L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

samedi 30 juillet 2016

Harakiri par J. Nitobé

SeppukuTaki.jpg



Harakiri

Par J. Nitobé, professeur à l'Université Impériale à Kyoto (A).

C'est le nom japonais du suicide par éventrement.
Folie ! crieront mes lecteurs européens. Pour nous cet acte n'a rien de choquant ni de ridicule. Le souvenir des plus nobles actions s'y rattache, et des plus touchantes solennités.
La vertu, le sublime, la grandeur d'âme transforment la mort plus basse en un symbole d'existence nouvelle... Sans cela le signe que Constantin aperçut dans les nuages n'eût pas conquis le monde.
Notre choix de cette partie du corps n'est pas arbitraire. Il est fondé sur une antique croyance anatomique où le ventre est considéré comme le siège de l'âme et des sentiments. Cette conception encore vivante chez les Japonais se retrouve dans la Bible. Moïse dit de Joseph que ses entrailles désirent revoir son, père ; David supplie Dieu de ne pas oublier ses entrailles ; Jézias et les autres prophètes parlent souvent de l'inquiétude de leurs entrailles. Même conception chez les Grecs qui considèrent le ventre (phren ou tumos, et hara en japonais) comme le lieu de l'âme.
En France également, le mot en question s'emploie en dehors de toute acception anatomique. Descartes n'enseigne-t-il pas que l'âme réside dans la glande pinéale et n'emploie-t-on pas le mot "entrailles" dans le sens de "sympathie", de compassion ? On dit qu'un orateur "a des entrailles".
Ainsi on ne saurait taxer de superstition une idée mieux justifiée au point de vue scientifique que la théorie qui fait du coeur le centre des sentiments. Les psychiatre parlent d'un cerveau pelvien ; ils y comprennent les ganglions du bassin qu'influencent tous les phénomènes psychiques. Admettons ce principe de psychophysiologie et il en découlera cet argument du harakiri : "Je vais ouvrir la demeure de mon âme, - juste si elles est pure ou impure."
Mon intention n'est pas de justifier le suicide au point de vue de la religion ou de la moralité. Il me servira seulement à montrer quelle place élevée occupe l'honneur au Japon.
Dans ce pays, la mort apparaît comme la solution d'un problème complexe où la dignité humaine, l'héroïsme et le stoïcisme trouvent leur compte ; un samouraï ambitieux considéra toujours la mort naturelle comme une fin plutôt ignoble.
Si la plupart des chrétiens pouvaient s'exprimer ouvertement, ils confesseraient leur admiration pour la sublime impassibilité des Caton, des Brutus, des Pétrone, ces grands suicidés.
Et Socrate ? Avec quel empressement il se soumit au jugement de l'Etat, alors qu'il le savait inique et qu'il pouvait s'y soustraire : ses disciples nous l'ont rapporté sans omettre un détail. Calme, il prend la coupe fatale, fait une libation, avale lentement le poison et meurt.
L'acte du père des philosophes n'excite pas l'horreur physique provoquée par la guillotine. Et pourtant la décision des juges aurait dû révolter l'homme à qui l'on disait : « Tu dois mourir de ta main. »
Si le mot « suicide » signifie uniquement mourir de sa propre main, Socrate est un suicidé. Or, personne ne l'accusera de ce crime. Platon, pour qui le suicide est immoral, n'a jamais dit que son maître se fût "suicidé".
Maintenant mes lecteurs comprennent sans doute que harakiri n'est pas un simple suicide, mais une institution légitime et cérémonielle. La grandeur de cette conception médiévale est évidente pour qui admet l'idée d'expiation. Par ce moyen, les gentilshommes expiaient leurs crimes, réparaient leurs fautes, échappaient au déshonneur, en délivraient leurs amis, ou démontraient leur sincérité.
Imposé comme châtiment, "harakiri" s'exécutait alors en grande cérémonie. Il fallait pour le subir ainsi un sang-froid égal à la grandeur d'âme. C'est pourquoi on le jugeait digne d'un gentilhomme.
Notre antiquité japonaise m'inspire un intérêt si profond que je me fusse hasardé à décrire cette coutume vénérable. Un écrivain trop peu lu m'a déchargé de ce souci en reproduisant avec talent et exactitude, d'après un vieux manuscrit japonais, les différents actes de cette tragédie vécue.
