L'Alamblog

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samedi 4 juillet 2015

Cet été soyez futuriste

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Vous ne saviez pas quels livres emporter cet été sur la plage ? Tranquillisez-vous, l'Alamblog a des idées pour vous !
Cette année ce sera Futurisme, un énorme volume sur papier bible que les éditions Champ Vallon ont fait paraître il y a quelques semaines.
Pourquoi un livre aussi volumineux ? parce qu'il contient de quoi vous enchanter tout l'été — au cas où vous feriez la moule au soleil durant deux ou trois mois. Il paraît que ce sont des usages qui existent, notamment chez les retraités occidentaux. (Sur notre île, on flâne un peu, mais pas à ce point.)
Dans ce recueil colossal des écrits, manifestes et articles futuristes, vous constaterez que le futurisme, ainsi que Dada, aura été le véritable ferment du siècle passé. Nihilisme en sus Dada qui construisez moins qu'il ébranlé.
Parmi les documents rares qui ont pu échappé aux non-spécialistes, parmi lesquels le Préfet maritime, les interventions futuristes dans le domaine de la mode et de la publicité, par exemple, des domaines que les surréalistes ont largement contourné pour ne pas se salir les gants de peau. Avec les futuristes, d'une fougue sans égale, et parfois mal à propos si l'on songe d'idées politiques, tout était par ces gaillards — les femmes sont assez rares — remis en questions, renouvelé, dépoussiéré, électrifié, remotivé.
Nouvelle version augmentée d'une somme déjà colossale, ce livre de Giovanni Lista sera l'ami de votre été, vous verrez. Vous n'avez pas fini d'y plonger.



Giovanni Lista Futurisme, textes et manifestes, 1909-1944. — Ceyzérieu, Champ Vallon, 2015, 2207 p. 40 €



jeudi 2 juillet 2015

Uzanne de saison

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Féru d'Octave Uzanne (1851-1931), l'un des principaux artisans de la grande époque de la bibliophilie française, Bertrand Hugonnard-Roche a entrepris de mettre à jour la figure de cet enfant d'Auxerre dans ses détails. De là blog, conférences et éditions comme celle de ce recueil de quartorze critiques ou chroniques d'art publiées entre 1892 et 1928 dans différents magazines et revues (L'Art et l'Idée, Le Monde moderne, Art et Décoration, ABC Magazine, l'Art et les Artistes). Au sommaire des portraits de la crème des illustrateurs, décorateurs, peintres de l'époque d'Uzanne, à savoir Constantin Guys, Félicien Rops, Joseph Chéret, Eugène Grasset, Albert Robida, Jean Carriès, Auguste Delaherche, Adolphe Willette, Paul-César Helleu, Steinlen, Henri de Tpulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Georges de Feure et Georges Meunier. De quoi réviser ses classiques et goûter les appréciations d'un esthète fin-de-siècle.


Octave Uzanne Quatorze sensations d'art signées, rassemblées par Bertrand Hugonnard-Roche. Alise-Sainte-Reine, Chez Bertrand Hugonnard-Roche, 2014.



