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jeudi 28 mai 2015

La course du printemps

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La course du Printemps

Le prix de la Renaissance est en quelque sorte le prix Concourt du printemps. Les Treize, de l'Intransigeant indiquent trois "lauréats possibles" pour le prix qui sera attribué le 7 mai prochain : M. Joseph Jolinon, à qui l'on doit Le Valet de Gloire et le Joueur de balle ; M. Martin Maurice, dont le dernier ouvrage, Amour, terre inconnue a été très remarqué, et M. André Demaison, l'auteur du "Livre des bêtes qu'on appelle sauvages".
En outre de ces trois romanciers, nous croyons savoir, bien que la liste des candidats n'ait pas encore été arrêtée a l'heure où nous écrivons ces lignes, que MM. Jean Prévost, Paul Haurigot, Marc Stéphane et Elie Richard sont également sur les rangs.
Enfin, ceci sous toutes réserves il ne serait pas impossible, nous dit-on, qu'un des membres du jury présentât la candidature de M. Roger Martin du Gard. (L'Oeil de Paris).



La Gazette de Paris, 20 avril 1929.



mercredi 27 mai 2015

Davaï !

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Dans la catégorie chroniqueuse américaine pleine d'humour, la Turque Elif Batuman casse la baraque à la manière d'une Briget Jones thésarde. Elle vient de nous proposer sous le titre des Possédés une enquête un peu incongrue, délicieusement narquoise - et même parfois franchement drôle - sur les terres délectables de la littérature russe.
Dès son introduction, le livre présente des qualités dont il serait ballot de ne pas profiter : de la vie, une fraîcheur remarquable confinant parfois à la candeur d'universitaire découvrant un sujet ou de blogueuse impatiente de partager le fruit de ses emplettes. Outre qu'on apprend et ré-apprend à la lire mille choses sur Babel ou Tolstoï qu'on croyait ne jamais oublier - et qu'à la réflexion on se demande bien dans quelles circonstances on les aurait apprises, donc pourquoi on les aurait sues... -, elle montre au cours de son aventure à la recherche de la vraie vie de la littérature russe - car son enquête en est parfois une - certains aspects du tempérament russe, les particularités de certaines demeures d'écrivains, celles de leurs héritiers secoués, tout un monde dévoué totalement à la grande littérature. Et au détour de son pèlerinage fusent quelques traits assez amusants relatifs à la théorie littéraire voire aux modalités de la création littéraire en Amérique du Nord, ainsi que toutes sortes de choses et de figures qui méritent d'être rendues notoires.
Et puis, et puis, au-delà des moments assez agréables qu'il procure, ce livre présente également l'incroyable intérêt de décourager toute velléité de participation à des "ateliers d'écriture", et c'est là qu'il est grand. A peu près comme la Sibérie.


Elif Batuman Les Possédés : mes aventures avec la littérature russe et ceux qui la lisent, traduit de l'anglais (États-Unis) par Manuel Berri. - Paris, L'Olivier, 2015, 331 p., 23,50 €

mardi 26 mai 2015

Léon Bonneff enterré à Saint-Ouen

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Le 26 mai 1923, le magazine Floréal, l’hebdomadaire illustré du monde du travail publie l’écho suivant :

« Notre magazine a eu l'honneur de publier pour ses abonnés Aubervilliers que Léon Bonneff venait de terminer lorsque la guerre éclata. Lucien Descaves, de l'Académie Goncourt, écrit une préface pour ce livre que les éditions Floréal donneront en un beau volume, à la fin de l'année.
Nous devions ici cet hommage respectueux et sincère à la mémoire des écrivains qui ont magnifiquement chanté le travail et la tragédie quotidienne du peuple.
Des deux jeunes auteurs de la Vie tragique des travailleurs, Léon et Maurice Bonneff, le premier, grièvement blessé au Bois-Le prêtre, mourut à l'hôpital, le 29 décembre 1914, et fut enterré au cimetière de Toul ; le second disparut pendant la retraite de Charleroi. Les deux frères laissaient un père aveugle qui vécut jusqu'à l'armistice, dans l'attente du miracle et le miracle, c'était le retour de Maurice, peut-être prisonnier en Allemagne. Sait-on ? Le miracle ne s'accomplissant pas, le pauvre homme se jeta par la fenêtre.
Et mercredi dernier, le caveau de famille, au cimetière de Saint-Ouen, recevait, devant quelques personnes, le corps de Léon Bonneff, dont la relève, à Toul, avait été faite par les soins de M. Lucien Descaves ami des deux frères depuis leurs débuts dans les Lettres et dans le journalisme, où ils s'étaient fait rapidement connaître et estimer.
A tant de bonnes et nobles actions qui l'ont placé parmi les meilleurs de ces temps, Lucien Descaves a ajouté, en un geste fraternel, cette piété du souvenir, fleur immortelle sur la tombe des Bonneff. »




