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mercredi 9 septembre 2009

Marc Stéphane, par A.-R. Schneeberger (1912)

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Visages contemporains

MARC STÉPHANE


Le génie de l’homme matériel a cette faculté suprême de rabaisser toute idée qu’il touche ; parlez-lui science, il répond automobile, parlez-lui art, café-concert, parlez-lui religion, la calotte ; et si vous essayez de rompre la sereine grandeur de cette rapide digestion, alors parlez-lui femme, et sa goinfre baye, ses yeux chavirent : ce mâle débile pense aux putains.



Cynique. Compte actuellement peu de pareils pour savoir, à cette façon, vider l’apparence promitieuse d’un contemporain, ce qu’il appellerait la peau de son ours. Alors tout le cirque des vanités, les tares morales, l’emphase tapageuse, le ventre accapareur, toutes ces scories gonflent, crèvent et s’étalent entre ieux phrases cinglantes et lapidaires,ou dans un court récit véhémentement développé.
Son style enserre : la phrase légère, précise, dessine tout ce qu’elle veut dire. Exacte de relief, elle a peu de pénombre, elle ne joue pas avec des entités, c’est avec des hommes qu’elle combat, et ces hommes elle en veut brûler de sa flamme la sombre turpitude, la noire hypocrisie. Il y a peu de sourires dans ces cinq petits volumes de réflexions humaines… trop humaines, si vous en rencontrez parfois, délectez-vous à leur fraîcheur d’oasis, ce sont les délicieux instants : je citerai du tome premier, la mort de la petite tortue des îles, Marjolaine (1).
D’ailleurs quelle belle langue manie Marc Stéphane (les deux premières séries sont, exemplaires) avec ses archaïsmes/pittoresques, des expressions que l’usage a perdues pour notre grand dam, et qui donnent aux pensées, aux aphorismes et boutades, cette forme savoureuse et originale aussi éloignée de l’afféterie où se complaisent nos chers maîtres, que de la facile vulgarité de nos politiques en renom. Peut-être descend-elle trop (plusieurs pages des dernières séries) à T’attaque personnelle et même à l’injure, mais Marc Stéphane est un pamphlétaire qui n’a rien d’inactuel ; c’est delà vie chaude et palpitante qu’il ramène avec ses poings. L’art du pamphlétaire n’est pas sans analogie avec l’art du caricaturiste, comme lui d’une ligne, il sait d’un mot faire grimacer ses modèles, ainsi il devine sous les harmonies superficielles delà forme les révoltes profondes de Ta matière, et Marc Stéphane l’affirme assez souvent non sans un sourire : « Ce n’est point que je sois un suppôt du Gésu, car je suis plutôt un vieux diable. » Il aimerait, j’en suis sûr, en exergue à son faciès, cette pensée de Daumier : « Il faut être de son temps ! »
Et pourtant Marc Stéphane est un philosophe, un très fin philosophe et un philosophe « inactuel ». Et de cela, il faut le louer sans réserve ; avoir su échapper à la folie de son siècle, avoir su opposer sa conscience à l’opinion, avoir vu nettement la fragilité du dogme matérialiste plus impératif encore que l’orthodoxie religieuse.
« Le libéralisme philosophique est si totalement banni des postulats nouveaux de la pensée contemporaine, dit-il, imbue de la seule science expérimentale, que je ne désespère: nullement de voir avant que de mourir l’Inquisition restaurée par le dogme rationaliste. » Et quelles délices pour nous penseurs,les trop rares aphorismes où notre auteur se complaît à jeter les bases d’une philosophie hautement humaine, avec ce cri de guerre qu’il lance fièrement à travers nos veules mégalomane-matérialistes d’aujourd’hui : « Je méprise Haeckel. »
Il fallait encore de la bravoure pour réagir contre le féminisme bêta de nos lénitifs penseurs actuels qui, dignes néo-darwiniens, incapables- de sentir une quelconque nuance de la nature monistes de pensée, de sens, d’intelligence, ne savent plus comprendre l’inégalité foncière des êtres, la marche évolutive et transcendante de la volonté parmi les innombrables formes harmonieuses de la vie. Supprimant l’âme et Dieu, nos monistes ont pensé régler cette marche de la vie avec leur raison fragile et faillible comme toute raison humaine, et déjà ce subtil échafaudage est entouré, submergé de tous côtés, et leur nef fait eau ; alors pour boucher les trous ils embarquent les femmes : nos intellectuelles, mieux nos cérébrales, celles que Laforgue a clouées puérilement, d’un mot terrible : « La femme bête à chignon » ; pas la compagne de l’homme, mais son égale, sinon son ennemie. Et notre auteur saisit alors d’un aphorisme profond l’un des malaises du siècle ; « La lumière de l’homme est dans son cerveau, le génie de la femme est dans son coeur; et c’est par la transgression toujours plus flagrante de cette loi naturelle, pourtant primordiale, que vient le malaise d’un siècle où l’homme s’efforce à sentimentaliser loin de la femme et la femme à cérébraliser tout en méprisant l’homme. »
Pour ces actuels qui n’ont pas su tuer leurs sens et ne connaissent plus l’innocence des sens, Nietzsche a donné cette parabole : « Ils n’étaient pas en petit ceux qui voulaient chasser leurs démons et qui entrèrent eux-mêmes dans les pourceaux. » Car derrière le cerveau de nos féministes et au coeur des intellectuelles, Marc Stéphane et moi, nous avons vu se refléter cette belle fausse, vieille comme le monde, la chienne Sensualité.
Marc Stéphane est encore à rencontre de la généralité de ses contemporains un être moral ; parce que l’ancien idéalisme transcendental est en voie d’avoir demain sous le nom d’individualisme, en morale et de symbolisme en art un renouveau fertile, Marc Stéphane s’est bien gardé de croire, tel un simple primaire, qu’individualisme en morale voulait dire immoralisme ou amoralisme. Il a compris que supprimer, comme le voudraient nos scientifico-dogmatiques, le sentiment moral, c’est supprimer les plus belles nuances de cet art délicat, simple à la fois et si complexe de la vie. Evidemment, la morale de Marc Stéphane n’est pas une morale ordinaire, elle ne ressemble en rien à la commune morale bourgeoise, cette morale courante, doux oreiller sur lequel les hommes aiment à dormir, et l’uniformité n’est pas du tout son fait. Les esprits traditionnels qui ont l’habitude de distinguer dans la nature le Bien et le Mal ne savent comprendre cette conception neuve de l’éthique, à savoir, qu’en regardant la vie non comme un absolu, mais comme une transition, le poète puisse la douer d’une loi différente de leur bien et de leur mal.
Au fond, il serait nécessaire de se placer devant chaque individu comme la Volonté créatrice se place devant le monde, avec un idéalisme optimiste. Marc Stéphane, lui, qui n’est qu’un homme s’est placé devant les hommes,et sa grande tristesse celle qui se dégage d’entre ses plus belles pages, c’est qu’il ait trouvé si peu d’hommes autour de lui ; cependant, toujours amoureux de la vie, il n’a point chanté comme notre poète :