mercredi 1 juillet 2015

L'Iliazd club et le débat des mots inconnus

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On sait que les jeunes ambitieux ont tendance à se montrer exubérants, et par là même exorbitants. C'était en particulier le cas d'Isidore Isou qui lassa tout le monde assez rapidement. Il avait prétendu révolutionner la poésie en remettant au menu de vieilles recettes futuristes et dada — en remontant encore un peu on aurait sans doute pu trouver des bohèmes et des romantiques frénétiques bien aussi fondés que lui dans l'art de la lettre et du bruit de bouche.
On devine que la thèse d'Isou dans Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique de 1946 est contrefaite, et avec plus de trente ans de retard, quand bien même il tente de vêtir son propos de tissus nouveaux, qu'il va être contraint d'emberlificoter de plus en plus avec le temps d'oripeaux verbeux et hyperboliques. Bref, il gasconna.
Iliazd, typographe et poète ne laissa pas passer l'inculture et entra en polémique avec le bouillant branché. Il s'ensuivit des échanges de 1946 à 1950 que relate Françoise Le Gris, et la publication par Iliiazd d'un livre essentiel, en tout cas aussi important que son édition de Ledentu le Phare : Poésie de Mots inconnus.
Après une première conférence présidée par Camile Bryen qui finit en pugilat, "Après nous le lettrisme", Iliazd passa en effet à l'offensive en composant son anthologie de textes dont les dates de publication ne trompent pas. Exemples : Nicolas Beauduin (1919), Jacques Audiberti (1948), Pierre Albert-Birot (1917), Camille Bryen (1932), et puis évidemment Hugo Ball (1917), Kurt Shwitters (1927), Raoul Haussmann (1918), Eugène Jolas (1933), Vélimir Khlebnikov (1912), Michel Seuphor "Tout en roulant les RR" (1928), etc.
Datés de 1910 à 1948, ces écrits prouvent la préexistence de textes visuels et/ou phonétiques basés sur la désarticulation du langage, le néologisme et l'expérimentation chez les futuristes russes (Khlébnikov, Krutchonykh, Poplavsky, Térentiev, Akinsemoyin, Iliazd) et chez Dada (Arp, Ball, Hausmann, Schwitters, Tzara), ou d'indépendants et compagnons des mouvements précédents comme Albert-Birot, Artaud, Audiberti, Seuphor ou Bryen. Le tout étant illustré par Arp, Braque, Bryen Chagall, Dominguez, Férat, Giacometti, Gleizes, Hausmann, Laurens, Léger, Magnelli, Masson, Matisse, Metzinger, Miro, Picasso, Survage, Tauber-Arp, Tytgat, Villon, Wols, Ribemont-Dessaignes...
Très bibliophile pour l'heure, donc inaccessible, cette anthologie mériterait sans aucun doute de reparaître dans une version abordable. L'Iliazd Club pourrait-il quelque chose pour nous ?



Les Carnets de l'Iliazd Club (2014) : Poésie des mots inconnus et le débat lettriste, 270 pages + 1 dépliant et 54 pages quadrichromie, illustrations in-texte, 30 €
Sommaire :
"Poésie de mots inconnus" et le débat lettriste : prétexte et contexte, par Françoise Le Gris D'un texte à l'autre, Iliazd-Isou, une confrontation, par Régis Gayraud Iliazd et la série C de la Boîte-en-valise de Marcel Duchamp, par Antoine Perriol Iliazd : "La Cause occulte de l'abdication du roi Edouard VIII", manuscrit présenté et annoté par François Mairé

Iliazd-Club
24 rue de Vintimille
75009 Paris

mardi 30 juin 2015

En compagnie de Jean-Pierre Martinet

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Le phraseur empêche la digestion. Nous avons tous lu Le Bavard de René-Louis des Forêts. Il nous arrive après avoir bien éclusé de nous donner la réplique. Jean-Pierre prend les premières lignes, j'enchaîne avec les dix suivantes et ainsi de suite jusqu'à ce que le garçon se plante devant nous et nous dise, je vais vous apporter deux verres de verveine. Vous n'y pensez pas, dit Jean-Pierre. Il nous faut du rouge. Je règle d'avance. Connaissez-vous beaucoup de clients qui règlent d'avance leurs consommations ? Je m'incline ! dit le gardon. Nous avons l'art de transformer la clientèle du restaurant La Belle Rivière où nous attend notre table, en patins, en personnages burlesques. Nous ne leur prêtons pas d'existence. Ce sont des ombres. Peut-être que Richard Strauss aurait pu en titre un opéra. Jean-Pierre me dit, pitié pour les personnages falots. Notre drame à tous deux : ne pas croire à l'existence de nos contemporains. Nous ne sommes que des mains ; c'est quoi serrer des mains ? Non plus ces embrassades qui ne sont que des baisers volés, des baisers mouillés. Je me souviens d'un homme pris de boisson répétant, vous n'existez pas pour moi, vous n'existez pas pour moi. Pour nous c'était un peu ça. Nous n'arrivons pas à nous incarner (...) Moi, dit Jean-Pierre je ne suis pas très jus de raisins. Notre impuissance à créer une dimension nous vaut des quolibets, chapeau cabossé, qu'un ventriloque habile réussit à faire parler.



Alfred Eibel

Texte issu des souvenirs d'Alfred Eibel à paraître, Jean-Pierre Martinet le ventriloque.

Durant les grandes chaleurs...

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Des dandys, on en a connu de mielleux.
Celui-ci est fondu.