lundi 25 mai 2015

Prenez et mangez en tous

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Adepte des voyages en terres incertaines, avec stations dans des hôtels imaginaires et passages en bibliothèques inexistantes, Vincent Puente, libraire de son état à Paris, ville un peu incertaine elle-même, vient de publier un nouveau recueil de fictions consacré, cette fois, aux librairies sans pareilles. Puente y invente des cas limites de librairies tentaculaires, baroques ou fragiles et des figures de libraires pathologiques, pour dire les choses ainsi.

Le libraire chez qui je l'ai acheté tient une librairie spécialisée dans les ouvrages défectueux. Son magasin est petit, mais il contient un extraordinaire cortèges de livres fautes, boiteux ou borgnes, dont personne apriori ne voudrait. A y regarder de plus près, c'est une cohorte de grands blessés de l'édition, un hommage aux coups de massicot de biais, aux pages mal cousues, aux erreurs en tous genres, y compris les plus inattendues.

Mettant à l'épreuve la plupart des fantasmes du libraire, du bibliophile et du collectionneur, les nouvelles du recueil soulignent ce qui est en jeu pour un amateur de livres toujours tiré entre deux hantises contraires : l'étouffement dans la profusion et l'évanouissement de la matière.
On s'aperçoit vite que c'est un panorama des angoisses du monde moderne que coud Vincent Puente. Les angoisses de la vitesse et de la saturation y forment les symptômes majeures que les livres, parfois, parviennent à résoudre, tandis que les libraires, présentés ici après la perte de leur capacité d'orientation, pleurent l'ampleur de la tâche pour atteindre la connaissance livresque minimale, la fin d'une éventuelle maîtrise et celle de l'éminence, parfois ensablée, au point qu'ils rêvent de lézards de recherche... Et puis ces courses derrière les clients pour empêcher la démarque inconnue...




Vincent Puente Le Corps du libraire. Histoire de quelques libraires remarquables & autres choses. — Paris, La Bibliothèque, 182 pages, 18 €

dimanche 24 mai 2015

Moinsir, dit-il

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Aux côtés de ces "agités du buccal" que furent Georges Fourest ou Jean Tardieu, Jean-Pierre Verheggen tient une place formidable. Il est même carrément indétrônable depuis qu'en des années 1970 il avait ausculté Divan le terrible (Bourgois, "TXT", 1979) et expliqué Le Grand Cacaphone (Chambelland, 1974). La conjonction de son audace, de son allant vital et de son inventivité font de lui une voix essentielle qu'on serait bien benêt de ne pas aller voir. Il est vrai que certains ne se plaisent pas à sourire et à s'amuser, ou qu'ils nient simplement en public succomber au charme des malices.
Ils ont tort, nous en sommes bien sûr, depuis toujours. Le rire est le signe des grandes âmes, et l'on est tenté de dire que le souci du rire et de sa transmission forme les plus belles humanités. Avec Verheggen, évidemment, on a le tableau complet, jusqu'au poil de barbe et à cette jubilation fermement assumée qui lui fait dire dans un grand éclat que Ça n'langage que moi, preuve étant faite que c'est tout à fait faux : nous y sommes tous, "en attendant l'creva".
En double hommage à Maurice Roche (Je ne vais pas bien mais il faut que j'y aille) et à Serge Sautreau dont la lecture de L'Antagonie (Journal 2007-2008, Gallimard, 2010) l'a bouleversé, Jean-Pierre Verheggen relate son quotidien d'homme vieillissant s'attendant à voir débouler la camarde.