Dans son livre, "Le Vieux Japon", M. Midfor (B) s'exprime ainsi :
« Nous (les sept représentants étrangers) fumes invités à suivre les témoins japonais dans le hondo, salle principale du temple où la cérémonie devait avoir lieu. La scène était impressionnante. Des colonnes en bois foncé supportaient le plafond de la haute salle d'où descendaient une quantité d'immenses lampes dorées et autres ornements caractéristiques d'un temple bouddhiste. Devant le maître-autel, où une estrade couverte de belles nattes blanches s'élevait de à 4 pouces, était suspendu un tapis écarlate. De hauts cierges espacés régulièrement répandaient une clarté mystérieuse qui laissait voir discrètement ce qui allait se passer.
« A gauche de la petite plate-forme sept Japonais vinrent s'asseoir ; à droite, nous, les sept étrangers. Aucun autre assistant.
« Quelques minutes d'attente fiévreuse et nous voyons apparaître Taki Zenzaburo, homme robuste de trente-deux ans, au noble visage. Drapé dans la robe de grande cérémonie aux manches larges comme des aiIes, il était accompagné d'un de trois officiers vêtus du "jimbaori", l'habit de guerre à parements dorés. "Kaishaku" n'est nullement le synonyme de bourreau : c'est une fonction de gentilhomme, remplie souvent par un ami ou un parent du condamné. En l'occurrence, c'était le frère de Taki Zenzaburo que les amis de celui-ci avaient élu "kaishaku" pour son talent d'escrimeur.
« Taki Zenzaburo et son kaishaku, aligné à sa gauche, s'approchèrent des témoins avec une révérence qu'ils répétèrent pour les étrangers, plus respectueuse peut-être. Solennellement on leur rendit ces salutations."
« Calme et digne le condamné monta sur l'estrade, fit deux génuflexions devant le maître-autel auquel il tourna le dos pour s'asseoir a la japonaise sur le tapis, le kaishaku a sa gauche, immobile.
« Un des trois officiers japonais s'avança portant une table pareille aux tables victimaires en usage dans les temples. Là-dessus s'allongeait le "wakizashi", poignard long de neuf pouces et demi, aussi tranchant qu'un rasoir. Il s'agenouilla pour l'offrir au condamné qui, après l'avoir pris avec respect, l'éleva des deux mains au-dessus de sa tête, puis !e posa devant soi.
« Nouvelle et profonde révérence de Taki Zenzaburo aux spectateurs. La face impassible, mais une imperceptible hésitation dans la voix, il nous fait cette douloureuse confession : "Moi seul ai donné l'ordre de tirer sur les étrangers à Kobé. J'ai réitéré cet ordre quand ils allaient s'enfuir. Pour ce crime je vais faire harakiri. Je prie l'assemblée de m'accorder l'honneur d'être témoin de cet acte."
« Une suprême salutation, et le voici nu jusqu'à la ceinture. Selon la coutume il attache soigneusement sous ses genoux les manches de son vêtement pour ne pas tomber en arrière le noble japonais doit mourir penché en avant.
« Il a saisi le poignard, - la main est calme, le regard pensif - presque avec tendresse il le contemple longuement...
« Quelques secondes de recueillement et l'arme s'enfonce de toute sa longueur dans le côté gauche. Lentement il la porte vers le côté droit où, en la retournant dans la plaie, il se fait une fine coupure verticale. Pas un muscle du visage n'a frémi. Il retire le poignard, se penche et allonge le cou. Aucun son, bien que la douleur lui contracte le visage.
« Le kaïshaku est debout. Agenouillé près de lui il avait jusqu'ici surveillé tous ses mouvements. Son glaive siffle... un éclair... bruit lourd, chute fracassante. D'un seul coup il a séparé la tête.
« Un glouglou sinistre rythme le silence.
« Profonde inclination du kaïshaku. Il essuie son glaive avec le papier rituel et disparaît. A terre le poignard ensanglante près de la masse informe qui fut un homme vaillant et chevaleresque. L'arme, témoignage de l'exécution, est respectueusement emportée.
« Deux représentants du Mikado quittent leur place, s'approchent et nous invitent à déclarer que justice a été faite. Cette formalité accomplie nous quittons le temple. »