(Les grandes chaleurs sur la ligne 11).

lundi 29 juin 2015

On sait ce qu'ils faisaient le 14 décembre 1956

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Sauf absence injustifiée, on sait où ils se trouvaient le 14 décembre 1956.
C'est Facebook avant l'heure.
En papier.
Version typographique Akademia R. D.


samedi 27 juin 2015

Préau des collines #14

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Très beau, roboratif et goûteux numéro du Préau des collines consacrant trois ensembles à Pierre Edouard, peintre et sculpteur, Pierre Lafargue, Eric Maclos et Geneviève Huttin, tous trois écrivain et/ou poète.
Entre éloges, articles critiques et exercices d'admiration, une amusante lettre de François Boddaert à Monsieur de Bondy sur sa réputation, son génie & ce qui s'en suivra..., un commentaire en trois points des éditions Vagabonde où il est question de faire déconsidérer l'état civil, pendant que Jean-Paul Michel constate qu'on a beaucoup de monde à éradiquer à vingt ans....
Voyez que ce Préau est parfois surexcité.
Les autres interventions, non négligeables, sont signées Yves Boudier, Claude Louis-Combet, Marie Etienne, Philippe Lacoue-Labarthe, Elizabeth Prouvost (ses troublantes photos), Jean-Baptiste de Seynes, John Taylor ou Lydie Salvayre — les innomés nous pardonneront — où se croisent cent thèmes et commentaires utiles, nécessaires ou passionnants. A commencer par la découverte de l'oeuvre Pierre Edouard.
Jacques Le Scanff, l'initiateur et animateur du Préau des collines est par ailleurs auteur d'un recueil de textes issus de ses "carnets de peintre". Très illustré et bellement, le livre qui paraît aux éditions Quiero contient ses vers :

Il regarde avec une telle force
que ses yeux saignent :
les murs et les vêtements
amples et blanc,
l'ombre : un cadre bleu.


Et puis

La boutique bariolée,
seule dans la lueur blanche et bleue des néons,
un tadjik martèle
une cornière de zinc.


Jacques Le Scanff Le Bleu des émeutiers. peintures de l'auteur. — Forcalquier, Quiero, 40 pages, 25 €

Le Préau des collines, n° 14, 295 pages, 27 €

Parce que...

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Parce que...

Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d'un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu'il n'a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol,

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :

Et de ce qu'une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte !

Clément privé



Bohème émérite, Clément Privé (1842-1883) est à l'instar de Félix Arvers l'auteur d'un sonnet, celui que l'on vient de lire. Un sonnet qui prouve que les médecins spécialistes en sont de vrais, spécialistes, puisque son poème figura grâce à Henri Mondor dans la Pléaide Mallarmé. Privé mérite des félicitations.
Sa nécrologie dans l'Annuaire de la presse de Mermet donnait ceci :

Clément privé, de la presse radicale, est mort à la maison de santé Dubois. Ancien élève de l'Ecole centrale, M. Privé avait d'abord été employé comme conducteur des ponts et chassés, avait ensuite, avant de venir à Paris, rédigé divers journaux en province († 17 mai).


Il était en réalité agent voyager avant de devenir journaliste et l'ami de Léon Cladel, Jules Vallès, etc. Il était le Jacques Lehardy du Chat noir de Goudeau.

(Nous empruntons son portrait à Tybalt).

