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mardi 30 août 2016

Les romans populaires (Marcelin)

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I.


En avant la musique !

L’Égypte a eu ses pyramides, la Grèce a eu ses sept sages, Rome a eu le monde; nous, nous avons les romans a quatre sous.
Jadis, à de rares intervalles, dans le demi-jour de quelque antique bibliothèque, sur les tablettes vermoulues, apparaissaient, calmes et bien alignés, de vénérables in-octavo, aux rouges bordures, au cuir roussi par l'âge, au dos desquels étincelaient en lettres d'or les grands noms de Corneille, de Racine, de Molière. Et,

Plein d'un saint respect pour ces poudreux ancêtres,

on saluait, et l'on passait.
Aujourd'hui l'on annonce Molière au prix d'un numéro du Constitutionnel, Racine coûtera moins qu'un omnibus, un bon cigare coûtera plus que le grand Corneille.
Jadis, à l'apparition de quelqu'une de ces épopées modernes, comme les Mousquetaires ou les Mystères de Paris, le monde, haletant à chaque fin de feuilleton habilement ménagée, s'arrachait le prochain numéro, et l'on vit des fils le dérober à leur père. Que si, pour en jouir plus à l'aise, vous attendiez que le cabinet de lecture eût mis le feuilleton en volume, après un mois d'attente fiévreuse , vous receviez enfin un roman défloré, souillé du contact de toutes sortes de mains, du parfum de toutes sortes de tabacs, des annotations de toutes sortes d'imbéciles.
Aujourd'hui l'on vous promet un d'Artagnan à vous, des mystères dévoilés à vous seul, le tout neuf, illustré par les premiers artistes, et recouvert d'une jolie couverture pour 20 centimes !
Il faudrait ne pas avoir la bagatelle de quatre sous pour se refuser un roman populaire. Vous vous en allez donc chez votre Voisin le libraire, et là vous lui demandez avec candeur les Trois mousquetaires illustrés à quatre sous.
« Monsieur, vous répond-il, voici les Mousquetaires à quatre sous : c'est huit francs."
O Macaire !
Quoi qu'il en soit, de quatre sous en quatre sous,chacun s'est donné ses auteurs favoris, ces amis des bons et des mauvais jours : qui nous bercèrent, enfants, dans nos pupitres du collège, qui nous aidèrent, plus tard, à avaler plus d'une horrible potion dont l'amertume se perdait dans l'intérêt du livre, et ramenèrent plus d'une fois le doux sommeil qui nous fuyait.
Aussi, quelque part que vous alliez, à l'étalage de tous les libraires, entre un livre de droit et un livre de médecine, sur la table de tous vos amis, entre une bouteille de kirsch-wasser de la forêt Noire et un paquet de marylands, voyez-vous apparaître une de ces livraisons sans marges, au texte serré comme un grimoire, d'où ressort en vigueur quelque jovial compère de Bertall, quelque gracieuse figure de Johannot ou quelque gendarmé de Lorsay.
Un si grand succès ne pouvait ne pas nous émouvoir : nous aussi, nous avons voulu illustrer nos romans populaires ; nous aussi, nous avons voulu jeter des fleurs et des bêtises sur le grand chemin de la postérité, fidèle à la glorieuse mission que nous nous sommes imposée, à savoir, la popularisation de la littérature par la charge.
Nous allons donc prendre un à un chacun de ces romans, et faire défiler devant vous tous leurs personnages, comme les bonshommes d'une lanterne magique, nous contentant aujourd'hui de jeter sur tous un coup d'oeil général, sauf à reprendre ensuite les cinq ou six meilleurs eh particulier. Puissions-nous ne pas avoir, comme ce singe présomptueux,

Oublié qu'un point,
Celui d'égayer la lanterne I


II

Coup d'oeil général

Quand aura-t-il tout vu ?


Au premier rang, dans un nuage de poussière, au grand galop de leur vigoureux mecklembourgeois, s'avancent quatre grands cavaliers plus cambrés que nature : aux crocs de leurs moustaches relevées, pendent cent coeurs de femmes ; à la pointe de leur longue rapière pendent cent coeurs d'hommes : d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, salut !
De bons et loyaux gentilshommes, messieurs ! L'un est peut-être un peu bien roué , l'autre un peu bien ivrogne, celui-ci un peu bien sournois, celui-là un peu bien bête; mais au demeurant les meilleurs vauriens de bonne maison , les plus braves héros de roman que je connaisse !
Et qui donc oserait leur rien reprocher, à ces hommes héroïques, au coeur d'or, au corps de fer, qui, dans leur odyssée gigantesque, entassent Pélion sur Ossa, Richelieu sur Mazarin, Louis XIII sur Louis XIV, Henri IV sur le Pont-Neuf, et perforent le tout à grands coups d'épée, semant les chapitres de chevaux fourbus, d'ennemis troués et de pistoles jetées au vent au son des dés roulant sur le tambour, au choc des verres remplis de vin d'Anjou, au bruit des coups de feu des embuscades et du canon de la Rochelle, que dominent les cris rauques de Mordaunt et de milady ! Qu'importe, si, dans ce tourbillon, leurs feutres avachis, leurs allures d'estaminet, leurs peccadilles financières et amoureuses, leur perpétuelle préoccupation d'échapper à de perpétuels gendarmes , les rapprochent plus de Robert Macaire que du chevalier Bayard! Que celui des romanciers qui est sans péché leur jette donc la première pierre ! pour ma part, je Ine le lui conseille pas, s'il ne veut faire connaissance avec la longue rapière qui bat les mollets de fer de ces hommes de bronze !
Ah ! suivons le plus longtemps possible leurs silhouettes empanachées se détachant sur le ciel bleu, et, quand nous les aurons perdus de vue, disons adieu aux parades en tierce, aux parades en quarte, adieu à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bon, aux grandes bottes et au chambertin !


***
Puis fortifions nos coeurs et tirons nos mouchoirs, nous allons descendre dans le sombre labyrinthe qu'habitent Balzac et sa bande noire, à cent pieds au-dessous du niveau des vices invisibles à l'oeil nu.
Là, couvert du triple airain, un masque de verre sur le visage, une lanterne sourde d'une main, un scalpel de l'autre, le grand mouchard du coeur humain s'entoure de corps disséqués vifs. Il y plonge ses bras nus; et, quand il les a bien fouillés, tordus, tenaillés en tous sens, quand il a pris à l'un ceci, à l'autre cela, il les recoud, leur attache des fils aux articulations, les fait habiller par Staub, chausser par Sakoski à la dernière mode de 1820, et voilà ces gens, disséqués dans leurs habits roides, qui remuent bras et jambes dans une fange où surnagent des coeurs crochetés, des illusions tordues, des vertus faussées nuitamment, avec escalades et effractions dûment constatées par des procès-verbaux en forme et signés du maître qui ricane, compte ses écus et n'est autre que le diable !
Grandet, Goriot, Vautrin, Gaudissard, Nucingen, Gobsek, Rastignac, Ferragus, fantômes, que me voulez-vous ! Évaporez-vous, coquins, ou j'appelle la garde !


***
Sortons vite, et courons nous reposer dans une de ces fraîches prairies du Berry que George Sand, cet homme du sexe, arrose chaque matin de ses larmes et de ses épithètes. Elle y sème de ses blanches mains une foule de vertus champêtres, et y récolte chaque année une abondante provision de Champis. Restons ici, mollement étendus sur l'herbe tendre, bercés par la douce musique du plus beau style moderne moitié français, moitié patois , respirant les suaves parfums du chèvrefeuille, de la clématite et du cyclamen qui croissent à chaque page ; calmons les orages qu'Indiana et Lélia ont pu soulever dans notre coeur, et contemplons paisiblement la douce Valentine et la rieuse demoiselle de Montbrun livrant leurs blonds cheveux aux baisers de la brise... Ah I que ne suis-je la brise!... O vertu!... Je m'endors... Ne m'éveillez pas...