Quelle tentation pour des Japonais que l'apothéose au moyen du harakiri. Beaucoup y recoururent sans nécessité. Pour des motifs légers, de simples étourderies, on vit les têtes chaudes aller à la mort comme les phalènes vont à la flamme. Des causes équivoques jetèrent plus de samouraïs au suicide que de nonnes au couvent. Notre peuple mettait son point d'honneur à n'estimer guère la vie. Malheureusement l'honneur invoqué n'était pas toujours un titre, et aucune des fosses de l'Inferno n'est plus remplie de Japonais que la septième, réservée aux suicidés.
Un vrai samouraïs, il faut le dire, considéra toujours le suicide sans motifs sérieux, comme une lâcheté. Tel ce vaillant chef qui, ayant perdu bataille sur bataille, pourchassé à travers forêts et cavernes, s'était réfugié dans le tronc d'un arbre. Glaive émoussé, arc brisé, plus une flèche au carquois ! Pourtant il n'imita pas ce Romain qui, vaincu à Philippi, se jeta sur son glaive. Stoïque comme un martyr chrétien, au lieu de se tuer il chanta :
Soucis ! Douleurs ! Tout ce qui oppresse
Mon dos accablé
Le comble des maux me presse
Et ne fait qu'augmenter
L'expansion de mes forces.

Ainsi l'exige la doctrine de Bushido (1). Il est recommandé de supporter les rancœurs et le sort contraire avec une patience que soutient une conscience pure, car Mencius (2) a dit « Si le Ciel veut octroyer à un homme une condition supérieure, il lui fortifie l'âme par la souffrance, les nerfs et les muscles par le travail il l'expose à la famine, lui inflige les affres de la misère et fait échec à toutes ses entreprises. Ces épreuves élèvent l'âme, endurcissent le corps et rendent capables des grandes actions. »
Le véritable honneur réside dans l'obéissance aux ordres du Ciel. Si leur exécution entraine la mort, celle-ci n'a rien d'ignoble. Hors de là, quand la mort volontaire détruit les desseins de la Providence, elle constitue une lâcheté.
Une conception analogue a nos dogmes, figure dans le "Regligio Medici" de sir Thomas Brown qui s'exprime ainsi :
>« Le dédain de la mort est certainement une marque d'héroïsme, mais quand l'existence devient plus terrible que la mort, vivre est encore plus héroïque. »
Le passage de Brown confirme, avec mille autres, l'accord moral des races cultivées et montre l'inanité des efforts incessants de ceux qui cherchent à établir des différences essentielles entre chrétiens et non chrétiens, entre Orient et l'Occident.
Harakiri, malgré son illégalité, se pratique encore. Il ne disparaîtra des mœurs japonaises, je le crains, qu'avec les souvenirs héroïques du passé. Des procédés de suicide plus expéditifs et moins douloureux seront inventés et rapidement propagés, mais il faudra toujours concéder au harakiri son caractère aristocratique.
Selon M. le Professeur Morselli, un suicide très douloureux ou suivi d'une agonie prolongée est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, produit par la folie, le fanatisme ou une surexcitation maladive. Or, le harakiri normal, n'a rien de commun avec ces phénomènes morbides. Il exige, au contraire, un équilibre parfait de la mentalité.
Deux formes de suicide ont été distinguées par le docteur Strahan : le rationnel et l'irrationnel. C'est au premier type qu'appartient le harakiri.