vendredi 26 juin 2015

Les histoires de l'autre Bloy

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Excellent travail des Editions des Malassis qui produisent un document dont on pouvait ignorer l'existence, à moins d'avoir étudier la vie de Bloy avec grande attention : les écrits de Georges Bloy sur les Moïs et Annamites.
Ce livre dormait sous forme de manuscrit corrigé par Léon Bloy dans les archives de Joseph Bollery à La Rochelle. Ce dernier avait en effet conservé les papiers du fameux Jésus-Christ des colonies, ce Bloy prénommé Georges, frère cadet du fulminant. Et il aurait fallu plus d'un siècle pour le sursaut d'intérêt pour l'histoire coloniale le mette enfin en lumière.
Ce Georges Bloy n'est pas n'importe qui. Outre que son aîné Léon en a fait une victime du système colonial — les choses sont sans doute plus compliquée pour cet homme naïf sans doute mais doté d'un sang chaud et très réactif aux règlements administratifs et aux abus de pouvoir —, il laissait à sa mort en 1908 un ensemble d'écrits réunis à partir dans les années 1860 où apparaissent la culture et les usages des peuples mois et annamites qui "ne boivent jamais en mangeant".
Briquets atmosphériques ou chasses à dos de buffle, fabliau indochinois des deux crabres, moeurs économiques des Annamites, remèdes, vendetta chez "les sauvages", "drogues stupéfiantes utilisées par les voleurs en Orient", le "tome moïs (l'interdit), etc. Mais on devine aussi la "civilisation coloniale" en action à travers de multiples notes, comme ces "médecins militaires (...) privant à la fois de sang et de nourriture, assurant enlever de cette façon les forces à la maladie qu'ils réussissent effectivement à fair e disparaître en tuant le patient, qui se trouve débarrassé du même coup de la maladie dont il souffrait et de l'existence dont il jouissait"...
Constitué par fragments d'un ensemble de contes, d'anecdotes, d'observations et d'histoires piochées par cet ethnographe amateur, l'ensemble est roberait et instructif car ils sont rares ces recueils où le solitaire, aventurier ou non, a pris la peine de détailler la vie qu'il découvrait aux colonies.
Maurice Dubourg avait déjà raconté la vie dans Un aventurier périgourdin en Indochine (Peyronnet, 1950) où s'apercevait déjà une version plus aquarellée, pour dire les choses, que la défense totale publiée Léon Bloy dans les Lettres aux Montchal ou dans Le Sang du pauvre (1909). En effet, l'écrivain refusa toujours la culpabilité de son frère et les causes qui lui valurent six ans de bagne en Nouvelle-Calédonie et le "doublage" de sa peine sur un îlot en face Koné, Koné où il mourut le 6 octobre 1908. De fait, la vie de Georges Bloy, tour à tour marin, chasseur, voleur, administré spolié ou trafiquant colérique mériterait à son tour de prendre forme dans une biographie détaillée. Après L'Or de Cendrars, on aurait L'Annamite, et un film épatant où pulluleraient les aventuriers, comme ces Louis Vertil et l'Irlandais, ou bien le Breton Lautec...
Pour commencer, lisons Georges Bloy pour deviner l'homme qu'il était. Ses récits

Georges Bloy Contes et récits des peuples mois et annamites. Suivis de Léon BLoy et son frère Georges, par Maurice Dubourg, et de Jésus-Christ aux colonies, par Léon Bloy. — Paris, Editions des Malassis, 256 pages, 21 €

jeudi 25 juin 2015

Lettre sur l'équarissage des livres

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Pour faire suite à la journée Paul Lacroix qui a eu lieu ce printemps à la bibliothèque de l'Arsenal, voici une lettre dudit Bibliophile Jacob en plein exercice d'exagération, de fadaises, d'entrisme et de dénigrement mensonnger. Rien de bien moral, mais une friandise encore délicieuse à la lecture, pour peu qu'on ait l'esprit tourné dans le bon sens, et une missive sans doute plein d'enseignements sur la vie des livres.
Songez, petits scarabées, que les "libraires" casseurs de recueils de gravures existent toujours. Pas de noms, pas de noms, mais une pressante intention de vous voir vérifier ce que vous achetez cet été...Boycottons les casseurs.
Cette XXXIIe lettre issue des Cent et une Lettres bibliographiques à M. l'administrateur général de la Bibliothèque nationale (Paris, Paulin, 1849-1850) date du 6 novembre 1849. Il vus sera parlé de ce recueil étonnant dans les actes de la journée Lacroix qui paraîtront sans doute en 2016.


