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samedi 27 juin 2009

Secours à Varlet (1934)

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Avant de livrer à la multitude le document où Théo Varlet anticipa son suicide, avant de donner les clés d’Ad Astra, la société des Amis de Théo Varlet, voici un article aussi précis qu’on puisse l’être sur les dernières années de l’écrivain, malade et isolé.

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lundi 22 juin 2009

Voyage chez les humoristes français, par Ernest Fornairon (1934)

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Voyage chez les humoristes français

Qu’est-ce que l’humour ?
L’humour, c’est tout simplement cette histoire : Un cafetier malicieux nommé Wertheimer avait commandé à l’écrivain gastronome Curnonsky un certain nombre de pensées pour un distributeur automatique. On mettait deux sous — c’était avant la guerre — dans l’appareil et une pensée en sortait.
Voici celle qui échut au dessinateur Jean Veber : « Tu auras des enfants qui te ressembleront; il faudra le leur pardonner ! » Voilà l’humour.
L’humour c’est encore le fameux mot de Rochefort : « L’Empire Français compte trente-huit millions de sujets sans parler de ceux de mécontentement. » C’est enfin cette petite histoire juive : « Comment, Mme Lévy, vous êtes en deuil ? — Eh bien oui, imaginez-vous, il y a huit jours nous étions à la synagogue, on a laissé tomber une pièce de vingt sous ; mon mari a été tué dans la bagarre. »
On le voit, l’humour est en quelque sorte le sourire de la vérité ; c’est dire qu’il est aussi vieux que le monde.
Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’humour, si vivace et puissant au Moyen Age et pendant la Renaissance, n’est plus aussi apparent, du moins en littérature. Au XVIIe siècle, la littérature est trop solennelle et, au XVIIIe siècle, l’esprit encyclopédique se prête mal à l’humour, s’oriente plus directement vers la satire et le pamphlet.
Le romantisme, lui non plus, n’est pas accueillant pour les humoristes ; cependant, sous le règne de Louis-Philippe apparaît Henri Monnier escorté de Joseph Prudhomme.
A côté de Gavarni, Henri Monnier fut, dès 1830, le prototype de l’humoriste.
A pleines mains, durant des années et des années, Monnier dépensa sa verve et son talent en caricatures mordantes et documentaires. Il créa des « types », et l’un de ces types est immortel comme la sottise humaine dont il reste l’une des synthèses… c’est Joseph Prudhomme.
A Monnier revient l’honneur d’avoir créé cette extraordinaire caricature de bourgeois égoïste, prétentieux, sentencieux, imbécile et bavard qui parle d’autant mieux qu’il n’a rien à dire et dont les mots sont d’autant plus grandiloquents que l’idée en est absolument absente.
« Aucun de ceux qui ont écouté Henry Monnier, nous rappelait le fils de l’un d’eux, n’a pu oublier sa verve intarissable alors qu’il racontait des histoires du temps passé, imitant ceux dont il parlait, depuis Napoléon — dont il mimait le faciès et les gestes — jusqu’à Talma qu’il parodiait merveilleusement.
» Et quand les enfants avaient été bien sages et qu’il se sentait en verve, derrière une tapisserie, avec pour accessoires un collier de cheval ponctué de grelots, un fouet de chasse, un verre pour y tinter les heures et une collection très complète de jurons méridionaux, Henry Monnier leur monologuait : « Un voyage en diligence ». Que tout cela est loin aujourd’hui !… On connaît le solennel contentement de soi de Joseph Prudhomme et les répliques classiques du « Roman chez la portière » et de « Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme » :
« Ce sabre est le plus beau jour de ma vie… Je jure de soutenir, de défendre nos institutions et, au besoin, de les combattre. »
Et à un Anglais cette question :
« Monsieur est d’Albion ? »
A force de jouer sur la scène le rôle de Joseph Prudhomme, Henri Monnier avait fini par ressembler à son personnage. Et ce n’était pas là le moins comique.