Les dieux s’en vont ; plus que des hures ;
Ah ! ça devient tous les jours pis ;
J’ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l’Inclusive Sinécure.

Seulement ce philosophe est devenu patiemment.logiquement, outrément pessimiste. Nouveau Diogène, il cherche sans cesse, à la lueur de son lucide cerveau, « les quelques douzaines de braves gens dont peut se conjouir par génération notre imbécile humanité ».

A.-R. Schneeberger


(1) Aphorismes, boutades et propos subversifs.



Pan, n° 8-10, septembre-octobre 1912, pp. 608-611.

samedi 5 septembre 2009

Pauvre femme (1914)

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Du Ruy Blas :

Elle fut jolie, elle eut même quelque talent et elle fut une artiste choyée des Parisiens qui, à maintes reprises, lui prouvèrent de la sympathie et la tirèrent des ennuis où l’insouciance la faisait toujours retomber. Elle fut aussi, et souvent, mauvaise camarade. Que celles qu’elle égratigna lui pardonnent, puisque aujourd’hui l’éther et la morphine ont conduit l’ancienne jolie femme dans cette “Cité des Fous” que nous révéla avec talent Marc Stéphane et puisque, égarée, inconsciente, ne se souvenant plus de rien, Odette Valéry erre sous les grands arbres de Sainte-Anne.
Oui, pauvre femme ! Mlle Odette Valéry connut de beaux soirs. Elle fut une superbe ballerine, qui débuta avec l’éclat dans l’Enlèvement des Sabines, et a qui Jean Lorrain consacra des pages enthousiastes. Sa camarade des Sabines, Jeanne Margyl est morte, Odette Valéry est folle. Pauvre femme, comme dit Ruy Blas !