Monsieur l'Administrateur général,

Ce n'est rien que de vous avoir déjà envoyé un volume des Essais historiques de Sàint-Foix : comme il y a bien dix éditions de cet ouvrage, il y a sans doute plus de dix volumes qui se promènent hors de la Bibliothèque. En voici toujours un, pour attendre les autres.
Essais historiques de Monsieur de Saint-Foix, troisième partie. Londres et Paris, Duchesne, 1757, in-12, relié en maroquin rouge, aux armes du roi; timbre de la Bibliothèque Royale, L. 2048.
A 2.
Ce volume appartient à une édition différente de celle qui avait perdu au moins un de ses volumes que j'ai retrouvé. Ce ne sera pas le dernier que je découvrirai sans doute dans les catacombes des ouvrages incomplets, mortels asiles ouverts aux livres orphelins, veufs, malades ou invalides. Ah ! Monsieur l'Administrateur général, si vous saviez combien de volumes égarés de la Bibliothèque du Roi sont venus depuis un siècle tomber et disparaître dans cet hospice qui devient pour eux tôt ou tard une caverne d'équarrissage et un sépulcre muet ! Il est certain, par exemple, que vingt ou trente volumes, empruntés à vos nombreux exemplaires des Essais historiques sur Paris, ont été successivement engloutis dans cette espèce de.gouffre sans fond et sans écho, où roulent sans cesse les débris errants et les ombres plaintives des Bibliothèques. Trente volumes des Essais de Saint-Foix ! allez-vous, sans doute, vous écrier. — Oui, Monsieur l'Administrateur général, trente au moins, dont la reliure a fourni des empeignes à vos souliers, et le papier imprimé de la pâte à faire les cartes de votre grand jeu du catalogue de la Bibliothèque. Et encore, dans ces trente volumes, je ne compte pas ceux des Nouveaux essais historiques sur Pa,ris, qui font suite au recueil de Saint-Foix, et qui ont pour père anonyme un autre chevalier, Alexis-Jacques Ducoudray, ancien mousquetaire gris, gouverneur du pays des Andelys, auteur d'une foule de compilations et de productions en tous genres, et pourtant (les biographies ne le disent pas, pour l'honneur des lettres) mort à l'Hôtel-Dieu de Paris, le samedi 7 février 1789, et enterré le lendemain à la paroisse de Saint-Pierre-aux-Boeufs. lien est des iivres comme de leurs auteurs : aucuns meurent à l'Hôtel-Dieu et sont inhumés dans la fosse commune. Pauvres auteurs ! Pauvres livres !
Pourquoi vous cacher le déplorable sort de la plupart des volumes dépareillés qui vous manquent? Us sont devenus ce quelque chose sans nom que fait la destruction des livres. De profundis ad te clamavi, Domine. Eh ! que voulez-vous que devienne un volume isolé, véritable caput mortuum, que le hasard aveugle et sourd jette, au sortir d'un obscur encan, soif dans le sac d'un marchand de ferrailles, soit dans une boîte de bouquiniste, soit au milieu du vieux papier à vendre à la livre ? N'avez-vous pas rencontré quelqu'un de vos plus brillants camarades dé collège, déclassé, dépaysé, dégradé par les événements ou par sa propre faute, couvert de haillons, végétant dans l'indigence et ne pouvant plus s'élever au-dessus de la sphère du cabaret. Telle a été, telle est la destinée de bien des livrés qui ont brillé, autrefois à la Bibliothèque du Roi, et qui, après avoir oublié leur ancien éclat dans la poussière,; la crasse et l'humidité, périssent misérablement sous le couteau de l'équarrisseur comme les vieux chevaux à l'abattoir de Montfaucon. Il y a dans Paris certaines officines où l'on ne fait nuit et jour qu'abattre des livres ; on opère d'abord le triage, on met à part ceux que leur bonne mine recommande le plus ; on essaye encore de revendre les meilleurs aux bouquinistes, aux libraires, aux amateurs, qui vont chercher fortune dans cette espèce de regratterie biblique. C'est là qu'on trouve de .quoi compléter les ouvrages et réparer les livres : le volume dépareillé reprend valeur, en se réunissant à un corps, d'ouvrage qu'il complète ; le volume taché, déchiré, éreinté sert du moins à la restauration d'un volume analogue; qui, mieux conservé, est plus imparfait, ici, c'est un titre qu'on remplace, là une page, un cahier qu'on ajoute quelquefois une carte, une figure, un portrait. Vous ne sauriez croire ce que les collections de portraits ont pris dans les livres depuis trois siècles et naturellement dans ceux de la Bibliothèque du Roi ? Et les titres de livres, Monsieur, c'est une malédiction! Tant de causes diverses ont dépouillé de leurs titres une multitude de bons livres, qui n'ont pas d'autre imperfection que celle-là, assez indifférente au point de vue de l'usage du volume, et pourtant si grave, si peu tolérable aux yeux du bibliophile. Vous comprendrez