Un successeur direct de Joseph Prudhomme, ce fut, il y a quelque trente ans, le « Père Ubu », création fantaisiste d’Alfred Jarry. Alfred Jarry avait une existence assez particulière dont le poète surréaliste André Breton nous a tracé naguère un pittoresque tableau :
« Immuablement revêtu d’une redingote et chaussé de souliers de cycliste, il se tenait digne, dans un café de la rive gauche, devant une absinthe ou une bouteille de stout, quelle que fut l’heure, apportant même, si je puis dire, dans ses dérèglements une discipline et des principes.
» Il parlait alors, d’une voix mesurée, prononçant toutes les muettes et contant, dans un langage châtié, les histoires les plus abracadabrantes, jouant au naturel le rôle d’Ubu lui-même et se vantant d’exploits les plus imaginaires avec un grand sérieux. Il vivait, la plupart du temps, dans une maisonnette qu’il possédait au bord de la Marne ou à Paris, dans un petit appartement de la rue Cassette, faisant la navette entre ses deux logements, monté sur une bicyclette de jour ou de nuit, voire sous une pluie battante.
D’ailleurs, il aimait à se montrer sous l’aspect d’un sportsman. Il se plaisait à raconter les raids qu’il avait accomplis dans le temps le plus court et à une allure dé- fiant celle des meilleurs coureurs.
Un soir, le directeur du « Matin », Edwards, ayant fait abaisser la passerelle de son yacht sur un quai d’embarquement voisin de sa villa, Alfred Jarry dans sa tenue la plus négligée s’avance sur le pont du bateau.
Les dames invitées viennent lui tirer leur révérence.
On s’attable. Au cours du banquet, Edwards fait observer à Jarry qu’il a la mauvaise habitude de trinquer.
« — C’est bon entre gens du commun, mon cher Jarry !
— C’est bien ainsi que nous l’entendons, réplique celui-ci. A la vôtre ! »
De temps à autre, il éprouvait le besoin de venir à Paris se « mettre au vert ». Entendez que l’absinthe et les billards formaient le cadre habituel de ses villégiatures.
« Les antialcooliques sont, dit-il, des malades en proie à ce poison : l’eau, si dissolvant et si corrosif qu’on l’a choisi entre toutes les substances pour les ablutions et lessives et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »


Vers la même époque, un autre humoriste qui fit fureur, ce fut Georges Fourest, l’auteur de la « Négresse blonde ».
La « Négresse blonde » est un recueil de poèmes funambulesques dans le genre de ceux qui firent florès vers 1890 aux soirées du « Soleil d’or » et qui appartiennent à l’histoire des lettres contemporaines au même titre que « Parnassiculet » et les « Déliquescences d’Adoré Floupette ».
Après vingt ans, ils ont gardé toute leur saveur. Qu’on en juge par ce sonnet :

Au bord du Loudjiji, qu’embaument les arômes
Des tournbos, le bon roi Makoko s’est assis,
Un nigarmga tatoua de zigzags polychromes
Sa peau, d’un noir vineux tirant sur le cassis.

Il fait nuit ; les m’pafous ont des senteurs plus frêles ;
Sourd, un marinneba vibre en des temps égaux ;
Des alligators d’or grouillent parmi les prèles,
Un vent léger courbe la tête des sorghos ;

Et le mont Koungoua, rond comme une bedaine
Sous la lune, aux reflets pâles de molybdène
Se mire dans le fleuve, au bleuâtre circuit…

Makoko reste aveugle à tout ce qui l’entoure.
Avec conviction, ce potentat savoure
Un bras de son grand-oncle et le juge trop cuit.


L’influence d’Alphonse Allais, conjuguée avec celle du « Chat Noir », fit naître une équipe d’humoristes qui pendant plus de vingt ans brillèrent du plus vif éclat danstous les domaines, depuis le dessin et la chronique, jusqu’au roman et surtout au vaudeville et à la comédie vaudevillesque.
Un humoriste qui eut un gros succès à la fin du siècle dernier, ce fut Mark Twain. Il vint à Paris pour y donner des conférences forcément humoristiques. Il contait par exemple ceci :

« Nous étions deux frères jumeaux, mon frère et moi. Rien ne nous distinguait qu’un signe particulier que nous avions chacun de nous, mais pareil. Ma mère me préférait à mon frère et mon père préférait mon frère à moi. On nous mettait volontiers dans le même berceau. Un jour, mon père en voulant embrasser mon frère me prit par erreur et me replaça à l’endroit où dormait mon frère ; et ma mère en voulant me donner des bonbons prit mon frère et le remit à ma place.
» Et depuis lors, ma mère prit mon frère pour moi et moi pour mon frère. Et mon père me prit pour mon frère, et, en grandissant, je n’ai pas su et je ne sais pas encore si je suis mon frère ou si c’est mon frère qui est moi. Voilà ! »

Ces extravagances, débitées avec un flegme imperturbable, avaient un succès considérable en Amérique. Elles en eurent même à Paris où Mark Twain conférencia à l’ambassade d’Angleterre.