(A) Il s'agit d'Inazo Nitobe (1862-1933). Son livre mentionné dans la note suivante paraîtra vingt-quatre ans plus tard la publication de cet extrait, en 1928, chez Payot (Note du Préfet maritime). (B) Mutford, second secrétaire de la légation britannique à Tokyo, Contes japonais (nPm).
(1) "Bushido" ( - "L'Ame du Japon") par M. le Professeur J Nitobé. Ce livre, d'où j'ai extrait "Harakiri", est l'exposé le plus parfait que je connaisse de la psychologie du peuple japonais. L. M.
(2) Disciple fameux de Confucius. L. M.


Traduction autorisée : L. Matsudaira.

La Jeune Champagne, janvier et février 1904, n° 10 et 11.

jeudi 28 juillet 2016

Amer 7

Amer7.jpg


Excellente livraison d'Amer, la revue finissante menée par Ian Geay sur le terrain de la "Bouffe", en quête de "Gastrosophie littéraire".
On y trouve Charles Monselet, Charles de Sivry, Emile Goudeau, Orsat ou Félicien Rops et Lilith Jaywalker en compagnie du Moine bleu ou d'Arnaud Souty dans un volume épais comme un pavé de rumsteck et gouteux comme tout. A côté de ces prosateurs, essayistes et autres amis des abymes des sens, des images, des photographies d'Elizabeth Prouvost, P.L.N et L. M. G., des entretiens, qu'on a l'impression de ne pas pouvoir en faire le tour.
C'est charpenté, c'est dense, c'est nourrissant.
C'est Amer.


Amer, n° 7, "Informateur du possible, Déformateur du réel", 2016, 352 pages. Prix non mentionné.

mardi 26 juillet 2016

Sagesse de Mahfouz

NaMafhouzMendiant.jpg





« Je suis du côté de la connaissance, seule voie de salut dans cet océan houleux et effrayant d’ignorance où nous sommes appelés à vivre. »

Naguib Mahfouz cité par Akeem Kossoko.



Le 30 août prochain, il y aura dix ans que le grand Egyptien nous a quitté.





lundi 25 juillet 2016

Mémoires d'un billet de banque

DamiaodeGois.jpg


Poursuivant la vogue XIXe des "mémoires d'objets" initiée avec l'ère industrielle, le Portugais Joaquim Paço d'Arcos (1908-1979), digne successeur de son aîné Eça de Queiroz, promène son lecteur dans la bonne humeur chez les successifs propriétaires du billet : un ploutocrate, de jeunes snobs, un chauffeur de taxi, un mari maltraité, un patron d'une agence de voyage, une prostituée, et même un SS amoureux... L'humanité en somme.

Un très beau livre pour l'été !


J'écoute les plaisanteries et commentaires des employés de la banque, leurs propos concernant le service et comprends, non sans étonnement, que cet établissement, celui d'où je viens, toutes les banques de cette rue et de toutes les rues du monde n'ont qu'une mission : prendre soin de nous, je veux dire de moi et mes pareils, nous conserver, nous garder en lieu sûr, ou nous expédier à d'autres banques qui nous accueillent avec plus de joie que l'on n'en a à accueillir les êtres les plus chers.
Tout d'abord, faisant crédit à ce que disent mes pareils, je trouve tout à fait comique la valse que nous fond danser les hommes, les puissants édifices qu'ils dressent pour nous, l'affairement des employés qui s'y agitent, par centaines, le tout uniquement pour nous servir. J'en aurais été gonflé d'orgueil si je n'avais en même temps acquis la notion de ma petitesse : je ne suis qu'un parmi des milliers, par des millions d'autres, perdu sur la terre comme une minuscule étoile dans le ciel. Que représente dans l'immensité de la voûte céleste un grain de poussière parmi les immenses constellations ?



Joaquim Paço d'Arcos Mémoires d'un billet de banque. Traduit du portugais par Mathilde Pomès. - Paris, La Différence, 2016, coll. "Minos", 264 pages, 9,50 €


dimanche 24 juillet 2016

Petite Bibliographie lacunaire des éditions Emile-Paul Frères (III)

EmilePaulTristanDeremePipeEscargot.jpg

On nous y reprendra pas. Etablir ne serait-ce qu'un fragment du catalogue des Editions Emile-Paul frères mérite un temps plein. Mais, une fois lancé, sur son wharf, il ne restait au Préfet maritime qu'à poursuivre, et il a poursuivi, collectant tout ce qu'il pouvait de cet ensemble absolument passionnant et très impressionnant.
Il n'y a qu'à lire les noms qui suivent pour s'apercevoir de ce qu'était cette maison, à la fois industrielle et occasionnellement bibliophile, audacieuse sans aucun doute, malheureuse parfois, positionnée sur une ligne qui semble n'avoir pas beaucoup changé, hormis, c'est vrai, après guerre où les choses sont allées de plus en plus maigrement.
Installée au 100 rue du Faubourg-Saint-Honoré, place Bauveau, la maison qui avait publié André Suarès et Claude Aveline a fini par disparaître corps et âmes.
Voici la dernière partie de sa "Bibliographie lacunaire" dont l'adjectif ne ment pas cette fois. Très lacunaire, elle l'est, mais elle sera corrigée au fil du temps. Bonne volonté bienvenues.