La Renaissance politique, littéraire et artistique, 9 mai 1914, p. 28.

lundi 17 août 2009

Marc Stéphane, précurseur de Louis-Ferdinand Céline

sc0000fe79.jpg Marc Stéphane en “prolétaire des champs”.



Le livre de M. Louis-Ferdinand Céline Voyage au bout de la Nuit, édité par Denoël et Steele, est le livre du jour.
On a pu imprimer que l’aventure d’Emile Zola recommençait. Il est possible. Ce livre est fort, franc et nous repose des fadeurs, des tarabiscotages et des snobismes de la mode.
Si nous avions un reproche à adresser à cet écrivain, ce serait d’avoir, par endroits, laissé reparaître la littérature. Il est évident que, commencé dans le ton du langage populaire, voire populacier, ce ton devait, pour la plausibilité, être conservé jus qu’au bout. Un auteur du plus grand talent, d’ailleurs, qui fût longtemps méconnu et qui n’a pas la place à laquelle il a droit, (c’est Marc Stéphane que nous voulons dire), a su, lui, conserver dans ses livres cette unité de ton qui est probablement la seule qualité manquant au Voyage au Bout de la Nuit.
Néanmoins, M. Céline, s’il ne nous apporte ni quelque chose de tout à fait nouveau, ni le chef-d’oeuvre que certains proclament, nous apparaît comme un écrivain puissant, l’un de ceux qui régénéreront peut-être la tiède, commerciale et prétentieuse littérature d’hier et d’aujourd’hui. — N.




Georges Normandy in L’Esprit français, n° 77, 10 janvier 1933, p. 127-128.

samedi 25 juillet 2009

Médaille : Marc Stéphane (1929)

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Médaille : Marc Stéphane

Grand, bien découplé, solide encore malgré l’âge, anarchiste, — qu’on dit —, il avait durant des années tiré le harnais de besognes diverses, écrivant par-ci, cheminant par-là, n’ayant pour richesses que ses yeux clairs, son vert, langage, un cynisme à base de candeur. Ce ne sont pas de telles qualités qui vous font décrocher la gloire. Un peu moins de talent et un peu plus de « savoir y faire » vaut mieux. Marc Stéphane, lui, n’en à jamais eu.

Or l’autre année, il publia Ceux du trimard, son histoire. C’était musclé, coloré, juteux, avec un mouvement de tous les diables. Léon Daudet le lut, s’emballa, trompeta son emballement. Voilà notre homme lancé ! Lui, sagement, se retire dans son jardin, le cultive et, végétarien, ne mange que ses fruits. Le soir, il philosophe avec sa femme, ou bien écrit.

Et voici le miracle. : Marc Stéphane publie ces jours-ci, Verdun, ma dernière relève du Bois des Caures. On ne peut pas dire que pour une fois — le hasard l’aidant — il n’ait pas eu le sens de l’opportunité. Toute notre critique, tous nos courriéristes littéraires, et une grande part de là publicité de certains éditeurs sont accrochés à des livres de guerre, qui viennent de l’autre côté du Rhin : celui de Remarque, qui est une oeuvre de premier ordre, et l’autre, Guerre, qui. est le néant du néant. On annonce Classe 22 et d’autres cadets. Oui, mais voilà ! Tandis que tout Paris n’a d’yeux que pour ces traductions, le livre de Marc Stéphane passe quasiment inaperçu. Quelle stupidité ! Quelle injustice ! Il n’y a donc plus, à Paris, de critiques indépendants et qui lisent ?

Car Ma dernière relève au Bois des Caures est un des rares livres de guerre qui doivent rester. Cela est vu, senti, transcrit de façon goguenarde et impitoyable. L’action, qui se passe en cinq jours, vous en apprend plus sur la guerre que ces prétendus reportages objectifs qui ont la prétention d’embrasser toutes les hostilités et ne sont qu’un tissu de platitudes. Le livre de Marc Stéphane crie la vérité. Pas de pitié ridicule, pas de bourrage de crâne, pas de plaidoyer en faveur des petits ou des grands : la vérité ! C’est ça. C’est cinq journées en enfer, avec la gouaille, le cran, le mépris, la grossièreté et la bonhomie que cela comporte.