***
Et maintenant que nous voilà reposés, et que, pareils au plongeur, nous avons renouvelé notre provision d'air pur, encore un voyage souterrain : soulevons la pierre qui ferme cet égout, chaussons les grandes bottes des dévoués, et, la racloire en main, descendons dans les mystères de Paris. Dans la boue jusqu'aux genoux, nous remuerons le crime à la pelle dans ces régions souterraines où règnent l'argot en fleur, l'arlequin en cuisson et le chourinage en permanence, avec la Morgue à gauche et l'échafaud à droite. Bouchez-vous le nez, et tournez courageusement les pages : une prime est accordée pour chaque chapitre tué.


***
Remontons vite, et allons respirer l'air plus vif du moyen âge au sommet dés tours de Notre-Dame de Paris. Là, perchés sur quelque gargouille diabolique, livrant au vent nos cheveux, nous évoquerons les noms de la douce Esmeralda, et de ce pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo, cette éloquente réhabilitation de la bosse par l'amour.
Pauvre Quasimodo ! Il est laid, il est cagneux, il est bossu, il est sourd, il est muet, il est borgne, c'est vrai ; mais il aime, ce sonneur, et toute la beauté de son âme luit dans l'oeil qui lui reste ! Pauvre Quasimodo ! modèle de l'amant parfait, fidèle jusqu'à la potence! Héro et Léandre, Héloïse et Abailard, Estelle et Némorin , vous n'êtes que des pigeons fades auprès de cette danseuse et de ce bossu, dont les squelettes seuls furent unis sur le gibet de Montfaucon ! Pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo !
Corne de boeuf ! laissons ce drôle attristant, et nous esbaudissons quelque peu ! Qu'on fourbisse mon heaume ! Qu'on lace mon corselet! Je veux aller faire sonner mes éperons d'or par les ruelles tortueuses, dentelées de clochetons troués de mâchicoulis ! Je veux aller mêler des sequins d'or aux tresses noires de la bohémienne pour qu'elle m'appelle : Soleil ! tout comme son blond Phoebus, le joli sous-lieutenant aux hacquebutiers de Sa Majesté Très Chrestienne le Roy Louis XI. Oh! merci à toi grand poëte qui, au haut de la tour, sur la pierre séculaire de la gothique cathédrale, a osé graver en indestructibles caractères ce doux nom d'Esmeralda à côté de : J'aime Adèle, signé Augusse ; et de : J'ai suis vainu issi le 31 daissambre !


***
Et maintenant que nous avons salué les grands modernes : Hugo, Balzac, Dumas, George Sând, Eugène Sue, descendrons-nous des sublimes hauteurs où ceux-là nous avaient emportés, remonterons-nous des cavernes profondes où ceux-ci nous avaient entraînés , pour suivre plus terre à terre ces drôles de corps qu'on nomme : Mon voisin Raymond ou monsieur Dupont, mon oncle Thomas ou le hussard de Felsheim, Paul de Kock et Pigault-Lebrun ? Je n'ose. Les bons vivants cependant que ces hussards au nez couvert d'une modeste rougeur! Les gentilles personnes que ces jolies filles du faubourg, à la vive démarche, au petit bonnet sur l'oreille ou par-dessus les moulins, qui, lorsqu'un coquin de zéphyr fait voltiger les plis de leur modeste robe d'indienne, laissent apercevoir un si charmant bas de jambe à l'heureux Dormeuil ou à ce scélérat de Franval ! Mais la maman n'en per mettrait pas la lecture à sa fille. Nous n'entrerons donc pas dans ce joli faubourg, un peu bien faubourg après tout. D'autant moins qu'elles ne sont pas du goût de tout le monde, ces bonnes grosses plaisanteries au cuir de botte de Pigault-Lebrun, où six hommes de garde trouveraient à boire et à manger.


***
Ting ! tang ! tang !... Ting ! tang ! tang !... Quels sont ces accords enchanteurs 1 C'est la troupe valeureuse et fanée des troubadours qui s'avance en bon ordre. A leur tête marche Ivanhoé, descendu de la pendule où depuis trente ans, la main sur le coeur, il jure une éternelle fidélité à lady Rowena :

Suspendus en écharpe,
Gages de sa valeur,
Son épée et sa harpe
Se croisent sur son coeur.

Il éclipse tous ses rivaux, semblable à un soleil de bronze doré. A son aspect, Mathilde fuit au fond des déserts pour verser sa fiole sur la tête de Malek-Adel. Hermangarde n'ose plus demander à Robert pourquoi elle a vu se dérouler son ondoyante chevelure que son casque ne retenait plus; Corinne laisse tomber sa lyre, Oswald met le nez dans son manteau, d'Arlincourt abaisse le f(illisible) de son regard sur ses bottes jaunes et plaintives.
Bon Walter Scott, véritable ami de l'enfance, du fond de ton gothique fauteuil d'Abbotsford, tu ne t'attendais guère à te trouver en si étrange compagnie ! Je sais bien qu'il doit t'être beaucoup pardonné, parce que tu as vraiment beaucoup aimé les défilés des Highlands et les produits saxons ; mais que ne coupais-tu tes tartines plus minces !


***
Ciel, obscurcis-toi ! Grands dieux, tonnez ! Aux troubadours succède la troupe hagarde des ébouriffés. Près des brouillards du Nord ou de la Germanie, ils s'avancent, celui-ci sur un nuage de soufre, celui-là sur flamme d'un pistolet déchargé, cet autre sur la fu(ill.) d'une pipe : Goethe, Byron, Hoffmann, salut ! Où nous conduisez-vous ! Quel est ce monde de hideurs et d'épouvantements, où pleure la maîtresse de Faust avec son rouge cordon au col, où rugit Manfred sur le versant d'un rocher à pic, où miaule le chat de la sorcière, où crisse un rauque violon sous les doigts osseux du conseiller Kres(ill.) où grincent les rouages de la belle Olympia qu'on monte, où Don Juan, dans la tempête, dévore (ill.) compagnons aux applaudissements de Méphistophélès, qui, ricanant dans son manteau rouge, asperge et consacre toute cette cuisine ?


***
De pâles fantômes errent à la suite; on les nomme Werther, René, Adolphe, Obermann, section de là rafale, classe des grands suicides. Ils s'arrêtent, et passant la main dans leur perruque blanchie avant l'âge, se drapant dans l'ampleur de leur carrick, ils chantent ! Qu'est-ce qu'ils chantent !
O mon front, n'éclate pas! Calme-toi, mon coeur ! Vents de la montagne, sifflez dans mon faux col ondoyant ! Pluie torrentielle, ruisselle sur mon chapeau nu ! Oh, j'aime à braver les éléments déchaînés, sans parapluie ! Ciel, lance ta foudre ! je m'en moque, il y a un paratonnerre sur la maison ! Oh, si l'on n'en mourait pas, j'aimerais à me faire sauter la cervelle, si tant est que j'en aie une ! Ah ! oh ! ah ! l'amère dérision que cette société qui ne me comprend pas! Ah! oh! ah! quelle chose vile et matérielle est l'amour ! Oh, Lolotte, m'as-tu donc pu refuser tes confitures, sous le dérisoire prétexte que j'étais maigre, que je n'avais plus de cheveux et que j'en étais réduit à faire rimer souvenance avec désespérance !...
Ainsi ils chantent, les poëtes ! et un gros sou tomba près de leur clarinette harmonieuse!... A d'autres.


***
Des désespérés aux pleurnicheuses, il n'y a qu'un pas. Atala, Virginie, Julie, approchez, mesdemoiselles, tenez-vous droites et tâchez de ne pas pleurer ainsi devant le monde, vous vous abîmerez les yeux. Pour des filles bien élevées, j'ai bien des reproches à vous faire. Est-il bien raisonnable, Atala, de courir les bois comme vous le faites, la nuit au bras de Chactas, vêtue d'une ceinture de plumes et sans châle? Est-il bien raisonnable, Virginie, de passer tout le jour à jouer avec Paul aux jeux innocents sous les pamplemousses? Je sais bien qu'à l'abri du nez du père Aubry inclinant à la tombe, vous ne courez pas grand danger, Atala ; je sais bien que le vieux Tom, je veux dire le vieux Domingo , vous suit partout, Virginie. Mais, mesdemoiselles, vous n'en risquez pas moins d'attraper un gros rhume dont vous pourrez mourir. Ça n'a pas manqué !
Quant à vous, Julie, vous vous tuerez, mon enfant, à passer vos nuits à couvrir ces rames de papier de larmes et de pattes de mouche. Il faut bien, dites-vous, répondre à Saint-Preux pour lui ôter tout espoir ? Ah ! ma mie, vous, pour une femme bien vertueuse, lui, pour un amant bien passionné , vous êtes trop bavards. Vous jouissez cependant du plus commode des époux. Mais Saint-Preux m'a tout l'air de se préoccuper beaucoup plus de son style que de sa maîtresse. Ah ! comme chacune de ses lettres est bien écrite ! Vous trouvez, Julie ? Comment ne vous apercevez-vous donc pas que c'est toujours la même ?