Catalogue lacunaire (Parie III : 1920-1978)


Lire la suite...

vendredi 22 juillet 2016

Lambert et les petits bouts de tissus

LambSchletchInBi.jpg



Lambert Schletcher dévide, jour après jour, le fil de sa bobine où se sont emmêlés les matériaux divers de ses lectures, observations et pensers.
Bien sûr, c'est un journal. Le quatrième morceau de son Murmure du monde.
Dans le coq-à-l'âne des idées qui surgissent, moments de la journée sur moments de la journée, s'embrassant allègrement au bout du jour, surgissent des images et des interrogations entre la vision d'un soutien-gorge, la lecture de James Boswell ou et les admonestations de Dieu lors de l'effondrement de la montagne à Aberfan en 1966.

On sait qu'on ne dira jamais rien de décisif, mais aux moments où se déclenche l'écriture, la plupart du temps, on pense que cette fois-ci, ça va possiblement être décisif.

Parfois ça l'est, oui, lorsque, au bout des pages, les thématiques ont trouvé leur assise, les clins d'oeil leur écho, les citations leur source.
Dans ce volume 4 bruissant de livres, de notions et de figures, il reste un mystère indépassable, un de ceux, textiles, que le suaire de Turin n'est pas prêt de nous faire oublier : celui de la culotte des filles dont on garde si souvent un morceau dans le crâne.
Les poètes fragmentistes compris, ô sensuels.


Lambert Schletcher Inévitables bifurcations (Le murmure du monde, volume 4). - Les Doigts dans la prose, 161 pages, 20 €



jeudi 21 juillet 2016

Venise malaxée (pour pourrir les vacances des adeptes de la croisière de masse)

FerrVeni.jpg


Les mercenaires salingues du reportage audiovisuel raffolent du sujet : les gros paquebots, quelles merveilles alors ! En construction ou en fonction, fabriqués pour absorber à la pelle des milliers de passagers stupides comme des oies. Des HLM flottants pour oublier le stress de la vie urbaine ! Quelle connerie monumentale ! Et il y en a désormais pour tous les nigauds qui adorent se presser contre leurs congénères pour être bien sûrs de faire exactement la même chose que tout le monde. C'est à la mode ! ("tendance" disent les éperdus de la presse magazine). Et puis ça se fabrique à Saint-Nazaire, quelle gloire ! Vous avez déjà vu ça à la tévée, n'est-ce pas ? Notamment lorsque l'une de ces boîtes de sardines (1) va s'éventrer sur un caillou au large de l'Italie, tuant à l'occasion quelques inconscients, parce que le personnel de bord est aussi con que ses armateurs sont de vulgaires ploutocrates.
C'est à ce genre de phénomène de foire inepte que l'on peut constater que l'époque est au saugrenu.
Roberto Ferrucci, habitant de Venise et visiteur de Saint-Nazaire, sait quelque chose de l'oppression que ce type d'industrie commerciale impose à son monde. C'est lui qui avait filmé un paquebot manœuvrant dangereusement près des rives de la Sérénissime. Ses images avaient fait le tour du monde. Naturellement, des menaces des industriels de la croisière s'ensuivirent. Dans un rapide petit livre qui relève lestement les symptômes de l'acharnement et du cynisme contre cette représentation de la part belle de l'humanité que représente Venise, l'Italien dit le vrai de son constat, de son ressenti et de son analyse. Et pour une bonne raison :

Or Venise n'est pas seulement une ville "de la" culture, Venise "est" culture. Venise, ce sont les villes invisibles infinies d'Italo Calvino. Venise n'est pas instinct, mais pensée pure.

Mais voilà toute la légitimité de la chose : la croisière de masse est rentable et elle est commerciale, elle est donc pratiquée. Mais Le commerce de masse a-t-il jamais fait avancer quoique ce soit, mis à part le plastique et le mauvais goût ?

Impossible de résister aux guets-apens du commerce et de décider de manger tous les jours au sefl-service volontairement anonyme - menu fixe - du dernier étage, destiné aux passagers du "tout compris". Comment te regarderont les autres ? Ceux qui choisiront chaque soir un restaurant à thème différent, avec sa décoration à thème, son papier peint à thème, sa serveuse à thème, son menu à thème et son petit orchestre à thème ?

Ah, les vacances grotesques !
Replaçant le sujet de la croisière vomitoire pour petit salary-man blanc et sa famille dans son contexte, Roberto Ferrucci met en évidence un autre problème, très grave lui aussi : à l'instar de la lutte souterraine (plus ou moins) contre la culture, menée souventes fois mêmes dans les bastions de la culture elle-même - institutions et entreprises confondues dont il n'est pas difficile de lister les noms (une visite en librairie, en musée, au cinéma et à la Fnac suffit) - il approche ce qui sous-tend le fascisme rampant qui suinte de l'administration européenne et des pouvoirs politiques en place. Une phrase suffit à Roberto Ferrucci pour expliquer la situation :

Pour certains politiciens, pour certains hommes de pouvoir, la culture, c'est l'ennemi à abattre, capable de les marquer de près, de se mettre en travers de leur route, de les démentir et pour finir de les démasquer.