Cela dit, j'ai beau continuer à faire le fanfaron,
Je trouille à mort, j'angoisse à crever !
Non pas que je la voie venir à l'ancienne, notre Camarde,
avec sa longue cape funéraire
et sa grande faux, pour nous faire couic cabèche
en nous coupent la chique en moi de cinq secs !
Avec son excentrique faciès, réduit à l'état de squelette ricanant,
conduisant son attelage ramasse-cadavres
en fouettant ses mazette hue bourrins
et autres cantons d'enfer !
Non, voyez-vous, c'est sa modernité (...)

On voudrait tout citer ici de ce recueil de poèmes qui se lit d'une traite — d'une coupe... —, poèmes où le poète dialogue tantôt avec lui-même, tantôt avec le lecteur, tantôt avec la camarde. Ces pages sont très belles, touchantes aussi et elles ont la suprême élégance d'être drôles à un point que les clients de nos humoristes télévisuels ne se doutent probablement pas.
Naviguant entre le désarroi, le regret et la consternation, Jean-Pierre Verheggen sait qu'en mixant un peu de provocation dans l'auto-dérision, il casse la baraque à tout les coups. Son "vieil âge" est aussi beau que ça jeunesse tonitruante et, même si l'appétit a disparu avec les rêves d'orgies rabelaisiennes, il conserve un jus que tous nous pouvons lui envier.
Verheggen président !


Jean-Pierre Verheggen Ça n'langage que moi. — Paris, Gallimard, 128 pages, 13,90 €

samedi 23 mai 2015

Bibliographie lacunaire de la collection A la porte d'Aude

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Elle n'aura pas paru longtemps, le temps de mettre au monde dix-sept volumes entre 1928 et 1930.
Son principe est original : publiée par les Éditions d'art Jordy, à Carcassonne, A la porte d'Aude se réservait aux auteurs audois. Et c'est l'occasion de constater qu'ils sont plus nombreux que l'on pense généralement.
Enrichis de frontispice, les volumes paraissaient sur une variété de papiers propres à exciter les bibliophiles. Nous en donnerons le détail un jour prochain.

Catalogue

François-Paul Alibert La Renaissance de la tragédie. - Carcassone, Editions d'art Jordy, 1928, VI-88 p., portr. front., fig. Recueil d'études inédites écrites en 1905 pour un journal local.

Joseph Fortunat Strowski Le Porteur du rouleau des morts. Dessin au trait de Germaine Caussignac. - Carcassonne : Jordy, (1928), I-51 p., planche, portrait.

André-Adrien Mengué L'Offrande à la lumière. Dessin au trait de Germaine Caussignac. - Carcassonne, Jordy, 1928, II-76 p., planche et portrait.

Jean Camp Minouche au pays du Cid. Dessin au trait de Germaine Caussignac. - Carcassonne, impr. P. Polère ; éditions d'art Jordy, 1929, 64 p. et portrait.

Jean Mistler Triomphe de Paris. Frontispice de Robert Delaunay. - Carcassonne, Jordy, 1929 (Carcassonne, Imp. P. Polere), III-43 p.-(2) f. de pl. dont 1 portr.), planche, portrait.

Jean Lebrau Montagne noire. Poèmes. Frontispice de Marguerite Tiquet. - Carcassonne, impr. P. Polère, éditions d'art Jordy, s. d. (1929), 50 p., portrait et illustration.

Paul-Sentenac Figures et paysages d'Occitanie. Avec un portrait de l'auteur et un bois gravé d'Auguste Rouquet. - Carcassonne, Impr. P. Polère ; éditions d'art Jordy, 1929, 58 p.

Marcel Barrière Le Carnaval de Limoux. Avec un portrait de l'auteur et un bois gravé de Lagarrigue. - Carcassonne, impr. P. Polère ; éditions d'art Jordy, 1930, 72 p.

Henri Duclos Corbières. Avec un portrait de l'auteur et un dessin de Jean Arnaud. - Carcassonne, Impr. Gabelle, éditions d'art Jordy, 1930, 43 p.

Pierre valmigère Contes de fées, avec un dessin au trait de J. Ourtal. - Carcassonne, Éditions d'art Jordy, (1930), 57 p., planche, portrait.