***
A côté de ces trois grands saules pleurnicheurs s'avance une ombre plus grassouillette, perdue dans ses paniers de satin broché, perchée sur les talons de ses mules effilées, surmontée d'un échafaudage de cheveux poudrés semés de fleura, de perles, de plumes, de dentelles et de rubans, et malgré cela ne laissant pas que d'être la plus sémillante petite personne qu'on puisse voir.
Ah! rieuse, volage, perfide, cruelle et toute charmante Manon Lescaut, je vous reconnais ! Vous êtes seule, mon coeur ? Avez-vous donc tout à fait désespéré ce pauvre Desgrieux, auquel, entre nous, mignonne, vous en faites voir de bien des couleurs ? Palsambleu! m'amour, ne me regardez donc pas avec ces deux yeux-là ! C'est déjà trop d'un ! vous savez bien, ma toute belle, que mon coeur serait à vous en entier, si votre vilaine mort né l'avait mis en morceaux !


***
Pleurnicheurs suicides, troubadours fanés, modernes sceptiques et ravagés , est-ce tout ? Le ciel va-t-il enfin s'éclaircir après cette pluie dé larmes? A travers vos nuages de poison noir, nous aéra-t-il enfin donné d'apercevoir votre bleu ?
Ah ! race pleurarde et grinçante, nous aurez-vous assez torturés, assez déchirés à belles dents , sous prétexte de nous divertir ! Çà, messieurs de la Larme et de l'Ouragan, quand vous aurez lâché tous les robinets de votre sensibilité clarifiée, quand vous aurez scié des bouchons en quatre pour nous faire grincer des dents, quand vous aurez décroché de tous lès gibets du moyen âge des pendus illustres et bien pourris, et fait résonner vos brassards sur vos cuissards, quand vous aurez mis à votre étal les lambeaux sanglants du coeur humain analysé, en serons-nous plus frais et plus reposés ? Vous souffrez, dites-vous ? Est-ce une raison pour étaler vos cautères en société ? Votre cerveau plie sous le poids de grandes idées philosophiques et humanitaires ? Faites-vous grands hommes, alors, allez au Panthéon, s'il est encore ouvert, et n'accaparez pas le cabinet de lecture ! Laissez l'indigne soin de nous divertir à ces bons vieux romans d'autrefois encore gaillards et bien portants, où s'épanouissent au soleil la vie puérile, l'amour niais, la gaieté bête ! Ah ! sainte, sainte , trois fois sainte bêtise, délivrez-nous des gens profonds. Ainsi soit-il!


***
Ici l'on danse, disaient nos pères. Ici l'on s'enrhume, peuvent dire leurs fils. Fuyons donc cet affreux climat moderne, brumeux, malsain, méphitique; sauvons-nous au pays du Soleil, et coulons la fin de nos jours et de cet article dans ces belles contrées, où dans une chaude lumière d'Espagne ou d'Italie, sous les colonnades de marbre des palais ou sous les blanches murailles des couvents, dans les clairières des forêts ou sur les rochers des sierras, sur les routes poudreuses ou sur la proue des galères, devise, rit, chante, aime, chevauche, pille et tue tout ce monde d'héroïnes et de chevaliers, de dames et de princes, de comédiennes et de bandits, de suivantes et d'écoliers, dont l'interminable file, sortie de Roland furieux, passe par don Quichotte pour aller se perdre dans Gil Blas.
Un pas encore, et après avoir dépassé la grotte de Calypso et traversé les îles de Robin son et Lilliput ; après avoir longtemps vogué sur l'océan Pacifique, nous toucherons au terme de notre voyage , où nous attend un repos mérité. Là, bien au-dessus des nuages, s'élève une grande porte d'or, flanquée de deux pots de confitures, l'un de groseilles, l'autre d'abricots, et gardée par de belles jeunes filles à la longue chevelure d'or, aux vêtements étincelants de pierreries : on les nomme les Illusions. Sur chaque battant de la porte, retenu par des gonds de perles fines, sont gravées, en incrustations de diamants, des majuscules de syllabaire bien espacées, traçant les noms fameux du Petit Chaperon rouge, de la Barbe-Bleue,du Petit-Poucet, de Cendrillon, de Peau-d'Ane; au-dessous les noms plus modestes d'Aladin, des trois Kalenders, du Petit Bossu, de Scheerazade, de Sultan ; c'est l'entrée des Contes des Fées et des Mille et une Nuits. Bienheureux les pauvres d'esprit, car ce royaume leur appartient !

III

Dormez-vous, cher lecteur? Un peu de patience, j'ai à peu près tout vu. J'en passe, et des.meilleurs cependant. Nodier, de Maistre, Stendhal, de Musset, Gauthier, un bonjour en passant. Tandis que là-haut se livrent de furieuses batailles rangées o.ù les gens sérieux ne peuvent décharger moins de dix volumes à la fois, vous autres, vous tirez nonchalamment votre poudre aux moineaux ; vous ne tuez personne, et tout le monde est content. Enfants perdus de la littérature buissonnière, à quoi bon interrompre vos douces rêveries ! Ne dérangeons pas ces heureuses gens ; laissons Fantazio rêver d'amour dans son habit d'académicien ; aissons Théophile aux longs cheveux savourer voluptueusement le far niente en italien, le kief en arabe, la loupe en français. Ceux-là sont en Arcadie !
Ah ! mon Dieu ! quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Quel dommage de ne pouvoir danser sur un cheveu attaché à des pointes d'aiguilles avec Alphonse Karr, à soutenir une conversation dans le goth le plus pur avec le bibliophile Jacob, à lutter corps à corps avec le diable de Féval, avec les tigres de Méry, mais l'homme propose et son journal dispose !
Et puis, vraiment, il faut faire une fin ! et puis, vraiment, il y a encombrement de chefs-d'oeuvre sur la place de Paris, la production dépasse de beaucoup trop la con- sommation ! Quand il serait si simple de faire une équitable répartition de grands hommes par départements ! Là, au milieu de leurs concitoyens, qu'ils se votent une statue en quelque chose, fût-ce en sucre! qu'ils se l'érigent ou la mangent, et que ça finisse !


***
Et maintenant que nous avons tant bien que mal terminé notre interminable programme, nous choisirons dans cette foule cinq ou six des meilleurs modèles de chaque genre, et nous allons vous les présenter un à un..
Ainsi, dans le premier numéro, nous tirerons au vent l'interminable flamberge des Trois Mousquetaires; et tandis qu'ils s'escrimeront quatre ou cinq pages durant, nous préparerons les marionnettes qui auront l'honneur de représenter ensuite devant vous la Comédie humaine de M. de Balzac; puis viendra un roman berrichon de George Sand ; puis la Notre-Dame de Paris. Une fois quitte envers les grands noms, nous passerons rapidement en revue tous les autres pour arriver bien vite aux Contes des Fées.
Que si, chose trop possible, le trajet vous semblait un peu trop long, dites un mot, aimable lectrice, cher lecteur, et nous nous arrêterons.

Plutôt la mort quo votre indifférence !


Marcelin.


Marcelin (Emile Planat dit, 1825-1887) Le Journal pour rire, n° 102, 10 septembre 1853, p. 1-3.

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lundi 29 août 2016

Demain, l'Alamblog vous présentera

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Un grand reportage en exclusivté, par Marcelin, issu des profondes du siècle de la littérature à rebonds

Ne ratez pas Les Romans Populaires, par Marcelin !


dimanche 28 août 2016

La preuve par l'absurde

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Preuve que la rentrée littéraire est une manifestation stupide, voici ce qu'un magazine (gratuit pour être précis) de libraires (motivés) publie pour louer un bloc de papier fraîchement tartiné d'encre :

Ample fresque politique, historique et intimiste, (un titre) séduit par sa liberté, sa puissance, son souffle et son intelligence. Un roman moderne pour rétablir la vérité sur (un nom), pour parler de la maternité, un roman d'exil et de quête d'identité. Un roman - des romans - , une véritable réussite !