Pour le style, quel régal ! La langage est dru, dense, vert, cynique. Quand le français ni l’argot n’y peuvent aller, l’auteur forge ses mots à la manière des grands bonshommes du seizième siècle, les Amyot, les Rabelais, les Montaigne ; il n’est pas une page, pas une phrase qui soient indifférentes. Combien de livres peuvent mériter un tel éloge ?

Pisanello

L’Européen, 30 octobre 1929, p. 11.

dimanche 19 juillet 2009

Marc Stéphane contre Alcanter de Brahm

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Bruno Leclercq nous communique cet entrefilet déniché dans La Critique (n° 4, 20 Avril 1895), à la rubrique « La Critique – De Tout », signé Aspic :

« Notre collaborateur Alcanter de Brahm vient, dit-on, de publier une réédition de l’Arriviste, cette étude si curieuse du monde des lettres modernes et des cénacles décadents. Mais pourquoi diantre a-t-il pris pour pseudonyme Marc Stéphane ? »


Pour avoir lu L’Arriviste de Marc Stéphane, roman de formation, nous ignorons tout de celui d’Alcanter de Brahm qui nous permettrait de nous faire une idée.

Deux hypothèses :

“Comme tu le sais, ajoute Bruno, Alcanter de Brahm avait fait paraître chez Souque, son Arriviste en 1893, il inventait ainsi ce néologisme.”
Néologisme réutilisé par Stéphane ?

On ne peut s’empêcher d’imaginer l’hypothèse numéro deux : le créateur pléthorique de néologismes Marc Stéphane se réappropriait en 1895 un mot lancé trop vite près d’une oreille trop attentive ? La suite de sa carrière littéraire prouve qu’il avait du talent pour la néologosserie… Et la réappropriation individuelle était bien dans son caractère. L’anonyme Aspic faisant naturellement payer à l’impétrant l’outrage au maître (les maîtres ont toujours raison).
A bien y penser, il se pourrait qu’Alcanter de Brahm soit le personnage de maître peu vertueux peint par Stéphane ! Là, l’anecdote prendrait une profondeur insoupçonnée…

En attendant qu’une bonne âme nous permette de lire le roman d’Alcanter de Brahm, supputons…

lundi 6 juillet 2009

Marc Stéphane, par Jean Ott (1911)

MarcStephaneLoups.jpg ill. Jean-Jules Dufour



Nos Collaborateurs

MARC STEPHANE


Sa violence est faite de bonté, et son scepticisme de foi. Prenez tous ces cris de révolte comme les coups de gueule d’un vieux lion. Ils disent clairement la souffrance, la désillusion et l’invincible désir du mieux ; ils disent le dégoût d’un esprit libre égaré dans une époque de formalisme, ils sont, au jour le jour, la notation des petits ridicules et des grandes lâchetés du siècle. Anarchiste ? Allons donc ! Est-ce qu’Ezéchiel était un anarchiste, qui appelait sur un monde pourri la purification de la foudre ? Il serait trop facile, vraiment, de faire pendre Marc Stéphane avec quatre lignes de ses Aphorismes ; mais si vous les lisez jusqu’au bout, il vous deviendra tout à fait impossible de ne pas l’aimer.

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lundi 29 juin 2009

Les Contes ingénus de Marc Stéphane

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Les “Contes ingénus” (I) de Marc Stéphane

M. Marc Stéphane est un gars de la coterie des tailleurs de rêves. Il aime la vie, dans ses marges. Contempteur de la Société, il va d’instinct, au pays des hommes, vers les réfractaires, les gueux, les marteleurs de la vieille route de misère. Anarchiste des lettres, il va d’instinct, au pays des mots, vers ceux qui sentent le fauve des fabliaux, qui sont fouettés du plein air des chemins patoisants, vers tous les vocables cliquepatins et coquefridouilles. Copieusement, il méprise l’ordre établi et les phrases bourgeoises. Il a le goût, la fièvre, de la liberté totale, absolue.

Tel, il a précisément connu la guerre, sur laquelle dans Verdun, ma dernière relève au Bois des Caures, il écrivit des pages cruelles, animées, fortes. Tel, encore, et si nous prenons à la lettre une de ses préfaces, il a connu le dur travail du journalier. Les heures, en se succédant, embrigadaient dans de rudes cadres sociaux cet affamé d’indépendance : ce réfractaire a souvent tenu, avec noblesse, l’arme ou l’outil.