Et si vous maintenez votre croisière, n'oubliez surtout pas la ceinture de sauvetage. On n'ira pas vous chercher.


Roberto Ferrucci Venise est lagune. Traduit par Jérôme Nicolas. - Lille, La Contre-Allée, 2016, 96 p., 8,50 €


(1) Qu'on est loin des tramp steamers élégants rêvés par Abdul Bashur...

mercredi 20 juillet 2016

Le suppléant s'interroge

tutablufabrizio.jpg


On avait promis de vous en dire plus à propos du livre de Fabrizio Puccinelli, Le Suppléant, et on tient notre parole avec plaisir.
A l'heure où le soleil commence à faire chauffer les pierres de notre île, où les consciences s'ensommeillent tout doucement au chant des cigales et au bruissement de soieries déchirées des vagues, qu'il est plaisant de lire des lignes écrites sous les flocons, en pays de neige.
Dans un village de hauteur le professeur suppléant de Puccinelli prend ses fonctions et note durant ses moments de liberté comment la vie l'entoure. Il s'interroge aussi sur son métier, sur le sort des êtres, le sien y compris, avec une humilité et une discrétion exemplaires.

Comment peut être représentée notre vie et la société de notre temps ? Caduques les plus antiques ontologies, pas de nouvelle qui nous satisfasse. Nous pouvons bien nous lancer dans des recherches ou encore dérouler le fil d'un art, mais parfois une question à propos de notre destin, de la signification de notre expérience semble ne pouvoir trouver de réponse.


S'interroge aussi le pédagogue sur la portée du récit et de la littérature. En des pages simples, sans recherche d'effets, lumineuses d'autant plus, à la lumière de la cheminée ou près du poêle, tandis que le froid règne, cet homme de métier nous parle de ce qui nous importe le plus.

Mais depuis lors les enfants on compris ce qu'est un récit. Souvent je m'assieds à côté du poêle et leur raconte des histoires et des contes. Ils sont tous attentifs et déplacent les pupitre de façon à former un cercle autour de moi. Je porte un masque quand je raconte, j'endosse un rôle comme à carnaval on se rêve d'un costume inaccoutumé. Mais eux aussi tour à tour sont les auditeurs des voyages de Sindbad la tête alourdie de turbans, ou les bergers vêtus de peaux qui écoutent les histoires du prince Jean. Aux extrémités de l'enfance ils errent à travers les vastes landes d'où les récits tirèrent leur origine. D'habitude la première rencontre avec le monde des histoires est déjà livresque : les traductions des grands poèmes épiques. Le conte n'est-il pas plus ductile, plus profond, plus enfant et plus proche du récit oral des origines ?


L'été nous offre souvent des moments de paix. Profitons-en pour faire surface.



Fabrizio Puccinelli Le Suppléant. Un hiver à Villalta. Traduit de l'italien par Mark Logoz. - Héros-limite, coll. "Tuta Blu", 110 pages, 16 €

mardi 19 juillet 2016

Krotz Struder et Julien Grandjean communiquent




KrotzStrud15.jpeg


Krotz Struder sort un nouvel album : 15 Dickinson songs verront le jour en septembre sur le label Wild Silence.
Les paroles sont d'Emily, la musique de Julien Grandjean.

A bon entendeurs...



lundi 18 juillet 2016

Le crocodile de Felisbero

Feliscrocodilo.jpg


Felisberto Hernández El Crocodrilo. Cuento. Premier volume de la collection "El Puerto". 75 exemplaires imprimés par l'auteur et numérotés à la main. Illustré de xylographies de Glauco Capozzoli.


Le texte du Crocodile figure dans

Felisberto Hernández Les Hortenses. Préface de Julio Cortázar. Présentation de Jules Supervielle. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Laure Guille-Bataillon. - Paris, Le Seuil, coll Points Signature, 272 pages, 8,50 €


Felizbertodd.jpg

dimanche 17 juillet 2016

Autoédition, poil au menton

autoednUm.jpg



Autoédition, maisons d'édition, solutions hybrides


C'est le sous-titre d'un livre pour Gros Couillons, Couillons Frimes et Couillons 2.0.
Un volume des éditions Eyrolles par deux qui "managent" du "content" (sic) (1).
Franchement !?



Marie-Laure Cahier, Elizabeth Sutton Publier à l'ère du numérique. - Parus, Eyrolles, trop de pages, trop cher.



(1) prononcer "continte". Il s'agit du "contenu", c'est-à-dire de toute matière issue, plus ou moins, d'un crâne dont un tiers mieux organisé peut espérer tirer un profit.


samedi 16 juillet 2016

Les incipits de l'été (4)

chiensScherer.jpg


Les voitures des marchands de tapis étaient vite repérées par les Herbig. Celles-ci roulaient à vive allure sur la piste avant de ralentir pour pouvoir s'approcher discrètement des premières maisons. Et avant même qu'on ait eu le temps de sortir sur le pas de la porte pour refouler d'un geste les visiteurs, une voiture se trouvait déjà postée dans la cour. Deux étrangers descendaient. L'un d'entre eux, tapis sur l'épaule, se dirigeait alors en direction des habitants de la maison, jetait sa marchandise à leurs pieds et étendait les plus belles pièces sur le perron en briques.