Achille Astre Quelques artistes de mon temps. Avec un portrait de l'auteur et illustrations de Willette, Chéret, Rouquet. - Carcassonne, Impr. P. Polère, éditions d'art Jordy, 1930, 56 p.

Joseph Delteil La belle Aude, avec un portrait de l'auteur. Frontispice de Germaine Caussignac. - Carcassonne, Éd. d'art Jordy, (1930) (Cacassonne, Impr. P. Polère), 58 p..

Jean Girou Profils occitans (Antoine Bourdelle. Aristide Maillol. Achille Laugé), avec un portrait de l'auteur et en frontispice un buste inédit d'Antoine Bourdelle. - Carcassonne; Impr. Gabelle-éditions d'art Jordy, 1930, 73 p.

Benjamin Crémieux La Grenouille et les Trois Nourrices avec un portrait de l'auteur frontispice de Marguerite Tiquer, 1930, 63 p.

Prosper Montagné Le Festin occitan. - Carcassonne, éditions d'art Jordy, 1930, 110 p., portrait, frontisp. de Léon Girou.

Pierre Reverdy Pierres blanches, poèmes. - Carcassonne, Jordy, 1930, portrait, frontisp. de Marc Chagall.





vendredi 22 mai 2015

Comment on file les assassins et les malfaiteurs (1923)

