueils de valeur, se montrant à l’aise non seulement avec les grands auteurs du siècle des Lumières, mais également avec leurs émules immédiats et leurs plus lointains successeurs : Louis-Sébastien Mercier, Bernardin de Saint-Pierre, Isabelle de Charrière, Grétry, Lamartine, Stendhal, Victor Hugo, Balzac, Michelet, Anatole France...
Il ne craignait pas de faire également oeuvre de défricheur, consacrant à la fois une étude biographique et une édition de textes à des auteurs appréciés seulement de quelques fins connaisseurs tels Antoine-Vincent Arnault ou Jean-Guillaume Viennet.
Cette envergure cosmopolite s’accommodait fort bien de l’intérêt (voire de l’amour) qu’il portait à son pays, la Belgique, dont il ne cessa de mettre en valeur les meilleurs têtes littéraires, éditant Charles De Coster, Georges Eekhoud, Iwan Gilkin ; consacrant des travaux souvent importants à Michel De Ghelderode, à Charles De Coster encore, à Robert Frickx, à Charles Van Lerberghe.
Mais je crois ne pas trahir la confiance que m’avait faite Raymond Trousson en disant que la Suisse était devenue en quelque sorte sa seconde patrie. Son premier grand livre, le "Thème de Prométhée dans la littérature française" avait été publié chez Droz en 1964. Une quinzaine d’années plus tard, Raymond Trousson rencontrait Michel Slatkine, devenait son ami pour la vie, mettait ses multiples compétences , ses relations et ses talents d’organisateur au service de la maison Champion, qui connut alors un second âge d’or. En ces mêmes années, Raymond Trousson se prit véritablement de passion pour JJR, lui consacrant des dizaines de travaux, devenant membre à vie de notre Société, se liant d’autre part, et d’une amitié également indéfectible, au grand rousseauiste de Neuchâtel, Frédéric Eigeldinger, signant avec lui en 1996 et 1998 ces ouvrages incontournables que sont le "Dictionnaire" et la "Chronologie" de JJR et couronnant son engagement au service du «citoyen de Genève (et communier de Couvet)» en mettant sur pied avec l’ami neuchâtelois et en publiant chez Slatkine une nouvelle édition des oeuvres de JJR, édition véritablement complète puisque les lettres de JJR cette fois-ci n’en étaient pas écartées et qui fut présentée au public dans la maison natale de JJR le jour même de l’anniversaire du 28 juin. La Suisse sut reconnaître la valeur de cet engagement et Raymond Trousson reçut en 2010 le doctorat honoris causa de l’Université de Neuchâtel.
Raymond Trousson avait été invité à prendre la parole, de Brest à Bergame, dans tous les colloques de l’année du tricentenaire. Il réussit à remplir brillamment ses engagements jusqu’à la fin du mois d’août quand une chute stupide, dans sa rue, le priva soudain de sa mobilité et déclencha bientôt une série fatale d’accidents de santé de plus en plus graves. Il a veillé jusqu’au matin de son décès à la correction des dernières épreuves de quelques ouvrages qu’il avait sous presse et il est mort en philosophe.
Son souvenir ne nous quittera pas.
Jean-Daniel Candaux

samedi 15 juin 2013

Les couvertures de notre siècle (3)

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Admirable servi par une couverture illustrée d'une superbe eau-forte de Frédéric Coché, l'édition française d'Effroyabl Ange1 sera le dernier livre paru du vivant de Iain M. Banks, disparu il y a quelques jours en Écosse à l'âge de cinquante-neuf ans. C'est aussi son livre le plus abouti, construit sur une polyphonie diablement habile.

Dans sa postface l'éditeur de L’Œil d'or vous dira tout ce qu'il faut savoir de ce livre dont la traduction a constitué une gageure pour Anne-Sylvie Homassel, laquelle a dû passer de l'anglais phonétique à du français phonétique itou.

Entre parenthèses, les amateurs de Bastard Battle de Céline Minard, autre mix de cultures, de langues et de temps, s'y retrouveront aisément.

Avec Le Club des Neurasthéniques de René Dalize, l'autre roman de l'été !



Iain M. Banks Effroyabl Ange1. Traduit de l'anglais (et de l'anglais phonétique !) par Anne-Sylvie Homassel. Postface de Jean-Luc d'Asciano. — Paris, L'Œil d'or, 2013, 303 pages, 18 €

lundi 20 mai 2013

† Michel Laclos (1926-2013)

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Né en 1926 à Troyes, Michel Laclos s’était installé à Paris dans les années 1940 avec l'ambition de devenir comédien.

De petits boulots en petits rôles, il découvre la littérature à la librairie du Minotaure où il trouve à s'embaucher, avant de piger pour Combat et Paris Jour.

Surtout il fonde la revue Bizarre dont l'Alamblog a donné la bibliographie, qu'il dirige durant quinze ans.