Vous y croyez, vous, au veau à trois têtes ?


samedi 27 août 2016

Les Velpeau de Jean

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On connaissait le Jean Cayrol (1911-2005) éditeur (de Maurice Roche en particulier) et résistant. Mais on n'avait pas lu, en 1978, date de sa prime édition au Seuil, le témoignage qu'il apportait de ses vacances de jeune enfant durant la Première Guerre mondiale à Lacanau. Comme souvent, les joyeusetés en roue libre de l'été apportent les souvenirs les plus forts (se souvient-on bien des Jours de rêve et de L'âge d'or de Kenneth Grahame ?).
Entre panthéisme brut et énergie polyvitaminée, les jours passent et les aventures sont merveilleuses, quoique parfois funèbres. Et toujours magnifiquement mises en mot par un auteur qui sait ce qu'écrire une phrase signifie et qui a appris ce que la vie apporte quand on sait la lire.

Les enfants ne voyaient de la misère que la sauvagerie, de la routine qu'une grande liberté nocturne."


L'enfance est un pays dont on ne revient jamais... La preuve avec Les Enfants pillards, un livre formidablement édité par l’Éveilleur (1).



Vivant dans les couloirs, les garçons commençaient leur bagarre dans une galopade effrénée. Le sol de ciment froid et poli, le caniveau recouvert d'une plaque de fer ajouré qui le longeait étaient propices aux blessures, aux coups sur la tête : le sang coulait souvent ; on faisait taire le blessé qui s'apitoyait sur son sort ; on le soignait comme on pouvait ; les gazes, les bandes Velpeau n'avaient aucun secret pour les soigneurs. Le tout était de trouver des épingles de nourrice. Les pansements avaient un drôle d'air, tantôt turbans, tantôt poupée. Il n'y avait jamais assez de ciseaux pour couper les bandes et les nouer.
Les commodes regorgeaient de linge : le blessé devait se taire et prendre un air indifférent devant les adultes étonnés de la de la délicatesse des infirmiers, et de leur promptitude. On le surveillat de peur que le sang ne fasse une tache inquiétante sur le bandeau qu'il portait autour du front : des ecchymoses disparaissaient sous les manches ; les genoux s'auréolaient de griffures qu'on distinguait à peine sous la teinture d'iode : le tout était de bien se tenir devant l'écorchure et sourire de ses entailles : les croûtes se formaient vite.



Jean Cayrol Les Enfants pillards. Préface de Michel Pateau. - Bordeaux, L’Éveilleur, 208 pages, nombreuses illustrations d'archives, 19 €


(1) Un bibliopole qui soigne particulièrement ses publications. On a pu lire déjà Louis Chadourne, Jean Galmot, Francis Jammes, Edouard Estaunié et on attend avec impatience les prochains titres annoncés qui seront signés Pierre Luccin, Pierre Frondaie, André Lafon et Louis de Robert).

vendredi 26 août 2016

Les ouvriers poètes

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Les écrivains prolétariens n'ont pas eu si souvent droit à leur bobine dans la presse. Ce sont un peu les sportifs handisport de la compétition...
Voici un rare rassemblement de visages d'ouvriers poètes à l'heure où des sportifs particulièrement méritants mais particulièrement méconnus font des merveilles à Rio.



Les ouvriers poètes

L'injustice est commune de croire que celui qui travaille de ses mains n'est pas capable d'élever son esprit au-dessus du milieu environnant. On affecte de l'affirmer et, quand le hasard fait qu'un ouvrier en donne publiquement la preuve contraire, la conspiration du silence se forme autour de son nom. Il faut que l'homme abandonne son outil et devienne uniquement un intellectuel pour qu'on consente à en parler.
Les ouvriers-poètes furent nombreux en France. Combien en connait-on ? Paris a élevé une statue à Sedaine qui fut tailleur de pierres jusqu'à trente-cinq ans, mais l'auteur du "Philosophe sans le savoir" ne devint célèbre que du jour où il prit la plume. On daigne se souvenir aussi que Pierre Dupont et Hégésippe Moreau débutèrent dans la vie comme compositeurs typographes. Et c'est comme par acquit de conscience qu'on cite Adam Billault, le menuisier de Nevers, Jasmin, le perruquier d'Agen, Savinien Lapointe, le cordonnier révélé au public par Béranger, et Reboul, le boulanger de Nîmes, sauvé de l'oubli par son poème d'anthologie : l'Ange et l'enfant.
Ceux qui nous intéressent entre tous sont ceux qui, jusqu'à leur mort, surent mener de front leur métier manuel et leur passe-temps de poète.
L'un des plus caractéristiques est Louis Vestrepain. Il naquit en 1809 à Toulouse et, dès sa jeunesse, tandis qu'il battait le cuir ou tirait l'alêne, il s'essaya, dans la gaie langue d'oc, à rimer des vers. Bientôt les journaux publièrent ses poèmes ; les sociétés littéraires du pays le couronnèrent. Il édita enfin un recueil : "Los Espigos de la Lengo moundino" (les épis de la langue toulousaine) qui lui assura, dans sa province, la notoriété. Mais Vestrepain fut un sage. Jamais il n'abandonna sa boutique de la rue de la Pomme et, quand il mourut, on peut dire qu'il était aussi apprécié pour ses chaussures que pour ses vers. Toulouse lui éleva une statue. C'est une des plus jolies œuvres d'Antonin Mercié.
Grâce à George Sand qui préfaça une de ses œuvres et le protégea, il est un autre poète-ouvrier dont le nom survivra: Charles Poney. Né à Toulon, Charles Poney fut aide-maçon d'abord, puis compagnon. A ses moments perdus, il aimait à errer sur le bord de la mer. Celle-ci fut sa première inspiratrice. Il se mit à écrire des vers. Puis, les événements politiques de 1848 l'enflammèrent. Ardent socialiste, il défendit la liberté. Son nom vint jusqu'à la capitale et les maçons parisiens, désireux de le connaître, ouvrirent une souscription pour payer son voyage. On alla à sa rencontre, on lui offrit un vin d'honneur, on le présenta à Lamennais, à Béranger, à Sainte-Beuve, à Alfred de Vigny. Pendant son séjour à Paris, il lui arriva une aventure amusante. Dans l'hôtel de la rue Rambuteau où il logeait, la cheminée de sa chambre tirait mal. On lui objecta que les fumistes étaient venus le matin et n'avaient pu y remédier. Poney avisa les outils qui se trouvaient encore là, retira sa redingote, passa une blouse, grimpa sur le toit et, à l'ébahissement de son hôtelier, répara la cheminée en un tournemain. Lui aussi fut un sage: il rentra à Toulon et, sans abandonner la poésie, reprit sa truelle. David d'Angers, pour perpétuer son souvenir, fit de lui un médaillon.
Une histoire curieuse autant qu'émouvante, est celle de Jacques le Lorrain, le poète-cordonnier. Né en 1856, à Bergerac, d'une humble famille de savetiers, il apprit d'abord le métier paternel. Mais il montra de telles dispositions pour les lettres qu'il obtint de poursuivre ses études. Il passa sa licence, fut quelque temps professeur. Mais le goût de l'aventure l'emporta. Il se mit à voyager, comme un simple chemineau, sur les routes de France et d'Espagne, couchant au hasard, vivant de bricolage et rêvant. Enfin, il arriva a Paris en 1882. Là, il crut conquérir la fortune et la gloire avec des vers. La vie cruelle lui fit bientôt voir que c'était impossible. Alors, cet ancien ouvrier se souvint du métier de sa jeunesse. Il y revint et ouvrit une échoppe rue Du Sommerard. Ce fut, alors, la santé qui lui manqua. Par bonheur, il s'était fait des amis fidèles qui appréciaient autant le talent de l'écrivain que le cœur exquis de l'homme. On l'envoya se reposer à Libourne chez des hôtes accueillants. Il put tout à l'aise, achever là le drame en vers, puissant et touffu, qu'il avait ébauché sur Don Quichotte. Armand Bour, directeur du Théâtre Victor-Hugo, entendit parler de la pièce et se la fit adresser. Enthousiasmé aussitôt, il la monta. La première représentation eut lieu le 3 avril 1904. Mais Le Lorrain, malade, n'avait pu y assister. Apprenant le succès de son œuvre, le poète s'échappa en cachette, prit le train, arriva presque mourant à Paris. Il voulait, coûte que coûte, voir la réalisation de son rêve. Un soir, on le porta au théâtre. Mais le lendemain, épuisé par ce dernier effort, on dut le faire entrer dans une maison de santé d'Arcueil. Quelques jours après, il mourait, heureux de son succès tardif, consolé.
Ces poètes étaient du midi. Le nord possède aussi les siens. Le plus curieux est un humble mineur de Denain, Jules Mousseron.
Jules Mousseron, depuis le temps où, jeune galibot, il poussait les lourds wagonnets au fond des galeries, s'est toujours plu à célébrer la vie de ses rudes compagnons, en ce patois pittoresque qui rappelle la langue de Froissart. Aujourd'hui encore, il continue à alterner son dur travail et ses chansons. Poète instinctif, s'étant créé lui-même, il a la sincérité, la vérité, l'émotion et, parfois, l'humour des êtres simples que n'a pas déformés une excessive civilisation.
Voici, par exemple, comment il décrit le vieux lutteur de la mine :