L’humour de Willy, de Grosclaude, de Tristan Bernard, de Maurice Donnay et des frères Fischer est d’une autre qualité.
Un de nos confrères a mélancoliquement évoqué le souvenir de M. Grosclaude, il y a quelques années.
« Notre monde actuel, écrivait-il, n’aurait rien compris à ses calembours ; aussi n’en faisait-il presque plus. Il errait mélancolique et un peu amer. Il avait même voulu, en quelque sorte, changer de peau en adoptant le genre sérieux. Il fabriquait pour de lourdes revues spéciales d’énormes articles d’une documentation sans appel et d’une philosophie écrasante. Je le soupçonne d’avoir toute la vie, même en son temps le plus frivole, été en coquetterie avec la gravité. C’est la grande tentation des humoristes.
» La jeunesse d’aujourd’hui l’ignorait presque complètement. Telle que je la connais, elle n’eût d’ailleurs rien compris à ce genre d’esprit. La grande spécialité de Grosclaude et des humoristes de sa génération était le calembour ; or, en dehors de ceux de Willy, qui étaient parfois formidables, ceux des autres semblaient purement mécaniques et souvent ne signifiaient rien du tout. »
Ces mots d’esprit appartiennent d’ailleurs déjà à une époque un peu révolue. Par exemple, Capus répondant à un auteur malintentionné qui lui promet de lui envoyer son dernier livre : « Inutile , cher ami ! Je vais l’acheter; vous saurez que c’est moi. » On trouve déjà cela dans Alphonse Karr ou Nestor Roqueplan.
Et voici un mot de M. Grosclaude sur François-Joseph, dont, à chaque instant, pendant la guerre, on se demandait s’il était mort ou vivant :
« Il est mort ! affirma quelqu’un, et depuis longtemps ; seulement il ne le sait pas, parce qu’on lui cache les mauvaises nouvelles. »


A Maret-sur-Loing, un médecin, le docteur D…, ayant lu un jour un poème de François Coppé intitulé « Le petit épicier », se mêla d’en faire la parodie. Le poème de Coppée commençait ainsi :

C’était un tout petit épicier de Montrouge.
De sa boutique ouverte, aux volets peints en rouge
On le voyait, debout derrière son comptoir,
En tablier, cassant du sucre avec méthode.

Parmi les deux cents vers qui constituaient ce poème, on notait, entre autres, celui-ci :

Et tous les deux, ils ont froid au coeur, froid aux pieds.

Evidemment, c’était là de l’humour involontaire. Le docteur D… écrivit donc, encore sous l’impression de sa lecture, ce sonnet :

LE HOMARD A LA COPPEE.

C’était un tout petit homard des Batignolles ;
Nous l’avions acheté trois francs, place Bréda.
Pour le payer moins cher, longtemps on marchanda :
Le fruitier, coeur loyal, n’avait qu’une parole.

Nous portions le cabas tous deux, à tour de rôle.
En arrivant auprès des remparts, Amanda
Entra chez un marchand de vins et demanda
Un setier — Le soleil dorait sa tête folle !

Puis ce furent des cris, des rires enfantins.
Elle avait un effroi naïf des intestins
Dont, je dois l’avouer, l’odeur était amère…

Nous rentrâmes le soir, peu nourris mais joyeux
Et d’un petit homard ayant fait trois heureux,
Car elle avait gardé les pattes — pour sa mère.