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Comment on arrête les malfaiteurs et les assassins
Notre conversation avec M. Faralicq, commissaire à la Direction de la police judiciaire Les tristes actualités dramatiques qui occupent l'attention du public au détriment de tant de choses saines et nobles qui se trouvent étouffées et vaincues, les triste épisodes de haine ou d'amour, les lâches et sanglants vengeances, les cupidités effroyables qui aboutissent a des assassinats raffinés, cette ambiance enfin où se déroulent les drames les plus effroyables, toutes ces laideurs comportant cependant un intérêt. C'est à ce point de vue que nous nous sommes placés en écrivant cet article.
Comment arrête-t-on les malfaiteurs, les bandits, les criminels ? Quels sont les moyens employés ? De quelle façon. opèrent les policiers qui oint mission de découvrir l'individu inconnu sur .qui pèse la responsabilité mystérieuse d'un vol ou d'un assassinat ? Telles sont les questions qui se posent journellement, et auxquelles, faute J" renseignements précis et de documentation exacte, qui ne peut que répondre très vaguement. J'ai obtenu die la Direction de la Police judiciaire, l'autorisation de recueillir, à Ia Préfecture même les éléments indispensables à la confection/de cet article.
- Tout d'abord, me dit M. Faralicq, il importe que les questions que vous désirez me poser aient trait à une conception précise de ce que vous voulez savoir.
J'informe M. Faralicq de mon désir de connaître les dessous pittoresques de la vie policière, le mécanisme des filatures et des arrestations. Il s'empresse de me dire :
- Je vais peut-être, cher monsieur, détruire en vous une illusion entretenue par la vision cinématographique, a moins que, déjà, vous n'ayez discerné les erreurs et les fantaisies accréditées par certains films. On imagine généralement la police comme un ensemble de gens qui « camouflent, se transfigurent. s'habillent de multiples façons, un peu à la façon de Frégoli. D'autres personnes se figurent nos inspecteurs sous l'aspect légendaire et opulent d'un Javert, pourvus d'un gourdin et d'un haut chapeau, avec d'énormes moustaches. Eh bien ce n'est pas cela du tout ou, pour parler plus exactement, ce n'est plus cela.
Partez du principe de l'invisibilité de police. L'homme qui « file » doit passer inaperçu, et pour passer inaperçu, il faut non seulement que son adresse contribue à disparaître physiquement, mais aussi que son type ne soit pas de ceux qu'on, remarque. Nous choisissions donc de préférence des hommes-petits ou moyens, moyens d'aspect, moyens d'allure, moyens à tous les points de vue Leur physionomie ne doit exprimer aucun sentiment particulier, ne révéler aucune psychologie. Leur figure doit être confuse, leur accoutrement ordinaire.
Remarquez l'ensemble de la masse, les gens qui passent dans la rue. La majorité est vêtue d'une façon ordinaire. C'est donc dans un accoutrement frisant la vulgarité que l'inspecteur doit exercer son métier. Il doit exceller en l'art de ne pas être vu et quand, comme cela se produit quelquefois, il se rend compte que l'homme sur la tracé duquel il est, a la sensation d'être suivi, il doit abandonner sa piste.
Je demande à M. Faralicq :
— Il n'y a donc pas de moyens professionnels particuliers, au de subterfuges spéciaux ?
— Il n'y a que des trucs inspirés par les circonstances au milieu desquelles nous devons nous débattre. Le plus simple est donc de n'employer que les choses indispensables. Nous avons eu, occasionnellement, au moment de l'affaire Bonnot, une femme à notre service, la fameuse « Maria ». Cette femme se transformait avec un rien : un simple fanchon substitué à son chapeau la rendait méconnaissable. — Vous avez dû rencontrer des affaires particulièrement difficiles ?
— Certes. Et je vais vous en citer une. Il s'agissait d'une libraire qui écoulait, dans une clientèle fermée, des livres obscènes. C'étaient des gens roués et méfiants. Leurs livres étaient amassés dans une sorte d'« Enfer », où ils n'allaient les chercher que pour des clients connus d'eux seuls. Toutes les filatures étaient semées.
Quand ils se voyaient suivis dans, la rue, ils grimpaient dans les autobus en pleine marche. Se voyaient-ils pistés dans une gare, ils s'esquivaient par une des portes des salles des pas-perdus. On mit à la disposition de nos inspecteurs des automobiles, des bicyclettes. Impossible de les arrêter. Pour cette même affaire, nous faisions des filatures à Lyon, dans le quartier de la Guillottière, où il y a quantité de maisons à double issue. Plusieurs inspecteurs furent sur leur dos. Tous désespéraient. Et il n'y en a eu qu'un. un jour, qui parvint à arrêter un des individus recherchés : un seul parmi tous ceux qui avaient été chargés de l'affaire. C'est d'ailleurs généralement par des actes d'adresse et des ruses presque géniales que l'on arrive à ce résultat. L'un de nos inspecteurs vit un jour un individu qu'il recherchait se précipiter dans un tramway. Que fit-il pour que cet individu ne puisse pas lui échapper ? Il fit sauter la perche du tramway. Un autre fit un voyage sur le ressort d'une automobile pour faire plus sûrement la capture de celui qui y était installé.