L'œil éteint, s'vieill' piau tout' jaune,
I n'est point gai, l'vieux mineur !
Eun' ficelle ar'tient s'marronne,
Et cha n'annonc' point l'bonheur.

Il a tell'ment de blessures
Qu'il n'saurait plus les compter ;
Il est couvert ed' coutures,
Pir' qu'un ancien guernadier.

Si cha s'rait parmi la mitraille
Qu'il s'aurait si bien conduit,
Il aurait plus d'eune médaille...
Mais il s'est battu dans la nuit...

Tout est motif à poèmes pour Jules Mousseron, la « cacheuse de gaillettes » et le pauvre cheval du fond, la cage, le pic, le grisou, les jours du dukasse et les jours de noce. Et, parfois, il a des trouvailles qui enchantent :

In dit qu'les cocott's à Paris
Abusant trop d'la poudr' de riz,
Muchent l'trac du vic' sous l'pourette.
Ichi, Cath'rin', ch'est aussi bon,
Sans même y pinser, l'douc' pauvrette,
All' much' ses vertus sous l'carbon.

Si l'on cherche dans les autres corps de métier, les poètes ne manquent pas non plus. Ainsi on peut citer Eugène Granger, déménageur ; Pierre Frobert, mécanicien, auteur d'un charmant recueil : "les Feux follets" ; Magu, le tisserand; Heurtel, relieur à Dinan ; Adolphe Vard, graisseur de wagons pendant trente ans et à qui l'on doit ce distique, entr'autres jolis vers :

L'artisan vaut mieux que l'artiste ;
La rose ne vaut pas l'épi.

Nous avons aussi Léon Bourreau, le meunier; Philéas Lebesgue, cultivateur à Neuville-Vault ; Henri Porchaire, ancien marin, aujourd'hui employé au Métro ; Jean Ducouger, sergent de ville à Asnières ; Henri Lang, brocanteur à Aubervilliers ; Martial Pied, secrétaire du Syndicat des Pompes funèbres; Sylvain Bargues, facteur rural.
Le dernier de ces poètes qui ait fait parler de lui est Michel Pans, restaurateur près des Halles. Il vient de quitter Paris. Les journaux ont parlé du vin d'adieu qu'il a offert à ses amis. On se souvient peut-être qu'en 1909, il posa sa candidature à l'Académie française. Il obtint une voix, celle de Maurice Barrés. Les méchantes langues assurent que ce ne fut pas à cause de son talent poétique, mais uniquement parce que Pons était un électeur influent à ménager dans l'arrondissement représenté à la Chambre par Barrés.
Qu'on veuille bien m'excuser si j'ai passé sous silence quelques noms. Ils sont trop. C'est toute une anthologie qu'il faudrait consacrer à ces poètes trop peu connue, à ceux qui ont le mieux magnifié le travail parce qu'ils étaient eux-mêmes des travailleurs.

Roger Régis



Floréal, 8 octobre 1921.

Note du Préfet maritime : A propos d'Auguste Vard, nous renvoyons naturellement à son fameux Cri du poète obscur et à son portrait.


Illustration du billet, de droite à gauche et de haut en bas : 1- Magu, tisserand à Lizy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne) ; 2- Le cordonnier Savinien Lapointe ; 3- Le perruquier d'Agen Jasmin ; 4- le boulanger de Nîmes Reboul ; 5- le compositeur typographe Hégésippe Moreau ; 6- le tailleur de pierre Sedaine (d'après le tableau de David).

jeudi 25 août 2016

Pour la rentrée littéraire une idée



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mercredi 24 août 2016

Les incipits de l'été (10)

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Elle n'est plus réapparue la femme endeuillée qui venait tous les ans, à la saison des mûres, au seuil de notre porte, nous demander poliment un peau d'eau de notre puits. Elle paraissait recrue de fatigue, mais son apparence conservait les traces d'une grande et noble beauté. A sa seule façon de tenir un verre d'eau, on se rendait compte qu'elle était une aristocrate. En déposant son verre, elle ne manquait jamais de nous adresser en turc le voeu traditionnel - quand bien même on ne comprenait pas les mots, on en saisissait le sens : "Que Dieu vous rende ce grand bien ! " Lequel ? On n'en savait rien.




Yorgos Ioannou Le Seul Héritage. Nouvelles traduites fu grec par Ismini Vlavianou et présentées par Antigone Vlavianou. - Paris, La Différence, 2007, 173 pages, 15,20 €

mardi 23 août 2016

La mort d'Ulysse et celle d'Arthur Ferdinand Bernard

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La rentrée pointant son nez, il est temps de se préparer à l'assaut prochain. Oui, il va encore falloir subir une quantité indécente de commentaires sinistres, mortellement répétitifs (les mêmes chaque année à propos de livres aussi peu excitants), associés à de cuistres envolées à propos de racontars stériles au sujet de livres sans portée. Et parfois même sans première page lisible, c'est qui est le comble du "d'aujourd'hui" dans la catégorie littérature françouaise.
Bref, un fleuve d'âneries sans barrage. Un tombereau sans ridelle.
Avant que les hostilités ne commencent, voici un bref extrait du très bon livre d'Arthur Bernard, au sujet (partiellement imaginaire) de son alter ego Arthur Ferdinand Bernard, authentique bagnard, meurtrier raté, relieur d'île et fabriquant réputé de cerfs-volant, dont il imagine l'existence dans le souvenir d'Ulysse et de son odyssée.
Nous parlerons bientôt aussi du Grand Jeu de Céline Minard qui imagine, elle, une autre existence avec un autre personnage à chaussures vaillantes. Et deux bons romans pour une rentrée littéraire nationale, c'est déjà très, très satisfaisant, dit le Préfet maritime dans sa barbe.

Personne ne parle jamais de la mort d'Ulysse. (...) Personne n'a jamais trouvé et non ne trouvera jamais son tombeau. Même pas un rien de poussière. C'est un livre à propos des hommes dans la main des dieux, les amours, les haines, les voiles et les dévoilements. C'est aussi un poème et c'est peut-être ce que j'aime le plus, sur les vivants et les morts, ceux de paix comme ceux de guerre, c'est surtout de ceux-là qu'on parle,mortes et vivants qui ne sont jamais complètement séparés.
En ces temps-là, les morts occupaient une habitation en sous-sol, les maisons d'Hadès, du nom du dieu gouverneur d'en-bas, continuait le petit lieutenant. Il subsiste un semblant de vie des sans-vie dans leurs ombres vides, ils peuvent nous entendre les appeler par leur nom et nous autres répondre par le nôtre. Ils nous visitent en songe. Certains même, comme Ulysse dont je te parle, ont la chance de descendre aux Enfers et d'en remonter au prix d'un voyage et de rituels compliqués pour s'entretenir avec de proches parents ou bien des compagnons d'armes. C'est beau cette idée d'un dialogue avec les morts, le temps de la descente, et les souvenir qu'on rapporte dans la remontée, ça avive et adoucit en même temps l'absence, le deuil. Je crois qu'on a beaucoup perdu en fermant les maisons d'Hardés, le domicile des morts qui sont les plus nombreux de l'espèce humaine, avec les champs-Elysées où l'on pouvait croiser les défunts glorieux pendant leur époque du monde, leur épopée sur terre conclue par la belle mort, la militaire. Quant aux sans-grandeur, les obscures, les sans-grades, on les trouvait dans un quartier plus modeste, le champ ou pré de l'Asphodèle, du nom d'une fleur blanche qu'on n peut pas distinguer de ses voisines.
Je suis certain, fit alors Arthur Ferdinand interrompant le lieutenant, que ma mère Marie Soilly, morte en 94 à Cochin, réside au champ de l'Asphodèle, plutôt qu'au cimetière, rue du Champ-d'Asile, où l'on a dû depuis longtemps défouir ses restes pour les renfouir parmi tant d'autres, à l'ossuaire. (...)