Il en a dit ce qu’il pensait, franchement, âprement et, quand il le fallait, gaillardement. Un de ses livres : Ceux du trimard paraît, à ce point de vue, particulièrement suggestif. De haut goût, écrit dans un style d’argot et dans un mouvement de marche, d’un étonnant naturel, il vibre de grande verve gouailleuse. II y a là des phrases qui rissolent comme du lard dans la poêle, avec une petite chanson grasse. Ces histoires de fuite devant les cognes, d’amours bohémiennes, qu’il recueille de son vieil ami Baptiste, trimardeur amer et jovial qui se pendra au dernier chapitre, sont d’une, sûre truculence. Mais si l’auteur a rendu sensible en certaines pages, « l’éternelle mélancolie du pauv’ gueux», il a fait, en d’autres gronder contre ia société mauvaise la colère de ceux qui sont nés dans la misère et n’ont connu nul appui, du gosse du pénitencier ou de Baptiste lui-même, vieilli et violent. La vision du monde de M. Marc Stéphane est amère, mais véhémente.

Fuyant les obsédantes visions de la bataille, lassé du trimard, a-t-il eu un dégoût définitif de l’humanité ? « L’homme, écrit-il, est, en vérité, étrangement fécond en goûts bizarres, et cruellement dénaturé. » En tout cas, il s’est mis à regarder vivre les bêtes, il s’est cloîtré dans la nature. S’est-il demandé si les sociétés animales ne se montraient pas féroces, si la nature n’apparaissait pas hostile? S’il s’est posé cette question, il l’a résolue par une frémissante négative. Il s’est apaisé dans des songes ruraux et des féeries agrestes.

Et certes, ils sont ingénus, les deux contes qu’il nous offre aujourd’hui, éclairés de cet adjectif. Le premier nous montre le jeune Bignauzet influant sur la réalité par son sens subtil de l’irréel ; s’étant aperçu qu’il suffit de regarder sentimentalement, d’aimer les choses qui ne sont pas « ce que les pauvres yeux de chair voulaient voir sottement » ce subtil gamin aux joues de pomme d’api mêle adroitement les fées à sa vie, à celle des siens, et parvient, par d’ingénieux apologues, à réconcilier son père et sa mère puis à obtenir la garde d’un troupeau de moutons dans la montagne. Le second nous peint M’zélotte, la vipérine « aux yeux de jais vif cerclés d’or », qui se réveille au premier chaud soleil, cherche en vain son ami le seigneur Pouf, gros lézard « à l’habit brodé de perles et de paillées », puis, guidée par les fées des bois et des lacs, aidée par la vieille vipère Aspidie, par un bourdon, par un mulot, le délivre de la cage de verre où le chasseur l’avait clos. Sujet mince ? Contes bien ingénus ? Mais d’abord il y a là une leçon. M. Marc Stéphane engage le monde brutal d’aujourd’hui, le monde de matière et de haine, à voir autrement que par les yeux de la chair, à distinguer, au delà des apparences, des vérités, de joie et d’amour ; avec en exergue un vers de La Fontaine, il engage les hommes à prendre exemple sur les animaux généreux et fraternels. Et puis il y a la manière du conteur. M. Marc Stéphane a choisi cette fois dans la cohorte de ses mots familiers ceux de fable et de féerie, les mots de passé, les sonorités de jadis. Il use d’un style parfois bizarre, souvent évocateur, toujours curieux, et dans ce style il reproduit, en terrien qui voit, entend palpiter la nature, toute la sourde vie d’un paysage.

« Prolétaire agricole », M. Marc Stéphane habite maintenant, je crois, non loin de Paris, à la campagne. Il cultive sa terre enchantée pour lui comme une fable sans cynisme. Il cultive son style, aussi vert que les herbes où file la vipérine. Il a mis, tout autour, des haies originales, des contorsions de phrases griffues et fleuries ? Sans doute. Mais il a son champ à lui. C’est beaucoup.

Emmanuel Aegerter

(I) Cabinet du Pamphlétaire.