Marie-Luise Scherer Les Chiens du rideau de Fer. - Actes sud - novembre 2014, 94 pages, 13 €


vendredi 15 juillet 2016

L'Esthétique de la laideur (1920)

emmalespi.jpg



Émile Malespine (1892-1952), médecin de formation, fut un personnage de l'avant-garde lyonnaise, notamment en dirigeant la revue Manomètre. Il eut aussi le temps de créer le Théâtre radiophonique de Lyon-PTT, le Théâtre ciné-club du Donjon et de réaliser plusieurs films d'avant-garde dont un sur le "Palais idéal" du Facteur cheval.

L'Esthétique de la laideur

Je parle sérieusement. Ne criez pas au paradoxe, avant de m'avoir entendu. L'esthétique de la laideur : ce n'est point une boutade. Je veux vous le démontrer par a+b.
Pour savoir ce que c'est que le Beau, inutile de demander l'avis des philosophes. "Ils ne vous répondront que par du galimatias" disait VOltaire. Je craindrais de faire de même en essayant de donner une définition du io kalon.
Est beau ce qui plait, ou plait ce qui est beau. Dilemme dont il est difficile de sortir. Je vous laisse résoudre le problème ; je neveux pas comme l'âne, rester perplexe entre le foin et l'avoine. Aussi je me hâter d'entrer dans le vif de mon sujet.
Est beau tout ce qui produit en moi une émotion esthétique. Je n'ai rien défini ; je l'accorde, mais, tout le monde m'a compris. Il suffit pour cela d'avoir au moins une fois éprouvé une émotion esthétique, et, c'est le cas de la plupart des gens, une chose vous a plu ; elle est belle ; peu importe le reste.
Quelle est la cause et la nature de cette émotion ? C'est là un autre point du problème.
Eh bien ! N'avez-vous jamais éprouvé d'émotion esthétique en présence de choses laides ?
La beauté est-elle inséparable de l'harmonie ? J'en doute.
Je ne crois pas qu'on puisse sur ce point se contenter du canon de la statuaire antique. Tout ce qui ne répondrait pas à certaines formes et à certaines proportions définies données par les anciens, serait laid. Voyez la Vénus de Milo ou l'Apollon du Belvédère, comparez. Point de beauté en dehors de cela.
L'expérience nous prouve le contraire. C'est là l'essentiel : l'inharmonique plaît.
Mais alors, dira-t-on, où placez-vous le critérium de l Beauté ? Vous admettez que le goût dépend du tempérament, de l'éducation, du milieu - le goût, c'est-à-dire la conception que nous avons de la Beauté. D'accord, mais si le beau est subjectif, ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Alors pourquoi disputer sur la Beauté ou la laideur : une chose est belle ou laide, il n'y a pas de milieu. SI ce qui est beau chez les Papous est laid chez nous, peu m'importe ; point n'est besoin d'user d'une antithèse. Vous trouvez beau ce que les autres trouvent laid, voilà tout.
Ce n'est pas de cette relativité de la beauté que je veux parler. Il ne s'agit pas non plus de l'impression qu'on peut avoir de trouver belle une chose que l'on sait que la majorité des gens trouveront laide. Non. Je veux parler d'une chose que l'on trouve belle, parce qu'il y a en elle un élément de laideur.
Me comprenez-vous ? S'agit-il d'une plastique féminine : on sent qu'elle est laide et pourtant un je ne sais quoi de bizarre, d'inharmonique, vous plaît en elle. Vous la trouvez belle et laide à la fois.
Distinguons, vont dire quelques-uns, il s'agit là d'attirance physique de désir sexuel, et no d'émotion esthétique. Sur ce point, je leur répondrai plus loin. A l'appui de mes dires, je trouve dans l'histoire de l'Art, des époques entières qui se sont inspirées de cet élément de laideur dans l'art. Et d'abord, le style grotesque en est une preuve évidente. Voyez les gargouilles de nos vieilles cathédrales gothiques. Admirez ces animaux apocalyptiques, ces têtes diaboliques. Vous les trouvez beau. Je sais bien que Voltaire disait que pour le diable, le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue". Beaucoup de gens alors ressemblent à Satan.
Croyez-vous les magots de Chine dénués de tout élément esthétique. Ils sont beau dans leur laideur et la plupart des œuvres artistiques de la Chine et du Japon sont dans le même cas. N'allez pas me dire que c'est parce que nos goûts diffèrent de ceux des Mongoliques, que ce qui est beau à Pékin ne l'est pas à Paris.
Pourquoi notre art s'est-il donc japonisé depuis quelques années ? Ces choses bizarres, inharmoniques, extraordinaires, extravagantes (employez le mot que vous voudrez) nous ont charmé : elles sont belles dans leur laideur.
Et puis, je parlais tantôt d'un élément sexuel dans l'art. C'est chose indéniable. Il n'y a que les critiques d'art pour ignorer cet important facteur. La vie sexuelle joue en nous un rôle considérable. Une foule d'émotions sexuelles s'agitent dans notre subconscient. Sans que nous nous en rendions bien compte nous agissons ou plutôt comme dirait Malebranche, "nous sommes agis" par ces éléments sexuels. Les éléments esthétiques ne sont le plus souvent qu'une idéalisation, une "sublimation" de nos tendances sexuelles. Un concours organisé naguère par un quotidien fournit une preuve de ce que j'avance. Il s'agissait d'esthétique ; ou du moins c'était la prétention du concours. Quelle est la plus belle femme de France ? Eh bien ! la plupart des candidates avaient eu soin consciemment ou inconsciemment de mettre le plus possible ans leur jeu cet atout sexuel. Elles avaient posé en décolleté, en demi-déshabillé, et même dans des postures les plus lascives.
Donc, puisque cet élément sexuel dans l'émotion esthétique est une chose non douteuse, demandez à un Baudelaire quel élément esthétique trouvait-il dans ses courtisanes fanées et vieillies ? Pourquoi un Lamartine qui chantait Elvire et le Lac ne dédaignait-il pas les servantes d'auberge ? Je me rappelle qu'un de mes amis récemment, me contait l'impression profonde que faisait sur lui le matin, des bonnes de café, qui, les paupières encore bouffies, la tignasse ébouriffée, le corsage sale et chiffonné, rôdaient autour de lui, encore saoûles de sommeil.
Remarquez que dans tous les cas, c'est quelque chose d'inharmonique, d'inaccoutumé qui attire.
Je sais bien que des gens vont crier, au nom de la saine tradition. Trouver de la beauté dans la laideur, est pathologique, vont dire les savants en robe.
Pathologique, je ne vous entends point. Tracez-moi des limites entre le normal et l'anormal. Moi, je ne vois pas de hiatus entre le beau et le laid. Il ne s'ensuit pas pour autant que toute laideur est esthétique.
Pour mieux me faire comprendre, je comparerais l'esthétique de la laideur, au plaisir de la douleur. Qui n'a pas dégagé cet élément de la lecture des Fleurs du Mal, n'a pas compris un mot à l’œuvre de Baudelaire. Anomalie, sadisme, soit, le moi ne suffit point pour gens habitués à ne pas prendre "la paille des mots pour le grain des choses". Ou ne trouve-t-on pas un brin de sadisme ? depuis le plaisir qu'a la coquette à torturer les cœurs jusqu'à l'esthétique délirante d'un Néron ? Plaisir de faire souffrir, plaisir à souffrir aussi : "'Connais-tu comme moi la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire, oh ! l'homme singulier ?"
La douleur fut pour Baudelaire une volupté, et, s'il n'a pas parlé de l'esthétique de la laideur d'une façon expresse, cet état d'esprit se devine dans son œuvre.
Il a cherché l'inconnu et cet inconnu fût-il inharmonique devient une des formes de la beauté.
Dans notre subconscient, se forme quelque archétype de la Beauté répondant à tel ou tel objet et ce modèle se modifie sans cesse comme notre être tout entier. Quand ce rêve de l'imagination trouve sa réalisation des sensations subconscientes se réveillent en nous et nous font éprouver l'émotion esthétique. C'est l'imagination et la réalité qui se rejoignent un instant. Et, celà est si vrai, qu'une œuvre d'art peut à la longue vous laisser indifférent.
A force de voir la reproduction de la Joconde tirée à cent mille exemplaires, chez les boutiquiers et le dos des boîtes d'allumettes, lorsque je l'ai contemplée au Louvre, je suis resté indifférent.