Willy, qui appartenait à la même génération que Grosclaude, et qui est mort ces dernières années, est beaucoup moins connu comme humoriste que pour avoir été le premier mari de Mme Colette qu’il initia à la littérature et à quelques autres arts d’agrément.
Il est mort presque misérable. La guerre, d’ailleurs, l’avait tué, en emportant dans sa tourmente la mode des jeux de mots et de l’esprit. Une époque avait sombré dans le néant.
La figure même de Paris se transformait tous les jours, et Willy n’était plus à la page. La dernière fois que je le rencontrai c’était à Chatel-Guyon, au cours de l’été 1924. Il faisait là une saison pour sa santé, dans une modeste villa des faubourgs. Il traversait, ce matin-là, la place du Casino, un cabas à la main, la rosette rouge à la boutonnière. Celui qui avait mené une existence somptueuse de prince oriental venait tout simplement de faire son marché, comme un petit bourgeois de province. Il portait encore beau, avec son torse bombé, ses feutres clairs et sa fine barbe parfumée; il essayait de lutter, mais le coeur n’y était plus et la foule l’abandonnait, ne faisait plus aucune attention à lui, toute absorbée qu’elle était par le passage en automobile de Maurice Chevalier.
C’est Willy qui nous rapporta cette anecdote, à propos de Catulle Mendès, lequel dominait, alors, de toute son autorité le Boulevard et l’« Echo de Paris » :
« La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blonde, toute jeune, en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux tarabiscotés et qu’il désignait par des périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave Aimard et Mlle de Scudéry : l’idiome d’un Peau Rouge suivant le sentier de la guerre dans le Pays du Tendre.
Et les reporters de l’« Echo de Paris » écarquillaient les yeux, lorsqu’ils entendaient le maître dire à l’aimée, tout en corrigeant ses épreuves : « Mignonne oiselle, si légère que vous vous posez sur une branche de rosier sans la faire ployer, donnez-moi une plume neuve, la mienne crache. »
Or Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en plus noires (le nitrate est d’argent et le silence est d’or) que ce Palikare effilait avec une crânerie très « indépendance hellénique ». Il fallait débusquer ce rival. Bon !
Un soir, à la Brasserie Pousset, l’auteur des « Syrtes » et des « Cantilènes » qui avait déjà bu sans modération chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait aux plus odieuses vantardises, s’affirma ingrisable, appuyant ce dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuveries que Lucy écoutait frémissante d’extase.
Il était déjà ivre de son éloquence, quand Mendès dit, d’une voix douce : « Dans la jolie ville d’Heidelberg, nous autres, étudiants en théologie, nous préparions les soirs de Commers une boisson diabolique : cognac, stout et absinthe. Nul n’y résistait, et je me demande si vous-même… »
Douter de la capacité de Moréas ? Blasphème ! Déjà le Grec appelait à grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope. Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort.
Livide, il dut restituer, et le flot sans honneur de ce trop noir mélange et son dîner. Spectacle sans poésie !… Il perdit, du coup, tout prestige aux yeux de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré, murmurait au machiavélique Mendès, d’un petit air dégoûté :
— Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de semblables pochards. »
Un autre humoriste, dont les personnages, notamment le « Captain Cap », attinrent une popularité quasi légendaire, fut Alphonse Allais, collaborateur plein de verve et de gaité du « Tintamarre » et du « Chat Noir ». A son tour, M. Maurice Donnay y entra, un soir d’hiver, comme il venait de quitter l’Ecole Centrale.
Poussé sur la scène, il dit deux poèmes timidement audacieux dont la verve nonchalante enchanta les assistants. C’était « 14 Juillet » —où se trouvaient ces vers :

Vois-tu ce monsieur qui frétille
Là-haut ? C’est ce bon Gorgibus
Ne pouvant prendre la Bastille
Il en prend au moins l’omnibus.

C’était surtout le fameux « Jeune homme triste » que devait plus tard rendre si célèbre le talent d’Yvette Guilbert :

Du lycée, il suivit les cours
Et fut aussi fort en discours
Latin, que subtil helléniste
Mais ce fut un élève triste.

En droit, il fut reçu docteur
Mais jamais ne connut la fleur
Et encor’ moins la fleuriste
Et ce fut un étudiant triste.

La politique le tenta
Le boulangisme le hanta
Puis il se fit opportuniste
Mais n’en demeura pas moins triste.

Quand il mourut, d’un eczéma
Sur sa tombe, un symboliste
Inscrivit ces mots : « Il fut triste ».

D’autres poètes, comme Jean Pellerin, pastichaient tantôt Victor Hugo :

Votre peuple opprimé qui souffre et vous connaît
Se venge d’un surnom : le serpent à sonnet.
L’Italie agonise et César est occis
On a brûlé Venise, on a pris un taxi
Et le Tchécoslovaque, abominé, honni
Coupe aux champs piémontais votre macaroni.

Tantôt Mme de Noailles :

Chicago est dansante et jongle, enchanteresse
Avec son porc, son or
Ne sachant plus si c’est, en son immense ivresse
Dollar ou bien du porc.