L’Européen, 24 décembre 1930, p. 11.

mercredi 24 juin 2009

Ceux du trimard dans Les Potins de Paris (1928)

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CEUX DU TRIMARD

Le français est sorti du « sabir » parlé par le peuple franco-gallo-romain, et toujours la langue du peuple a été plus riche.que la langue de la « société » qu’elle a plusieurs fois rajeunie.
Ou le sait, mais on l’a publié.
Aussi est-il bon qu’un hardi .plongeur comme M. Marc Stéphane vienne, du sein du fleuve populaire continuant de pousser ses eaux denses entre les berges desséchées, nous montrer les trésors qu’on y trouve encore.
Gomme dans les premiers temps où il forma la langue et dans ceux, ultérieurs, où sans cesse il la modifia et l’orienta, le peuple n’a pas seulement des trouvailles d’expression unique de vigueur et, de pittoresque, des images magnifiques de couleur et de vie, mais aussi un sens extraordinaire du rythme et de la musique du langage, qui lui fait allier le son au sens, chercher les résonnances, allitérations et assonnances, en artiste continuel.
M. Marc Stéphane.a-t-il recueilli mot pour mot les histoires de son « Batiss’ » « tapé de Cambrai », endurci « réfrac » qui passa sa vie à « faire del poussière sus 1’grand’route » — car « c’est ses .pattes qui nourrissent le loup » —, ou a-t-il.suffisamment vécu parmi les gens du trimard pour s’assimiler la langue de certains d’entre eux, et la manier comme eux-mêmes ? Peu importe.
Celle de Batiss’ est un mélange de parler « ch’ti mi », d’argot parisien et d’expressions narquoises, avec des souvenirs de caserne, voire des. bribes de langage « policé » plus ou moins déformé, restes de ses relations avec ces messieurs de la maréchaussée, du tribunal et autres bourgeois qu’il lui fallut fréquenter parfois, des journaux et livres lus au hasard des rencontres. Des dictons trappus, de curieuses et souvent savoureuses sentances expriment la philosophie apprise par ce rude homme de sa dure vie. Et de temps en temps une magnifique veine du plus pur vieux français vient rattacher notre conteur au plus vieux solide fond de ce vieux pays, dont, s’affirme la perdurance aux « basses » couches.
Il est possible que, si l’expérience était répétée avec divers « sujets », à l’intérêt que présentent de tels livres pour le lecteur ordinaire, de par leur accent et leur facture originale, un autre s’ajouterait pour certains, qui font métier d’écrire et qui pourraient en tirer de grandes leçons ; comme, de l’instinct, les parties trop conscientes d’un individu excessivement cérébralisé. — Grasset, édit.



Les Potins de Paris, n° 2207, 22 juillet 1928, p. 11

mercredi 3 juin 2009

La mort la Littérature (début XXIe siècle)

Tombeau.jpg Tombeau du roi Sakalava Babay



L’ambiance est si délétère, le sentiment de frustration si général que l’on voit fleurir partout des réflexions sur la mort de l’art, de la littérature, de la créativité - on ne prononce surtout plus le mot “décadence”, ça fait réac. Nous profitons de la mise en ligne de la 5e livraison d’LHT, revue universitaire en ligne, consacrée à la fin de la littérature pour en remettre une louche.
L’ensemble de la livraison est particulièrement intéressant. Depuis les trois textes historiques de Jacques Rivière (“La crise du concept de littérature”, 1924), Raymond Dumay (“Mort de la littérature”, 1950) et Jacques Etienne Ehrmann (“La mort de la littérature”, 1971) jusqu’à l’entretien avec Dominique Viart.

Sommaire
Alexandre Gefen : Ma fin est mon commencement : les discours critiques sur la fin de la littérature
Guillaume Artous-Bouvet : Versions d’un tombeau
Olivier Bessard-Banquy : Du déclin des lettres aujourd’hui
Stéphane Chaudier et Julian Négrel : Le Stabat Mater de Régis Jauffret : quel tombeau pour quelle littérature ?
Alexandru Matei : La perplexité devant la littérature
Mathilde Morantin : « Usages du roman pour une littérature usagée » : l’instrumentalisation du roman au service de la fin de la Littérature
Timothée Picard : La mélomanie porte-t-elle les écrivains à la « déclinologie » (et vice-versa) ?
Kôjin Karatani La fin de la littérature moderne
Dominique Viart Résistances de la Littérature contemporaine (entretien)
Enrique Vila-Matas : Les Dés des os des morts (fragments)