donc qu'on entasse des titres de livres, comme une marchandise et même, comme une curiosité. Les savants Debure frères (Arcades ambo), anciens libraires de la Bibliothèque du Roi, n'àvaient-ils pas rassemblé 50 à 60,000 titres de livres, la plupart avec vignettes ou ornements gravés en bois ou en cuivre? Votre honorable, collègue d'Institut, M. Libri, n'a jamais; pensé à faire une collection de cette espèce, et cependant on aurait découvert, chez lui, dik-on (ce n'est pas vous qui le dites), un carton rempli de ces titres de livres, tout chargés dîestampilles suspectes, lavées, grattées, effacées ou encore intactes. Ces titres de livres, à ce quMl parait, s'envolent de je ne sais quel antre sibyllin, et s'introduisent partout, à traversles serrures elles scellés. Fermons bien nos fenêtres et nos portes, Monsieur, et prions Dieu que le diable ne vienne pas chez nous faire des siennes sous la forme d'un fitre de livre au timbre de la Bibliothèque de Lyon ou de celle de Montpellier. Un pareil titre de livre, c'est un corps de délit, c'est la tache de sang, c'est le cadavre delà victime. On n'aurait qu'à glisser ce titre-là dans nos poches : nous serions sur-le-champ accusés et convaincus d'avoir volé vingt ou trente in-folios dans une Bibliothèque publique ! Horresco referens, Monsieur le professeur.
J'en reviens à l'histoire aventureuse et tragique de vos livres dépareillés : quand ils n'ont pas été sauvés par la pitié du bibliopole ou du bibliognoste (langue de l'abbé Rive, de purpuracée mémoire); quand un mois d'étalage ne lésa point fait rentrer dans le monde de la librairie, ils sont définitivement condamnés : le bourreau, l'épicier (ce n'est pas vous qui auriez cet affreux courage), saisit d'une main le volume béant, et de l'autre il s'arme de son coutelas ; il attaque les fils de la reliure, détache délicatement l'endossage, écorche le maroquin, le veau ou la basane, qui recouvrent le carton, puis il divise en trois tas les produits de son opération féroce : la peau, le carton et le papier. Tout cela se vend et se transforme sous les mains de l'industrie, tout cela profite à quelque chose et à quelqu'un. Mais vos livres, ainsi décarcassés et débités, ne sont plus bons qu'à faire des cartonnages, des cornets de bonbons ou des boites de pilules. Je voudrais pouvoir vous dorer celle-là. A propos de dorure, la tranche de vos livres en vieux maroquin rouge étant souvent dorée, on la brûle pour en extraire l'or qui, sous le dernier règne, brodait les habits des pairs de France. Voilà, Monsieur l'Administrateur général, ce qu'on a fait de quelques milliers de volumes qui manqueront à la Bibliothèque Nationale jusqu'au jugement dernier de vos regrettés prédécesseurs.
Descendez dans les profondeurs des rues Saint-Jacques et de la Harpe, pour pénétrer le mystère de la boucherie des livres ; hasardez-vous.dans là pénombre éternelle de la rue Serpente, et, comme Jérémie, pleurant sur la ruine prochaine de Solyme, répandez toutes vos fleurs de rhétorique (manibus date lilia pleins) sur ces infortunés volumes qui vous demandent grâce. Mais puisque vous êtes dansle voisinage de la rue Percée, souvènez-vous de vos 4,248 ouvrages incomplets (en 1834), et de leurs 11,530 volumes manquant ; visitez le magasin de Lecureux, qui s'est fait, pour ainsi dire, le rebouteur de la librairie, et qui ne vend guère que dès livres dépareillés ; demandez-lui de se consacrer à une oeuvre pie, que j'aimerais avoir imprimée dans vos oeuvres complètes : il s'agit de compléter ces 4,248 ouvrages incomplets; il s'agit de remettre en bon état ces dix ou quinze mille volumes imparfaits qui déshonorent la Bibliothèque Nationale, Que si vous prenez sous votre bonnet de docteur cette sage mesure d'administration, ne négligez pas de la rendre efficace pour l'avenir, en la corroborant d'une autre mesure non moins urgente et dès lors indispensable : supprimez le prêt des livres au dehors, exigez de votre public certaines garanties de notoriété civile, sinon scientifique et littéraire. Quant au Catalogue des imprimés de la Bibliothèque Nationale, quant à ce glorieux monument de bibliographie universelle, qui n'attend plus qu'un architecte (peut-être votre humble serviteur), je vous répéterai, en dépit des perfides conseils du trahit sua quemque voluptas : « Faites des traductions de Plaute, faites des éditions de Tacite et de Catulle, faites des Conjurations d'Etienne Marcel. » Maître André, qui a mis en tragédie le Tremblement de terre de Lisbonne, aurait dû s'en tenir à ses perruques.

Agréez, etc.

Paul Lacroix (Bibliophile Jacob)





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