Tandis que certains autres, tel Pierre Mac Orlan, préconisaient l’utilisation des moustiques pour piquer à la machine à coudre ou s’installaient comme entrepreneurs de transports au cerveau.
A côté d’eux les humoristes du dessin et du pinceau ne chômaient pas. A Gavarni, à Daumier, à Cham, a André Gill, succè- dent Forain, Sem, Léandre, Caran d’Ache, Abel Faivre, Albert Guillaume, de Losques, Ricardo Florès et, plus près de nous, Sennep et Gassier. Glanons, au hasard, quelques légendes :
Un homme regarde avec une pitié dédaigneuse une femme à la figure antipathique et revêche. Et l’image de cette femme se reflète dans la glace, ce qui fait murmurer par l’homme :
« Bis repetita placent ! a dit un poète latin qui ne connaissait pas ma femme. »
Un enfant tient une poupée dans la main, et, se tournant vers son père que foudroie du regard une horrible mégère, il lui demande, montrant sa poupée : — Dis papa, c’est mieux, une vraie femme ?
— Regarde ta mère, mon enfant, répond simplement le père, d’une voix suave.
Un homme s’est étendu sur une voie de chemin de fer pour se faire tuer et on le voit, tirant sa montre, et disant avec amertume : — C’est bien ma chance, le train a encore du retard.
Deux dames, portant tous les stigmates de la prochaine décrépitude, se font des politesses au seuil d’une porte :
« Passez je vous en prie, dit Tune, c’est moi la plus jeune ! »
Voici une autre femme qui a déjà pris depuis longtemps sur la ligne de la jeunesse son billet de retour et qui profère en minaudant cette stupéfiante déclaration :
— Oh moi, c’est bien simple, à la première ride je me fais sauter la cervelle ! »
Et ce maître découvrant un de ses invités endormi à l’écart et s’écriant avec indignation :
« Il dort, quand j’ai là un ténor à 350 francs. »
Encore une boutade sur les réceptions mondaines ? Par une porte entr’ouverte, des habits noirs se glissent dehors sournoisement et avec d’infinies précautions. Il s’agit de tromper la vigilance des maîtres de maison. Et cela s’appelle simplement : La porte de secours. Voici un dialogue entre un invité à dîner et le valet de pied qui l’aide à retirer son pardessus :
— Je suis le dernier ?
— C’est-à-dire… on attend encore les huîtres.
Un homme du monde examine un tableau en compagnie de sa femme et de l’auteur de la toile :
« Avec la comtesse, hasarde aimablement l’artiste, on pourrait faire un ravissant portrait.
— Oui, mais cette année j’ai déjà fait repeindre mon auto ! » riposte tranquillement le galant mari.
Combien d’autres seraient encore à citer, mais nous avons voulu simplement rappeler la place qu’occupent et qu’occuperont toujours à côté des humoristes écrivains, dans notre société, les humoristes dessinateurs, mémorialistes parfaits de la sottise de nos contemporains.
« Il y a tant d’imbéciles ! » s’exclamait un personnage d’une comédie de Dumas ; ce à quoi son interlocuteur répliquait simplement : « Comme vous avez raison ! Il y en a même presque toujours un de plus qu’on ne croit. »
Puisse l’auteur de ces pages ne pas avoir donné l’impression d’être celui-là !


Ernest FORNAIRON

La Revue belge, 1er octobre 1934, pp. 64-75.

jeudi 18 juin 2009

Le Poète astronome (Théo Varlet)

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Le poète astronome

Etre poète, écrire des mots ailés, des pensées qui planent, cela vous conduit tout naturellement au-delà du champ de gravitation de notre bonne vieille planète.
C’est pourquoi Théo Varlet — retenez ce nom car si vous ne le connaissez pas, vous ne devez plus l’oublier — vient de faire paraître, dans la collection de la « Phalange », que dirige Jean Royère, un livre de poèmes qui s’appelle Ad Astra.
Jusque-là, rien que de très normal, puisque nous avons affaire à un vrai poète qui sait mener son Pégase de main de maître. Mais où la chose devient plus curieuse, c’est que cet Ad Astra n’approche pas les mondes avec cette imprécision chère à tant de rêveurs — et pour cause. Non, voici un livre qui semble écrit avec des « nombres », tant le savant s’y exprime.
Et en effet, Théo Varlet, dans la splendeur des nuits provençales, passe des heures l’oeil rivé au cuivre froid du télescope.
Tout de même, un poète qui sait autre chose que faire des vers !