Notons encore ce fragment d’une synthèse assez juste d’Olivier Bessard-Banquy :

“il entre souvent, dans le discours des déclinologues, des arrière-pensées stratégiques (mieux vaut dénigrer ce qui existe si l’on veut valoriser sans le dire sa propre production). On peut surtout noter que cette vision noire de l’écrit s’explique par un amour pulsionnel de la littérature et une souffrance bien compréhensible devant le peu de cas que le monde contemporain en fait. Dans le discours alarmiste des prophètes du malheur, il faut voir en creux l’extraordinaire puissance des lettres pour ceux qui s’en nourrissent comme la difficulté de vivre dans une démocratie qui n’est pas plus active pour convaincre le plus grand nombre de la richesse ou de la splendeur des grands textes. Le discours sur le déclin des lettres est donc un discours sur le sens de la littérature dans la démocratie contemporaine. Aucun de ces sombres analystes ne part de l’idée que la démocratie en soi mène à l’extinction des humanités. Mais tous constatent dans les faits que la marchandisation de la culture débouche sur une quête délétère du marché de masse à l’évidence incompatible avec les visées élitistes de la littérature de création. Tous se rejoignent pour reconnaître à la littérature le pouvoir qui est le sien, permettre à celui qui s’en nourrit de se construire sa vision du monde, de s’humaniser en se plongeant dans des récits qui permettent de mieux saisir comment sont, comment pensent et comment vivent les autres. Mais tous constatent aussi que ce souci de s’humaniser, de s’approfondir, a été liquidé avec le culte de la performance de la société libérale. C’est finalement au cœur de ce triste constat que l’on doit voir une lueur d’espoir : puisque la littérature est la meilleure voie d’accès à un humanisme véritable, il ne fait pas de doute que tous les désenchantés du monde moderne et de la société marchande y verront longtemps le seul refuge possible pour lutter contre les sordides appels à consommer plus et penser moins en attendant la mort”


Voilà pourquoi nous nous permettons d’ajouter cette question, en attendant la camarde : Enrique Vila-Matas, malgré son aura de co-néo-Borges (partagée avec Alberto Manguel), n’est-il pas justement celui qui illustre le mieux la lassitude ? Que peut donc nous dire sa lente, ennuyeuse quoique roborative digestion de toute fiction ?
Alberto Manguel ou Vila-Matas et leurs séides (des exemples ?) n’incarnent-ils pas le paradoxe céciteux d’une époque de hauts cris néanmoins vouée aux Maxime Chattam, aux Fred Vargas, aux Marc Lévy ? Ils sont les plus vertueux, les plus cultivés, les plus livresques des écrivains du moment, les plus doués peut-être ou pas, mais ils semblent n’avoir qu’un rôle, ces vertueux : justifier le reste du bazar.

Petite piste en forme de note additionnelle
Le journal de l’interprofession des professionnels de la profession signale ceci : aux Etats-Unis (puisque tout ce qui prime doit être validé par l’expérience américaine), un mouvement se décèle qui prend de l’ampleur en France également depuis plusieurs années (sans que le journal susdit n’en parle bien fort) : l’autoédition. Le vilain mot… En 2008, l’autoédition américaine a produit plus que les maisons d’édition installées…
Ainsi, voici rassérénés les esprits exotiques éclairés (EEE), c’est-à-dire les esthètes à fort niveau d’indépendance - on regarde du côté des primates à paluches, par exemple - qui étaient déjà bien convaincus que la médiation des réseaux éditoriaux commerciaux ne sont plus une garantie, ni de qualité, ni d’intérêt, ni de pérennité. En somme, ce mouvement reposant sur l’autodétermination et sur un rejet net du toutégaletoutisme régnant, ainsi que des diktats d’une critique paumée, veule ou compromise avec la communication télochique et ses nervis (un exemple ?) va modifier la donne.
Alors, évidemment, pour faire le tri dans le monceau d’ouvrages joyeusement issus de zones de production incontrôlées, il faut et il faudra de l’audace, du nez, du savoir, de la sensibilité : où le Lautréamont du jour ? où le talent ?
C’est précisément là qu’on commence à rigoler.
Or le rire est le propre des vivants.
CQFD.

mardi 28 avril 2009

A propos d'une plaquette de Marc Stéphane consacrée à Jean Grave (Alphonse Retté)