Arthur Bernard Tout est à moi, dit la poussière. — Champ Vallon, 240 pages, 17 €

lundi 22 août 2016

Mieux que le poisson...

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19-Pour avoir de la mémoire

10 graines de médecinier béni, les enfiler dans du fil rouge, en faire un collier. En prenant les graines, dire : que toute la vertu de cette plante m'arrive, et également que mes ennemis soient impuissants en ma présence.




Ray Caloc Les Derniers Secrets de la science des Caraïbes ou La magie des anciens. Tome 1 : Tradition de connaissance cachée. - Lamentin, Editions France-Caraïbes, 1988.

dimanche 21 août 2016

Frisch déblaye

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C'est Max Frisch depuis sa tombe qui nous explique pourquoi règne globalement aujourd'hui "l'écrivain à fiches", cet adepte de la mercatique adaptée au livre de fiction, de la "bonne idée" (transposable au cinéma si possible), cet "explorateur du social et du monde" qui se nourrit de sujets pour magazines (bien incapables de lui acheter ses papiers rédigés avec une plume embarrassée, sans engagement, sans intuition ni vigueur), des sujets potassés en fiches pour avoir l'air maîtrisés, des proses "précises" qui finissent en "romans" aussi romanesques que ce blog est papal. Suivez sous la visière notre regard.

Un écrivain croit-il aujourd'hui qu'on le lira peut-être encore dans cent ans ? Ecrire est devenue une autre entreprise, une conversation avec des contemporains, et rien de plus : la mission de l'écrivain, consistant à communiquer aux enfants de ses enfants un peu de son époque, devient une illusion. Il y a quarante années de cela, Brecht parlait encore aux générations futures.




Max Frisch Esquisses pour un troisième journal, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, texte établi et postfacé par Peter von Matt. — Paris, Grasset, 2013, 256 pages, 18 €


samedi 20 août 2016

Pour devenir invisible

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Alors qu'est sur le point de se déclencher la "rentrée", une recette traditionnelle pour les plus astucieux d'entre nous, et les plus décidés à échapper au trepalium.




17 - Pour devenir invisible et ouvrir les serrures

Se rendre dans un cimetière (Nord de la Martinique) lieu de prédilection des Caraïbes, à la lune noire. Entrer en arrière en comptant 13 pas. Ramasser 13 pierres-ponce, en leur demandant de vous rendre invisible et de vous ouvrir toutes les serrures. Allumer 13 bougies et remercier la gardienne. Repartir comme à l'entrée, c'est-à-dire en arrière en comptant 13 pas. Chez vous, mettre les 13 pierres-ponce dans un sachet de satin noir ou rouge. AU besoin, pour devenir invisible, tenir la bourse de la main droite et faire trois pas en arrière, aussitôt, votre souhait se réalise. Pour ouvrir une porte, compter 13 pas en arrière, repartir vers l'avant, et poser la bourse contre la serrure. Dans le cas de non-besoin, mettre la bourse dans une boîte fabriquée par toi-même, à l'extérieur de ta demeure.




Ray Caloc Les Derniers Secrets de la science des Caraïbes ou La magie des anciens. Tome 1 : Tradition de connaissance cachée. - Lamentin, Editions France-Caraïbes, 1988.

vendredi 19 août 2016

Un squeletté de Doré

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On nous fait voir des cadavres que dévorent les loups et aussi le squelette blanchi d'une mère sans qu'on retrouve la moindre trace de son enfant, ce qui autorise toutes les hypothèses sur le sort de celui-ci. Les gravures, en hors-texte, sont affreusement réalistes, les os de la mère font une pleine page.



Arthur Bernard Tout est à moi, dit la poussière. - Champ Vallon, 2016, p. 150.
A propos de L'Habitation du désert, ou Aventures d'une famille perdue dans les solitudes de l'Amérique. Ouvrage du capitaine Mayne-Reid traduit de l'anglais par Armand Le François et illustré par Gustave Doré (Paris, L. Hachette, 1859).


jeudi 18 août 2016

la course des choses

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"Et le navire reprit sa marche..."




Joseph Morlent (1793-1861) Les Robinsons français ou la Nouvelle-Calédonie. - Tours, Ad. Mame et Cie, 1856 cité par Arthur Bernard dans Tout est à moi, dit la poussière (Champ Vallon, 2016).


Illustration du billet : Gravure de Lavieille, en frontispice de l'édition originale, reprise dans les éditions suivantes (1878, 1882, 1887) avec cette légende : "Je jetai un oeil sur le prétendu diable, et j'avoue qu'à première vue je me sentis peu rassuré."

mercredi 17 août 2016

La tête de Léon-Paul Fargue

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Léon-Paul Fargue, Robert Desnos, Germain Nouveau... Parce qu'on a besoin de revoir de temps à autres la tête de nos grands poètes, ce jour : Léon-Paul Fargue circa 1928.



mardi 16 août 2016

Essai de rêve moderne

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Essai de rêve moderne Prix des Treize

Lorsque débordant de ce lyrisme futuriste qui semblait annoncer les Signes contradictoires des faisceaux de Mussolini et de l'étoile rouge de Lénine, signes gémeaux parce que nés de lai même fièvre des inquiétudes actuelles, Marinetti vouait au néant le « passéisme », qui de nous n'a. douté du possible avènement d'une poésie nouvelle ? Elle devait. être. Il n'est d'âge si barbare qui n'ait ses poètes. C'est peut-être même aux âges, prétendus barbares qu'aux entractes de l'action rêve avec plus d'angoisse profonde et de pathétique humanité, l'âme éternelle. Il nous eût suffi, d'ailleurs, d'être sincères, bien aux écoutes de nos propres résonances, pour l'entendre monter des foules compactes et martyrisées par l'accélération du travail, le chant nouveau, rude comme un ahan de musculaire, porteur d'un idéal violent, rêveur, immensément, comme le regard du savant scrutant l'énigme de la matière et des forces. Et nous l'eussions pressenti, cet élan de foi et de révolte, où l'on devine sous la haine des modalités hyper-modernes, quelque chose comme un amour épique.
« Règne du Fer, saison d'orgueil » s'écrie Charles Tillac, si lucidement couronné par les Treize. Oui bien, saison d'ambitieuse misère et de détresse exaltée, — cette détresse que l'on croit nostalgique, et qui est en vérité dynamique, et qui a trouvé ses accents les plus émouvants dans Aux Oiseaux des Iles, de René Bizet, le plus grand poète de l'Aventure, a. dit notre cher Descaves.
Cette aventure, rêvée dans la malédiction éclatante des quais, où craquent les muscles des dockers, au milieu de la cacophonie conradienne où se froissent les chaînes des élévateurs, où siffle l'asthme volontaire des treuils, Charles Tillac la retrouve à son tour et, d'un plectre singulièrement sonore, il en projette vers nous les images énergétiques, à la fois auditives et visuelles :

C'est l'heure où les grands bras des géants, dans les ports,
Soulèvent lentement les wagons et les tonnes,
Et les balancent dans le vide. — Le plus fort
Les élève en tournant, sublime et monotone !
— Les étoiles — micas des cieux aux pierres. d'or —
Reluisent, et la Nuit pour l'Amour se fait bonne,
Que le bras du géant passe toujours et donne
Le vertige aux enfants, et — lent — travaille encor !