L’Œil de Paris, circa 1928-1929, “Les Lettres”, p. 7 (note anonyme).

samedi 13 juin 2009

Valentine de Saint-Point en 1911






Valentine de Saint-Point ne fut pas toujours la futuriste que l’on sait. En 1911, voici ce qui paraissait dans l‘Anthologie critique des poètes


VALENTINE DE SAINT-POINT

La littérature et, peut-être encore davantage, la poésie contemporaine ont marqué l’avènement d’un sensualisme mystique, où, faute d’un culte déterminé, les formes les plus exceptionnelles de nos désirs prennent, tour à tour, à nos yeux, les apparences de véritables déités. Je ne sais si les romantiques n’ont jamais poussé plus loin le cri de leurs souffrances que nous-mêmes n’avons poussé l’appel de nos espoirs et de nos joies. De là ces rêves de chair, ces hantises de désirs qui ardent et déchirent, mais d’une autre façon, l’àme exaspérée de nos frères, et peut-être encore plus fréquemment, de nos soeurs en poésie. Où aboutiront de pareilles tendances? Je ne sais. Je ne les critique point. Le grain a déjà levé, et Mme Valentine de Saint-Point, par exemple, dans ses Poèmes d’Orgueil, pour ne citer que son oeuvre la plus récente, a mis un soin particulier à rendre fertile un champ où sa sensibilité fort vive, peut glaner, dans d’agréables heures,les sensations les plus rares de ce mysticisme nouveau. St-CH.


Dédicace.

Femmes-enfants en proie aux attendrissements,
Qui sans sensation ne goûtez pas la vie,
Qui jouez avec tout sans en avoir l’envie,
Je n’écris pas pour vous, pour vos amusements.

Vieillards qui ne savez plus du désir la joie,
De l’étreinte l’ardeur, du plaisir la valeur ;
Vous que la mort effraie autant que la douleur,
Je n’écris pas pour vous sur qui je m’apitoie.

Amants de la mesure, ennemis du fortuit,

Que le rouge effarouche et qu’un éclair effraie,

Pour qui le voyage et la lutte sont l’ivraie,

Je n’écris pas pour vous, car vous dormez la nuit.
Je ne chante et n’écris que pour les jeunes hommes
Dont l’àme écoutera ma fière âme vibrer
D’angoisse et de triomphe, ivre de célébrer
La vie et le soleil, les forces autonomes,

La conquête et l’ardeur, les vouloirs et l’instinct,
Le mépris de la mort et l’amour de la force,
Tout ce qui vaut qu’on vive et vers quoi l’on s’efforce,
Ce qui est triomphal, ce qui est indistinct.

Je ne chante l’orgueil que pour les jeunes hommes
Dont la jeunesse exulte ou se meurt de désir,
Et je leur léguerai mes émois à choisir
Afin d’en animer leurs multiples fantômes.

Si mon sang épuisé dans mon immense essor
A su les émouvoir, qu’ils gardent ma pensée ;
Lorsque dans l’Univers je serai dispersée
Qu’ils me lisent le soir et m’écoutent encor.

Et trouvant en mes vers mon âme mise à nue,
Qu’ils rient de leur amante aux aspects enfiévrés,
Et vers l’ombre tendus murmurent enivrés :
« Cette femme, pourquoi ne l’ai-je pas connue ? »


Anthologie critique des poètes, Paris, coll. de la “Poétique”, 1911, pp. 154-155.

samedi 6 juin 2009

Escale à Tutuila

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Ils ont repeint les grues et planté des pins.
Des pins à Tutuila, c’est idiot.
Pas une idée de Samoan, en tout cas.

samedi 30 mai 2009

Du lyrisme dans la nécrologie

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UN FAIT DIVERS

Mlle Germaine Fouilleul, au théâtre Wanda Sylvano, habitait 18, rue Victor-Hugo, à Courbevoie, un petit hôtel particulier. Jeune encore — elle avait trente-quatre ans — elle appartint naguère à la Renaissance et au Théâtre Sarah-Bernhardt ; actuellement ses goûts la portaient vers le cinéma. Elle y tourna notamment « La Garçonne ». Elle fréquentait les établissements de nuit, les villes d’eaux où elle se faisait inscrire sous le nom d’une des plus illustres familles françaises.

Tout récemment, à la suite d’un procès, elle eut l’occasion de rencontrer Mlle Hyvrard, avocate. Les deux jeunes femmes devaient plus tard se lier d’étroite amitié. On les voyait souvent ensemble au spectacle, jolies, gaies, heureuses.

Rien ne laissait pressentir un drame.