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I. Marc Stéphane : Pour Jean Grave (I brochure chez Vautier) (…)

I
M. Marc Stéphane estime que la Gouvernance devrait remettre en liberté notre camarade Jean Grave. Je suis tout à fait de son sentiment et voici ce que je crois devoir dire à ce sujet : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. Nous leur avons proposé l’entente commune pour le bien général. Les uns se sont déclarés indifférents. Les autres préfère s’amuser avec des rondelles de métal luisant ou se menacer, en frappant sur des tam-tams de guerre et en agitant des simulacres - sous prétexte de patrie. Ils préfèrent aussi se dépenser sans produire tandis que la masse travaille pour eux. Les indifférents sont des atrophés appelés à être éliminés rapidement le jour où éclatera la révolution sociale. Les autres sont des hypertrophiés ; partant des malsains et il siérait de les abattre le plus tôt possible. Cela serait, sans doute, une occasion de souffrance violente pour ceux de l’Idée mais le sang qui coulerait de cette plaie rendrait de la vigueur à l’espèce. En tout cas cette opération réparerait le mal causé par les fusillades de Madagascar ou de la Guyane.
Mais le souci de délivrer Grave vaut qu’on le mette en regard de ces manifestations coloniales. Nous pouvons donc dire à nos adversaires : “Rendez à Jean Grave ce que vous vous ^tes mis seize à lui prendre - quatre vêtus de rouge comme des bourreaux de foire, douze pareils à des grenouilles adorant leur roi au bord d’un marécage - sa liberté. Nous oublierons - pour un instant - que l’exploitation du poivre de Cayenne provoque des meurtres au préjudice de ceux qu’on oblige à révolter cette épice. Car si Pini qui témoigna du mépris pour les rondelles de métal luisant aussi bien que ses quatre frères en l’Idée sont morts à cause de leur foi - l’Idée ne meurt pas.”
Dans ces conditions, je (ne) vois pas pourquoi les gens qui sont chargés de couvrir et de découvrir l’Altesse Responsable ne lui feraient pas cadeau, pour ses étrennes, d’une couverture qui, sans valoir une cuirasse, lui permettrait de reprendre haleine : la libération de Jean Grave.
Maintenant, il faut faire observer à M. François Coppée, qui, dans le Journal du 20 décembre 94, crut devoir intercéder en faveur de notre camarade, que Jean Grave n’est considéré chez nous, ni comme un précurseur ni comme un retardataire. Nous n’avons cure de ces mises sous étiquette. Jean Grave agit selon qu’il est en lui d’agir. Son livre fut un coup de pioche qui nous valut de la lumière en notre cave. Nous l’aimons donc parce que le jour où il le publia étant lui-même, il fut nous tous.
En outre Jean Grave n’a jamais dit que l’homme est naturellement bon. Il laisse cet aphorisme aux personnages sensibles qui pratique la Rousseaulâtrie, par exemple Robespierre, cette quintessence de bourgeoisie.
Grave a dit : l’homme a été et est encore un assez méchant animal mais, malgré sa méchanceté originelle, le développement de sa conscience, synthèse en lui des forces naturelles, lui a permis d’apprendre à associer ses idées. Laissez le jouir intégralement du fruit de cette conquête et de ses résultats matériels, le milieu s’assainira et l’homme se haussera encore de quelques degrés au-dessus du singe. Mais si vous vous opposez à cette évolution, le jeu logique des forces naturelles vous abolira.
Tel est, à mon sens, la doctrine de Jean Grave (1).
Or si l’on doit faire encore observer à M. Coppée qu’il y a de l’enfantillage à attendre pour cueillir un fruit que celui-ci soit défendu, on peut lui tenir compte de ses velléités d’anti-fétichisme.
Quant à ceux de la Gouvernance, il leur sera fait comme ils feront eux-mêmes.


Adolphe Retté


(1) Voir la Société mourante et l’Anarchie, passim et notamment de la page 25 à la page 31 (2e édition).

La Plume, littéraire, artistique et sociale, 1er janvier 1895, pp. 18-19.


Notes biographiques sur Jean Grave (1854-1939) ici ou , les minutes de son procès, L’Anarchie, son but, ses moyens, ou encore, pour les amateurs, la fameuse lettre d’Elisée Reclus à Grave du 26 septembre 1885.

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