Le beau rythme, n'est-ce pas ? rythme heurté, viril, d'une virilité qui n'est ni celle de la Hellas ni celle du Latium, ni celle de Lutèce ou de Phocée, mais celle du Pirée et de la Joliette d'aujourd'hui, celle des usines- effervescentes, de l'Italie moderne et du Paris atroce et splendide du XXe siècle ! Ce rythme, nous avions douté de lui, hier, par lâcheté cérébrale, par une façon de conservatisme sentimental émasculé. Et, pourtant, nous devions d'ores et déjà le pressentir dans certains soirs • des borde de la Seine, rougeoyants comme un gueulard, sur l'occident desquels se découpaient les verrières incendiées du Grand Palais, l'arc tendu du Pont Alexandre, et la Tour Eiffel, l'immense tour arachnéenne qui propage les voix mystérieuses que l'humanité tout entière recueille au loin, si loin, dans le jour spectral, des banquises ou la lumière palpitante des tropiques, et sur le désert humide des océans où, désormais, le piston des machines empêche, d'entendre chanter les Sirènes, retentir les buccins et sonner les cloches des Atlantides et des Ys ensevelies.
Ainsi donc, elle existe, la poésie nouvelle. Et l'inspiration neuve ne chasse point l'autre. Elles se superposent, souvent s'interpénètrent. Le poète d'aujourd'hui greffe le mécanisme sur le vieil arbre élégiaque. Le poète d'hier projette, dans la poussière des limailles du monde mécanisé, tout ce qu'il ne faut pas laisser mourir de tendresse et de chimère. Ensemble, ils se dressent, debout à la proue du. navire Argo, les bras éployés comme les ailes de la Victoire de Samothrace, ces ailes éternellement jeunes dont les siècles n'ont point fatigué l'élan, qui semblent proclamer qu'au-delà de l'étrave il y a dans la candeur des aubes et l'améthyste des crépuscules, le mirage des terres chimériques où l'on ravit les Toisons d'Or, qu'on a toujours, devant-sol, l'Espoir, qu'il faut poursuivre même inattingible, et, comme dit Charles Tillac. :
... veiller, l'âme ouverte aux mystères, veiller !
Vous n'attendez point de moi, je le sais, que je dissèque l'œuvre des poètes, pour vous en dénombrer les organes miraculeux, comme l'entomologiste crucifie lès papillons aux ailes fardées sur ses tables de liège. J'analyserais, un par un, les poèmes de Charles Tillac, de ce frémissant et nerveux "Essaï de Rêve Moderne", que je ne vous convaincrais pas mieux de le lire sans tarder. Ce qui me passionne, moi, c'est de vous crier de toutes mes forces, comme les coureurs antiques, les porteurs de bonnes nouvelles : « Il y a une victoire dans l'air ! » Cette victoire, c'est la conquête d'une inspiration et d'une expression nouvelles. Je pourrais vous expliquer qu'on apprécie dans tel poème — comme Le Chant du Métro, — une sorte de polyphonie poétique jamais entendue, et où, cependant, l'oreille exercée perçoit des. échos de Baudelaire et de Rimbaud, un peu, beaucoup de l'unanimisme de Jules Romains, voire quelque chose du Hugo des "Orientales", le bon, - à travers lesquels Tillac rejoint Jean Royère. Mais, j'aurais fait oeuvre moins utile que de vous révéler l'atmosphère de l'"Essai de Rêve Moderne" qui, par instant, a d'émouvantes douceurs verlainiennes. Car, l'atmosphère, c'est là l'essentiel. On ne lit pas les œuvres des poètes comme les guides Conty. II faut se mettre en état de transe, être soi-même un peu inspiré, pour communier avec eux. J'ai préféré, donc, vous entraîner à l'accélération de ce mètre dynamique, de ce Péan que n'accompagnent point les tambours d'onagre des chasses d'Ovide ou des autres héroïdes de Pindare, mais que scandent les ébranlements des marteaux-pilons qui marquent les heures des peines et des joies dans les halls des usines, cathédrales de l'âge de-V.Acier où les chairs saignent des ultimes géhennes dans des rougeoiements d'autodafé, mais au porche desquelles, prend son essor le rêve démesuré des humanités meilleures

(Car) il viendra, 'le soir d'écoute et d'accalmie !
Savant, jeune, vainqueur de magiques travaux !
Il viendra se poser sur la Muse endormie,
Et la Musc, entr'ouvrant les livres de chimie
Ou de nature, y volera des vers nouveaux.
Bel, avec, dans les yeux, les reflets des vieux glaives,
Il sourira : c'est encor moi... j'étais le Rêve,
Et je suis devenu, sans panache. — l'Acteur... !
Pour que l'acier flamboie, il suffit que je touche
Un peu d'aurore, et que les hauts-fourneaux, ces bouches.
Me donnent le baiser réconciliateur !

Pierre Guitet-Vauquelin





Pour information, Charles Tillac, dont l'oeuvre n'est certainement pas dans le domaine public, est celui qui a écrit dans son poème "L'auteur" :

Nos cris sont des rééditions.


lundi 15 août 2016

Le Claque-Dents, de Louise Michel

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Suite des fictions de Louise Michel (1886-1890) : voici enfin le plus célèbre de ses romans, Le Claque-dents


Le claque-dents, c'est l'agonie du vieux monde.
Il rêve de s'affubler encore de pourpre et d'hermine et de donner à boire aux épées. Mais la pourpre et l'hermine sont souillées, les épées rouillées ne veulent plus boire, l'orgie est terminée.
Il a, le vieux monde, le claque-dents de l'agonie ; Shylok et Satyre à la fois, ses dents ébréchées cherchent les chairs vives ; ses griffes affolées fouillent, creusent toutes les misères aiguës, c'est le délire de la fin.
En vain il voudrait pour rajeunir boire à longs traits le sang des foules, ses pots-de-vin lui montent à la gorge achevant de l'étouffer.
La débâche est commencée au petit bruit sec de l'or, la danse macabre des banques valse autour des dernières bastilles.
Le glas sonne sur tout les tyrannies. Mais elles ne veulent pas mourir, sentant la sève du printemps nouveau.
Nous avons vu là-bas, en Calédonie, de vieux niaoulis dont nul ne savait l'âge, s'effondrer tout à coup ayant encore sur leurs branches mortes quelques rameaux verts.
Un bruit sourd, un nuage de poussière et tout était fini ; le grand arbre n'était plus qu'un petit tas de poussière dans laquelle s'agitaient désespérément des insectes d'une autre époque, mille-pieds énormes, araignées velues, punaises chamarrées.
Ainsi disparaîtra la société où la force prime le droit.
En germinal, les brises chantent, agitant de leurs douces haleines l'herbe pleine de fleurs.
Par instants, un dernier souffle glacé traverse l'air comme une feuille qui passe.
Bientôt s'empliront de vie les nids dans les bois.
Ainsi nous touchons à germinal, à la fin de notre hiver séculaire.
(...)



Louise Michel Trois romans. Les Microbes humains - Le Monde nouveau - Le Claque-dents, présentés et annotés par Claude Rétat et Stéphane Zékian. - Lyon, Presses universitaires de Lyon, 636 pages, 26 €



dimanche 14 août 2016

Le Monde nouveau de Louise Michel

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Les fictions de Louise Michel (1886-1890) peuvent constituer une lecture pour l'été... Aujourd'hui, partez pour Le Monde nouveau, deuxième roman des six imaginés pour la "série rouge" par leur auteur dans un entretien (Annales politiques et littéraires, 1887) :

Chapitre 1

Le cauchemar de la vie

Combien, par notre automne séculaire, jettent la coupe encore pleine, ne ovulant pas épuise le dégoût de la vie ?
Des petits, des vieux, des jeunes s'en vont ainsi dans l'ombre dont nul ne revient.
Beaucoup luttent broyés, les uns contre les autres, se rendant mutuellement responsables de la commune détresse.
Avez-vous vu, aux portes des abattoirs, les troupeaux se battre follement en attendant la tuerie dont l'odeur les enveloppe .
Dans un fourmillement sembleble humain, ferment le monde nouveau.
Depuis longtemps, depuis toujours, il en est ainsi.
Nous fouillons dans ce livre un coin du charnier.
Sous les arches du chemin de fer, entre Levallois et Clichy, par une de ces nuits de printemps où l'ombre douce et lourde est pareille aux ailes des oiseaux nocturnes, deux hommes achèvent, dans une paix profonde, leur horrible besogne.
Un troisième, étendu à leurs pieds, n'est plus qu'une masse inerte, il a été assommé comme un boeuf d'un coup à la tempe.
...)