Un soir, Mlle Germaine Fouilleul et Mlle Hyvrard partirent pour Paris dans la voiture de l’artiste. Elles allèrent au théâtre et soùpèrent dans un établissement de nuit. A 2 heures du matin, elles rentrèrent à Courbevoie. Le lendemain, Mme Fouilleul, inquiète de ne pas voir sa fille, frappe. Pas de réponse. Elle appelle : «Germaine !» et secoue fortement la porte.

Elle entend alors la voix défaillante de Mlle Hyvrard qui, dans un grand effort, vient tourner la clé et presque aussitôt s’écroule sans un mot.

Inanimée, mais le corps appuyé au pied d’une table, Mlle Germaine Fouilleul semblait dormir. Effrayée, sa mère voulut la réveiller ; le corps roula sur le tapis. Elle était morte.

Prévenu, un docteur fit étendre les deux femmes sur des lits. Il ranima l’avocate, mais donna l’ordre de ne point la transporter. Il ne put que constater le décès de Mlle Germaine Fouilleul et, en raison des circonstances mystérieuses de sa mort, il refusa le permis d’inhumer.

Sur la table de nuit, on découvrit une certaine quantité de chlorydrate d’héroïne. Un plateau d’opium fut également saisi.

Il ne nous sied pas de remuer le cloaque qui va jaillir en scandale et retomber sur un cadavre et sur l’avenir d’une femme. Que d’autres satisfassent à ce jeu leur rancune d’honnête homme.

Nous voulons, nous, jeter le voile sur cette douloureuse plaie sociale.

Hélas ! les ciels artificiels sont trop souvent la rançon de la gloire. Les Baudelaire, les Musset, les Edgar Poë, les Verlaine — que d’autres encore ! — ne durent leurs immortels poèmes qu’aux fumets de l’alcool, aux énervements du haschich, ou aux moins avouables des passions humaines… De cela rien ne demeure que leur génie…

Maudissons cependant les tueurs d’enfants qui, sans profit pour l’art ni la beauté, déciment la jeunesse de Montmartre et viennent encore de coucher, pantelants, deux moineaux confiants et fragiles, sur le pavé de Paris.

Albert LEFEVRE.



Les Spectacles, 16 avril 1926, p. 7.

vendredi 22 mai 2009

On ne se lasse pas d'Audiberti




« Occidentale, accidentelle, la France, pourtant, c’est la betterave. Nos émeutes furent fondées sur le pavé, sur les barricades, la pierre, le bois. Une lourdeur agricole et mauvaise emplit Villon et Rabelais, joue dans Molière, rebourgeonne dans Péguy et Claudel. Elle toisonne les poings frappeurs de la police à pèlerines. Elle alimente l’indécence gastronomique de nos araignées de boeuf Montespan. En accord avec la stupidité funèbre allemande, elle enfouit, des années durant, dans les tranchées de l’Aisne et de la Somme, ventre sanglant qu’on appelait le front, des centaines de milliers d’hommes français d’Aurignac et de Cro-Magnon sortis de leur caverne, un couteau à fromage dans la poche, harnachés de rouge et de bleu, couleurs théosophiques et philosophiques, mais incapables de comprendre goutte aux théorèmes et discours de nos Poincaré.
« Nous sommes Lozère. Nous sommes Bretagne. Nous sommes même la France, Mareil-en-France, Roissy-en-France, terre à betteraves, l’éblouissant édredon framboise Lévitan dans les masures retapées sur les essarts de Combs-la-Ville. Notre langue est table rase, attente et préhistoire. Racine et Victor Hugo, si ça se trouve, naîtront. »




Jacques AUDIBERTI (avec Camille Bryen) L’Ouvre-boîte. Colloque abhumaniste. - Paris, Gallimard, 1952, pp. 51-52.


On trouve ici l’Association des Amis de Jacques Audiberti.

jeudi 21 mai 2009

A table !

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Cette soupière murale fut découverte à l’occasion d’un ravalement — un spectacle sur notre île ! — dans l’une de nos rares rues.
Héritée de quelque mandarin peut-être, ou d’un distingué artiste. Affamé apparemment.


Une soupière sur un mur
Elle semble prête à fumer :
Vite vite tous à table !

vendredi 8 mai 2009

Michel Ohl rebondit à propos de Gaston Chérau

CherauToi.jpg Bois de G. Jeanniot sur carte légendée de M. Ohl.