— Lorsqu'il s'agit d'un crime, d'un assassinat, pouvez-vous me dire comment opère exactement la: police ?
— Le crime une fois constaté, me dit M. Faralicq, le commissariat est le premier avisé. Nous sommes aussitôt informés. Le cadavre doit être laissé sur place et les agents ne doivent rien faire.. Les circulaires sont formelles à cet égard. La première des obligations est de procéder à l'identité judiciaire du cadavre. Ceci est le rôle de la police technique et du médecin légiste. je vais donc sur les lieux, accompagné de mon brigadier et de mon secrétaire. Le parquet est là. Le médecin légiste se livre aux premières constatations, les photographies sont prises après l'examen, du corps de la victime.
L'œil scientifique enregistre ainsi tout ce qui peut aider la justice. Les chimistes jouent également un rôle important dans ces premières investigations : par l'examen du poil, du sang, par les empreintes digitales, on acquiert des premières indications qui ont leur importance. Quand tout cela est terminé, tout le monde s'en va, sauf les agents et inspecteurs de la brigade spéciale, qui ont l'ordre de rester sur les lieux et de les fouiller de fond en comble. Cette besogne est non seulement une des plus importantes, mais elle est une de celles où la police acquiert des témoignages muets d'un caractère extraordinaires. C'est dans ce bouleversement minutieux que la preuve apparaît souvent. Et en voici de surprenants exemples : Une vieille femme, une brocanteuse, a été assassinée dans un taudis infect, une sorte de wagon converti en roulotte. Le coup de revolver lui avait traversé la tête de part (-il part. Le milieu était hétéroclite. On avait d'abord trouvé un vieux revolver dans lequel il restait une balle et une douille. On pensait d'abord que ce revolver était celui de la victime. Or, en regardant dans le prolongement die la tête de la victime un trou de la balle dans la fenêtre de la roulotte indiqua qu'il s'était agi d'une balle blindée. Ce furent déjà là d'importantes constatations. Ce ne fut pas tout. Les hommes étaient restés là tout 'l'après-midi et, en remuant, ils découvrirent, dans le fond d'un pot de fleur, un papier. Ce papier était une reconnaissance de dette datée de la veille. Un soupçon germa aussitôt dans l'esprit des policiers. Le but du crime devait être là ; et on rechercha immédiatement le signataire. Dans la banlieue, on découvrit les traces d'un individu qui habitait, dans une villa, une chambre louée an garni. Cet individu était le fils de l'ancien amant de la femme tuée. On l'arrêta et il avoua être le signataire de la reconnaissance de dette et l'assassin de la brocanteuse.
Un autre drame vous prouvera encore l'utilité des recherches. On apprit la mort d'une vieille mercière de la rue Sedaine, qui eut le crâne, défoncé à coups de bouteille. En fouillant dans la chambre de la victime, on découvrit dans son lit un miroir dont la forme était celle d'un croissant de lune. Pas d'autre indice relatif à une circonstance d'assassinat. L'inspecteur qui avait découvert ce miroir le promena avec lui. partout, sans 'cesse, le montra à tout le monde pendant un mois.
Dans un bal musette, il fit voir également ce miroir à une fille publique, qui lui dit en posséder un aussi, mais de forme ronde, qu'elle tenait d'un ouvrier miroitier. L'ouvrier-miroitier fut interrogé et, en examinant l'objet de l'assassinée, il reconnut que c'était un miroir qu'il avait donné à un individu à Levallois-Perret. On n'eut plus qu'à rechercher l'assassin, dont le signalement, des lors. était connu.
Je crois, conclut M. Faralicq que, par ces exemples, je vous ai donné une idée assez précise du mécanisme des filatures et des arrestations. Ne croyez pas au génie de Vidocq ni à la supériorité de Rossignol. A l'époque où exerçaient ces deux policiers, il n'y avait pas les obstacles qu'on rencontre aujourd'hui, multiplicité des moyens scientifiques, automobiles, métro, téléphone, etc. Un médecin me demandait, un jour, si un grand policier devait être un homme d'intelligence supérieure. Et. je lui répondis qu'une intelligence moyenne suffit. Ce qu'il faut, c'est surtout de la méthode et la connaissance du métier. Avec cela, on peut mettre la main au collet du bandit, le plus madré et le plus redoutable. »