Louise Michel Trois romans. Les Microbes humains - Le Monde nouveau - Le Claque-dents, présentés et annotés par Claude Rétat et Stéphane Zékian. - Lyon, Presses universitaires de Lyon, 636 pages, 26 €



samedi 13 août 2016

Les Microbes humains

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Les fictions de Louise Michel (1886-1890) peuvent constituer une lecture pour l'été... Elles sont parfois échevelée, voire hirsutes, mais elles constituent un très bel exemple de ce que peut être la fiction militante. En guise de fragment apéritif, voici d'abord Les Microbes humains (E. Dentu, 1886), issus comme Le Monde nouveau et Le Claque-dents d'un projet de six romans nommé "série rouge" par leur auteur dans un entretien (Annales politiques et littéraires, 1887) :

Chapitre 1
A la fumée des pipes
C'est le 26 octobre 18... La brasserie des Jeunes Escholiers, au Quartier latin, regorge de femmes.
Que voulez-vous qu'elles fassent, les femmes ? Il n'y a que cela qui va ! la brasserie.
Partout ailleurs, elles ne peuvent pas vivre, même seules, à plus forte raison quand elles veulent donner la becquée à quelque mioche à moitié mort de la paresse et des pléthoresq paternelles, que la mère ne veut pas jeter à l'eau comme un petit de trop dans la nichée.
Ces mères-là qui ne peuvent pas donner à leurs petits la nourriture des colombes, leur donnent la pâture des corbeaux : elles veulents qu'ils vivent :! - C'est plus cruel que de les tuer, mais elles espèrent qu'ils seront heureux. Avez-vous vu, quand un nid tombe de la branche, comme la femelle cherche à garantir sa voucée ? IL en est ainsi des nids humains tombés de l'arbre de misère. A la brasserie, au milieu de la fumée des pipes, des bocks ; des filles buvant pour faire boire le client. Il faut faire son métier.
(...)



Louise Michel Trois romans. Les Microbes humains - Le Monde nouveau - Le Claque-dents, présentés et annotés par Claude Rétat et Stéphane Zékian. - Lyon, Presses universitaires de Lyon, 636 pages, 26 €



vendredi 12 août 2016

Chez un mandarin

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Chez un Mandarin

M. Francis de Miomandre qui pour relier ses plus beaux livres choisit un satin fleurs et du crêpe de Chine, aime trop les plaisirs délicats, et ces petits bonheurs subtils dont notre temps n'a plus guère la notion pour qu'on s'étonne de lé voir porter chez lui un pyjama-pagode dont les manches dociles à ses gestes décrivent mille arabesques. M. de Miomandre habite rue Théophile-Gautier, et, de chez lui, l'on s'étonne qu'en vérité Auteuil soit un quartier qui ressemble si fort à l'Extrême-Orient. Les fenêtres encadrent un paysaqe où 1l y a des cyprès et mille arbres capricieux comme sur les estampes japonaises que M. Francis de Miomandre a mises au mur, sur sa bibliothèque, sur son pyjama même, fallait dire sur son visage. Mais chaque soie, chaque estampe cache les livres les plus graves et les plus beaux. Ce qu'on pourrait appeler le nipponisme familier de Francis de Miomandre n'est point signe de quelque goût frivole, et si l'auteur de "La Naufragée" est sensible aux plaisirs à fleur de peau et se réjouit de la panne mauve de son salon et d'une étoffe sablonneuse qui fait de son bureau de travail une charmante place, où pour ne pas avoir la tentation de se promener pieds nus, il a mis une plaque de verre, si M. de Miomandre aime tant à jouer avec les manches de son pyjama-pagode, il n'en est pas moins l'un des plus graves et des plus avertis ; il va chercher dans sa bibliothèque un exemplaire des Chants de Maldoror et rappelle qu'il fut un des premiers à admirer le fameux comte de Lautréamont condamné (sans appel, semblait-il en d'autres temps), et que M. Francis de Miomandre défendit alors envers et contre tous.
M. Francis de Miomandre. assez sage pour ne point se jeter au milieu (le toutes ces petites manœuvres turbulentes qui font, seIon lui, des simples agités de ceux qui furent d'abord de vrais artistes et de vrais hommes sensibles, n'en est pas moins capable d'une action directe. C'est lui qui, par un article dans Paris-Soir, a déclenché la campagne en faveur d'Unamuno. Aussi Espagnol que Chinois et écrivain bien parisien, M. Francis de Miomandre trouve une surprenante gravité pour parler de la malheureuse condition faite aux intellectuels espagnols, et surtout au Recteur le l'université de Salamanque envoyé aux Canaries, et il précise : « Il y a deux sortes de Canaries, les Canaries portugaises, qui sont un paradis terrestre, et les Canaries espagnoles qui sont un enfer terrestre. Bien entendu, le Dictatoriat n'a pas envoyé Unamuno au paradis terrestre, et le déporté se trouve dans un vrai cachot. où il n'a pas d'eau à boire, où. les conditions de vie sont épouvantables."
M. Francis de Miomandre, assez mandarin, répéterai-je, pour ne se point soucier des agitations politiques, insiste néanmoins sur la misérable existence actuellement réservée aux écrivains espagnols ; il oublie la panne mauve, les grandes manches, les cyprès, les estampes, Auteuil, et parle avec une véritable ferveur.
Il n'est point facile de quitter un écrivain qui a tant de gestes. de mots, de paroles et de souvenirs, il a mille livres à montrer, mille histoires à raconter, mille auteurs à présenter ; et c'est ainsi qu'il ne quitte une bibliothèque que pour se précipiter sur une autre et va de Claudel à Rimbaud, de Lautréamont à Max Elscamp (sic) et de Montherlant à un de ses précurseurs ignorés, Jean Reutlinger, mort pour la France, dont il réunit, lui-même les écrits. Il ouvre ce livre à une page souvent lue et montre un morceau intitulé : Bouin parcourt dans la demi-heure 9 k. 721 m. record du monde, et etxplique-t-il, ces pages furent écrites en un temps o l'on ne parait pas encore de jeux olympiques.

Les Nouvelles littéraires, 5 avril 1924.


jeudi 11 août 2016

Les incipits de l'été (9)

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A trois heures vingt, je fus tirée d'un profond sommeil par des mugissements. Dans mon rêve, j'avais essayé de transformer ce son parasite en sirène de bateau, mais ça ne collait pas avec le décor urbain de l'action plutôt confuse qui s'y déroulait. J'émergeai par paliers, résistant à la conscience qui s'infusait en moi comme un poison, mais le bruit se répéta et je dus me résigner à ouvrir les yeux, parfaitement lucide.
Je crus tout d'abord que des supporters étaient l'origine du vacarme. Alors qu'on n'en était qu'aux quarts de finale de la coupe du monde, la capitale entière était déjà en rut — gémissement d'anxiété, applaudissement frénétiques, huées et sifflets, invocations aux dieux du ballon, insulte et malédictions aux arbitres, orgasmes délirants ou hurlements de rage au moment des buts, concerts de klaxons jusqu'à l'aube, sans compter les bagarres au sortir des bars... Paris vibrait, communiait, exultait, sanglotait au rythme planétaire des guerres symboliques entre nations civilisées, juste avant d'entre dans le tunnel apathique des étouffants mois d'été.
Tout cela sans ma participation. Cette année-là, j'étais restée à l'heure d'hiver.
Il était trop tard pour un match, et d'ailleurs, le mugissement saccadé reprit; plus bref et couronné par un point d'orgue qui m'enleva mes derniers doutes : c'était Julio qui officiait deux étages en dessous (...).




Sophie Képès Le Fou de l'autre. — Paris, Noir sur Blanc, 2010,n 236 pages, 12 €

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