Après plusieurs collages superbes que nous n’avons pas eu le temps de mettre en ligne, notre correspondant Michel Ohl, toujours vif, informé et malicieux, nous communique quelque fragment de Toi, roman de Gaston Chérau, sur une carte illustrée d’un bois de G. Jeanniot issu de l’édition de 1927 (Le Livre de demain). Donnons la parole à Michel Ohl :

LA LETTRE DE DEMAIN : et voici le morceau de Toi que je lis :

… et toutes les trois commencèrent de parcourir les petits routins du cimetière, stationnant devant chaque concession et s’entretenant du défunt gaiement.
Chaque pas les jetait dans un sujet nouveau et tout cela faisait qu’elles ravaudaient l’histoire du pays. (…) Elles enjambaient une maison, elles retrouvaient la famille un peu plus loin : elles s’amusaient, et il y avait de quoi s’amuser dans ce répertoire de croix de pierre et de bois, de dalles qui s’effritaient et de couronnes rouillées !

recopié de la main de ce maniaque d’M. O., dont on se demande ce qu’il veut, à la fin ? — Si quelqu’un le sait, qu’il m’écrive.


(Michel Ohl)




Sur l’Alamblog : un portrait de Gaston Chérau

mardi 21 avril 2009

La vie des lettres continue (9 septembre 1939)

faussemanoeuvre.jpg Va bene ! Les blindés lisent aussi.



LA VIE DES LETTRES CONTINUE

La vie littéraire s’était presque complètement arrêtée au début de la guerre de 1914, et n’avait repris que lentement. Il ne semble pas devoir en être de même cette fois-ci.


Les librairies sont ouvertes
Beaucoup de librairies sont ouvertes, et ont immédiatement adapté leur étalage aux circonstances. On a mis en vedette tous les ouvrages et brochures de publication récente sur la Pologne, sur l’hitlérisme, sur le redressement français. Les Pleins pouvoirs de Giraudoux sont en bonne place. Des acheteurs se présentent-ils ? Plus qu’on ne croirait, nous a-t-on dit, au cours d’une rapide enquête que nous avons faite chez quelques libraires parisiens.

Que lit-on ?
Un libraire proche de la gare Saint-Lazare nous répond :
- Ce que nous vendons le plus, évidemment, ce sont des brochures qui renseignent le public sur la défense passive et la protection contre les gaz. Mais ne croyez pas que la littérature ne “marche” pas. Les gens s’ennuient pendant les alertes, et il leur faut suppléer au laconisme des communiqués. Aussi voyons-nous entrer des clients. Je viens de vendre un Autant en emporte le vent, et un journal de Green. Un de mes vieux clients m’a même demandé de lui signaler les nouveautés. Nous n’en sommes pas là. Mais cela reviendra. Sur la rive gauche :
- Il y a un courant ralenti de livres sérieux. Peu de romans, mais de l’histoire. de la politique étrangère, des essais.
Près du Théâtre-Français :
Nous vendons d’abord des cartes de Pologne, d’Europe centrale, de la frontière lorraine. Mais on achète aussi des livres des classiques, de la philosophie. Un officier vient de nous demander un Montaigne pour mettre dans sa cantine. Nous pensons qu’on ne cessera pas de lire, que même on lira peut-être beaucoup.

Les éditeurs tiennent
Toutes les grandes maisons d’édition assurent leurs affaires courantes, avec souvent une direction et un personnel très réduits par la mobilisation. Et l’on examinera dès qu’on le pourra, les possibilités d’éditions nouvelles. On nous signale, de divers notés que la vente à l’étranger (Belgique, Suisse, Amérique notamment) est à l’heure actuelle le principal débouché de l’édition française. Voilà qui doit être pris en considération de façon active, en liaison avec les services de la propagande.

Les revues paraîtront
Revues et hebdomadaires re cessent pas de paraître, pour la plupart. Le nombre des pages est seulement réduit, pour sa conformer aux prescriptions du gouvernement. La Revue des Deux Mondes aura â son sommaire du 15 septembre un article sur les forces de la Pologne, et la Revue de Paris publiera à la même date un reportage sur Dantzig par le dernier Français qui y soit allé. La Nouvelle Revue Française, qui avait cessé de paraître en 1914, continuera sa publication régulièrement. Candide a paru, en gardant sa page des « Idées et des Livres ». Gringoire continue également sans modifications, Marianne, aussi. ”Les Nouvelles littéraires et Temps présent” sont annoncés pour la fin de la semaine.



Le Figaro, n° 252, 9 septembre 1939, p. 4.

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