Maurice Hamel

jeudi 21 mai 2015

† Clod'Aria (1916-2015)

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Alors qu'on poursuit le démembrement de la Laïque au profit de l'école privée, Suzanne Humbert-Droz disparaît ce moi à L'Orbrie, en Vendée où elle vivait. Née en 1916, elle a été institutrice et poète sous le pseudonyme de Clod'Aria.
Abandonnée par sa mère, adolescente tourmentée, elle a été élevé par sa grand-mère et a mené sa vie avec passion et enthousiasme, brisant à l'occasion les codes de l'école laïque forcément un peu austère, peignant et écrivant proses et poésies pour le compte de tous les éditeurs qui ont peu ou prou compté au siècle dernier (Soc & Foc, le Chat qui tousse, Edmond Thomas et Plein Chant, L'Arbre de Jean Le Mauve, etc.)
Sa poésie, simple et chaleureuse n'était pas sans malices. Elle était également haïjin.


Beau temps :
Rien dans la boîte aux lettres
Les amis jardinent...

Clod'Aria

mercredi 20 mai 2015

Une élégance de suaire

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On se doutait à la lecture de Maurice Lévy qu'il nous restait à découvrir sur les terres embrumées et froides du roman gothique et du fantastique lointain. Confirmation apportée par Florian Balduc, libraire d'ancien de son état, qui fomente des volumes appétissants remplissant allègrement les lacunes de notre paysage papetier dans des tirages parfois assez limités, sous des vêtures à l'élégance de suaire : ont paru depuis un semestre une Fantasmagiorana de 1812, une anthologie de sa propre composition sur le thème de la main — si riche durant les deux siècles derniers — et le Zofloya, ou le Maure de l'Anglaise Charlotte Dacre (1771?-1825) dont le crépitant n'a échappé à personne depuis l'analyse de Lévy, sauf aux éditeurs qui n'avaient pas songé à remettre la bête en liberté de puis 1807.
On a l'occasion de dire le particulier de cette Charlotte Dacre qui fournit un modèle, si l'on peut dire, en matière de mauvaises manières, en faisant preuve d'une certaine pureté renforcée d'une âme perdue et sauvage. Ou, pour être précis, d'une certaine pureté due au simple vide d'une âme sans réelle conformation morale. Le personnage affublé de cette caractéristique bien jouissive mais bien embêtante tout de même se nomme Sophie, elle est vénitienne, et fut (naturellement) d'abord confrontée à de mauvais exemples. Et se révéla d'une fermeté de caractère bien nette et bien redoutable.
Autour du thème du pacte faustien, Charlotte Dacre, qui usait du pseudonyme de Rosa Matilda, fit des étincelles en manifestant pour la chair des appétits marqués dans son roman librement dérivé du Moine de Lewis. Elle retint d'ailleurs l'attention pour son allant et son jusqu'auboutisme. On a beau être anglaise, on n'en est pas moins femme. Ou plutôt, ça n'est pas parce qu'elle fut femme que Charlotte Dacre usa d'une héroïne niaise qui aurait par principe respecté les codes et usages incombant aux personnes du beau sexe.
Zofloya est en la matière une notable exception du roman de ce temps, et c'est Maurice Lévy qui le dit. On vous laisse imaginer. Et vous jeter sur la bête qui ne sera pas disponible éternellement...


Charlotte Dacre Zofloya, ou le Maure. — La Frenaye-Fayel, Otrante, 2015, XII-225 pages, 24 € Tirage limité à 150 exemplaires.

Nous reviendrons sur les deux autres volumes, passablement nourrissants eux aussi :

Fantasmagoriana, ou Recueil d'histoires d'apparitions de spectres, revenants, fantômes, etc. Traduit de l'allemand, par un Amateur. — La Frenaye-Fayel, Otrante, 2015, 221 pages, 24 €

Mains enchantées, et autres mains du diable. Anthologie. De Hauff à Conan Doyle, 1824-1899. — La Frenaye-Fayel, Otrante, 2015, 205 pages, 24 €


Les trois ouvrages sont en vente sur le site de la Librairie Otrante



samedi 16 mai 2015

Quoique trois

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Un numéro de Quoique, ça n'est pas un numéro de la Revue des Deux Mondes ou de la NRf.
Un numéro de Quoique, ça vibre.
C'est une publication pleine de "couleurs, de monotypes une et deux couleurs, de mots choisis, gribouillis, feutre, photos très noires, paragraphes enchaînés, aquatintes sur zinc, graphite et mine de plomb, phrases interminables, photos floues, cyanotypes" conçus par une flopée d'artistes et d'auteurs sur des sujets variés. A commencé par l'hyperinflation d'avant-guerre en Allemagne, ou bien encore Gabrielle Wittkop et la nécrophilie.
Ian Geay, collaborateur de Quoique et meneur d'Amer, nous écrit qu'il s'agit cette fois d'"un fou égoïste et souriant, un fou morne et renfrogné, un coup de tuba sur la tête, des tchèques spartakiades, une berlinoise hyperinflation sensorielle, un cabaret culotté, une plaie béante, david bowie himself, quelques chants de maldoror, un malodorant bombyx du papier branlé et Gabrielle Wittkop herself, des eaux très fortes, des pendus pendouillant, un décor mal rangé, là, BO6, tiresias itself, une démonstration de somnambulisme, un certain cyan avec un certain jaune".
Excusez du peu.
Et le tout est monté par Karine, Sarah d’Haeyer, David Perrache & Ulrich peut-être, lnor, Ivan de Monbrison, Arthurine Vincent, Elizabeth Prouvost, Ian Geay, Eddy Legrand, lmg-névroplasticienne, Ivy Lusquin, Jean Constance, Joris Pitaud & Elena Gray, ainsi que Pln.
Alors ?
N'allez pas nous dire que vous allez lire un mook quand vous pourriez attrapez Quoique. Ca serait maladroit.


Quoique (n° 3)
156 pages, 12 €
quoiquequoique(a)gmail.com
Dans les meilleures librairies prochainement

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