Et puis il se lance comme cruciverbiste en 1972 ("cruciverbiste décapant", disent les amateurs), spécialité qui lui vaut d'entrer au Figaro.

Il laisse, outre la revue Bizarre qui s'est d'ores et déjà inscrite comme l'un des grands moments culturels du XXe siècle français, différents livres relatifs à l'humour (Cami, etc.) ou au cinéma (Jeanne Moreau, le cinéma fantastique, etc.). Bibliographie à venir peut-être...

mardi 16 avril 2013

† Jean-Claude Montel (1940-2013)

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Jean-Claude Montel est né à Nantes en 1940 et il vient d'y mourir à une date encore indéterminée. Écrivain et essayiste, co-fondateur de la revue Change et créateur de la collection "Collorature", il animait la revue Passage d’encres. A la demande d'Yves Boudier, Jean-PIerre Faye a écrit ce texte que l'on s'empresse de diffuser.


Montel, écriture de la grande enchère


Montel disparu soudain, c’est une grande et violente écriture qui brise sous nos yeux et monte de grandes enchères. Je dirai son livre le plus intense, Melencolia, qui paraît au printemps 73, mais qui s’écrit sous le souffle des années antérieures. Il a son répondant violent dans Relances à pagaille, et son chant ultérieur dans L’enfant au paysage dévasté, qu’il nous présentait comme une « modeste contribution au régime de la sauvagerie »…
Melencolia, « un récit déroutant et somptueux comme des funérailles », soulignait La Quinzaine littéraire. Des héros abstraits ? Sous les signes de Dürer, et plus encore d’un Goya écrit. Ils se nomment comme des pronoms : Ce, le joueur de flûte, regardant tous les autres, et Cet autre, l’enivreur, « Badang ou Tuphuc », Celui-ci, bègue, « l’homme aux lèvres bleues ». Cette, musicienne lascive, Celle, « blonde bien que rousse, noire »…
Entre eux éclate une force de furie singulière, où les noms manquent, comme au cœur d’une manifestation violente, mais sont recensés, dans le tumulte d’un monologue objectif, une force d’immigration des noms et des visages. Le ton des grandes années monte, jusqu’à l’implosion d’une force retenue qui se répand dans le langage. Dans Relances à pagaille implose âprement le procès des années staliniennes. L’enfant au paysage dévasté est cette autobiographie à la troisième personne qui se défait dans le grand estuaire nantais de la Loire.
La violence narrative de Jean-Claude Montel a son secret dans la tendresse inouïe de son « paysage dévasté ».

Jean-Pierre Faye





Bibliographie de Jean-Claude Montel

Romans
Les Plages, Le Seuil, 1967
Le Carnaval, Le Seuil, 1970
Melencolia, Robert Laffont, 1973
Frottages, Flammarion, 1979
Partage et Lisières, Flammarion, 1981
L’Enfant au paysage dévasté, Flammarion, 1985
Le Livre des humeurs, Imprimerie nationale, 1990
Relances à pagaille, Éditions du Rocher, 1997
Motus, Éditions Comp’act/Manifeste, 2000
Ève, Éditions Comp’act, 2004
Raide Mort (fiction policière), Comp’act, 2004

Essais
La Littérature pour mémoire, Presses universitaires du Septentrion, 2000
Gaston Planet, Éditions Colorature, 1982
La Peinture et les signes, Éditions A. Candau, 1988
Portrait de l’écrivain en IUFM, La Dispute, 2004

Divers
Mon Dormeu, Éditions Ryôan-ji, 1986
L’Os vêtu, Éditions Colorature, 1988
12 Sorites pour l’origine, Editions NBJ, Montréal, 1985

Théâtre
La Métaphore, in revue La Polygraphe, 1999

En attente de publication
Evelyn Ortlieb ou la traversée du noir (essai)
Les Trois Pères, L’Appel de Francfort
Le Dîner de Francfort, La Cérémonie
La Dernière Chambre, Le Jour du départ (récits)

Jean-Claude Montel a travaillé avec les peintres Gaston Planet, Joël Frémiot, Catherine Marchadour, Andoche Praudel, Jean Gaudaire Thor, Biagio Pancino, Colette Deblé, Evelyn Ortlieb, Jean-Paul Hérault, Patrick Devreux, Geneviève Lassus. La collection Colorature qu’il avait fondé a accompli un travail remarquable durant une dizaine d’années à partir de 1978.
Jean-Claude Montel a fait partie du groupe de la revue Change dans les années 70/80, (avec Jean-Pierre Faye, Mitsou Ronat, Jaques Roubaud, Léon Robel, Danièle Collobert, Philippe Boyer…).
Il a longtemps collaboré à la revue Passage d’encres. Il a coordonné les numéros 5, « L’autre barré » (1997), 21, « Politiques de l’écriture » (2004) et 26 (avec Y. Boudier et A. Praudel), « nulles parts » (2006) et a participé à la première phase du projet européen de Passage d’encres sur la frontière (2004-2008).

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