Emile Malespine

21 août 1920.


Les Tablettes, septembre 1920.




Pour aller plus loin : Francis de Miomandre, Éloge de la laideur, Hachette, 1925.

jeudi 14 juillet 2016

Marc Stéphane par André Salmon

mSTETRI.jpg


Marc Stéphane, écrivain et prolétaire des champs

Bon sang ! L'occasion est belle de rafraîchir les vieux clichés !
Un étonnant poète en prose, un érudit aussi, voué à une tâche de bénédictin et qui, rompant sa veille, dès l'aube empoigne sa bêche pour creuser sa fosse, comme fait le trappiste.
Frère, il faut mourir !
- Non, c'est pour vivre.
C'est la vie magnifique et atroce, exemplaire mais épouvantable, d'un des meilleurs d'entre nous ; d'un écrivain digne de ce beau nom prodigue, dont l'œuvre vaste mérité : tous les salaires ; c'est la vie de Marc Stéphane, glorieux, dans son obscurité, la vie du conteur de Ceux du Trimard (qui vient de paraître), des Propos subversifs, de la Cité des Fous, des Contes affronteurs, des Dragonnades, du Roy du Languedoc et qui, binant, fouissant, sarclant un maigre champ, de ses mains faites pour couvrir les cahiers de pattes de mouche tire sa subsistance de son état de « prolétaire des champs ».
A soixante ans !
Ainsi, les Lettres françaises ont deux grands « culs terreux », deux farouches « pequenots » qui ont, naïfs un peu, tout redouté des stratégies et des politiques ; qui, purs comme on ne l'est plus; ont fui la ville où gîtent les libraires. Mais l'un est, en son gras Beauvaisis, le maître fermier, Philéas Lebesgue, dont le blé lève haut — Dieu soit loué ! — ami, du procureur de la République, bon lettré qui la « lancé », M. Marcel Coulon. L'autre, c'est, au Mesnil-Ie-Roi, le pauvre Marc Stéphane sur son bout de champ où ne poussent que salades et carottes qu'une femme héroïque va vendre au panier, à Paris ; Marc Stéphane, copain des trimardeurs, hier encore gars de batterie comme eux, louant aux paysans hostiles ces mains faites pour les œuvres rares.
Et comme il fut, ce grand gars aux cheveux de neige, à la moustache d'argent, cet ami des « anars », des « réfracs » coureurs de routes, coureurs de bois, de « tous les emballements », selon Verlaine, il peut annoncer la publication prochaine si l'on achète d'abord assez de Ceux du trimard un autre bouquin solide : Ma dernière relève au bois des Caures, Souvenirs d'un Chasseur de Driant ; — volontaire à quarante-cinq ans !
Je ne sais pas trop de quoi se vient mêler quelqu'un dont le Temple n'est pas le refuge ; je ne sais pas s'il n'y a pas abus de la part d'un écrivain qui n'a jamais consenti à signer « ancien combattant » a, mais il me semble que le Consistoire évangélique et l'Association des Ecrivains combattants doivent tendre la main à l'historien lyrique et clairvoyant, des « Martyrs des Cévennes » et au « Chasseur » de Driant. Sans doute suffisait-il de leur crier qu'un rare écrivain va être perdu pour les Lettres, qu'un prolétaire des champs va s'effondrer sur l'aire si mince, écrasé par un faix au-dessus de son destin.
A l'âge où l'on s'abandonne aux rêveries humanitaires, Mécislàs Golberg, le père de Mécislas Charrier, qui devait être guillotiné, l'auteur de ces lumineuses Lettres à Alexis que ne put lire Charrier, m'entraina bien au delà de la mystique syndicale en me révélant ce lumpenproletariat, selon la terminologie allemande, l'univers des sans-métier et des errants.
C'est ce monde qu'évoque Marc Stephane lorsqu'il suspend l'étude de ceux de la Religion avec la montagne pour église. Quelle force ! Quelle nouveauté ! Ah ! ça n'est pas académisable comme un gueux de Richepin. Marc Stéphane a tâté de cette misère-là et il parle argot et patoise quand il faut et, chez lui, l'image créée vaut le mot transmis. C'est cru... Mais c'est grand et ça n'est pas la violence pour la violence, le mot épouvantail. C'est souvent pur et souvent sage. On voit, sur la grand'route, cheminer Ravachol et Jean de La Fontaine...
"Notre ennemi, c'est notre maître."
Les Contes affronteurs, je m'en souviens, étonnèrent la critique et Ceux dit Trimard ont « une bonne presse ». Comment ne pas louer celui qui réussit ce portrait : « C'était une appelée Marie, qui vendait des lacets, du fil, des aiguilles et du papier à let', enfin tout une mercerie de cantine dans les villages et les fermes numéreuses en gars de batterie... des yeux de ruminant, couleur feuille morte... si ben que j'avais toutes les peines du monde de t'empêcher d'y faire : meûeû ! meûeû l quand c'est que... » Marc Stéphane a touj ours une bonne presse... seulement on n'achète pas ses livres. L'imprimeur a fait crédit pour Ceux du Trimard. Il faut acheter ! La Société des gens de lettres peut-elle donner un coup: de main au Chasseur de Driant ? Les Gens de lettres de province faciliteront-ils le « lancement » du prolétaire des champs ? Il faut que Marc Stéphane paie son livre ; qu'on lui rende la force de biner et le loisir d'écrire l'Epopée camisarde, et il ne faut pas manquer un maître-livre, un livre d'homme, un livre mâle. Alerte ! Un homme et une œuvre sont en danger.
André Salmon



Les Lettres Nouvelles, n° 277, 4 février 1928.

Marc Stéphane Ceux du trimard. illustrations d'Alain Verdier. - Talence, L'Arbre vengeur, 2012, coll. "L'Alambic", 160 pages, 13 €.

Marc Stéphane La Cité des fous. Illustrations d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 255 p., 14 €

Marc Stéphane Un drame affreux chez les tranquilles. Dessin d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 64 p., 7 €

Marc Stéphane Ma Dernière Relève au bois des Caures. Souvenirs d'un chasseur de Driant, 18-22 février 1916. — Triel-sur-Seine, Italiques, 2007, coll. "Les Immortelles", 152 pages, 18 euros.


"Marc Stéphane, l'ami d'il y a dix ans, m'a envoyé un livre : La Cité des fous, souvenir de son séjour à Sainte-Anne. Je m'attendais à un livre complètement détraqué. C'est, au contraire, un livre très raisonnable."
Léon Bloy, L'Invendable (27 avril 1905).

mercredi 13 juillet 2016

Le Chat noir à Alger en 1894

BabelOuedJeux.jpg


chatnoirAlger.jpg
Théâtre des nouveautés
Samedi et dimanche Le Chat Noir.
Programme de la soirée. — "Le Rêve de Zola", pièce en 10 tableaux, de Jules Jouy, dessins de Depaquis, dits par l'auteur.
"Le Secret du Manifestant", drame express en 7 tableaux en vers, de Jacques Ferny, dessin de Fau, dit par l'auteur.
"Pierrot peintre", pantomime en 10 tableau Morin.
"L'Epopée de Napoléon", grande pièce en 2 actes et 30 tableau, du Célébre Caran d'Ache.
"L'Âge d'or", poème en 1 acte:, par Adolphe Villette.
"L'Affaire d'honneur", drame politique, par MM. Jules Jouy et Fernand Fau.
" "L'Elephant", drame suggestif et évocateur, par Henry Somm.
"Le Voyage présidentiel", ballade en tableaux de Fernand Fau.
"Truc For Life", étude cruelle psychologique en 1 acte par Fernand Fau.
"L'Arche de Noé", comédie antédiluvienne à la manière de V. Sardou, par Georges Moynet.
"La Marche à l'Étoile", oratorio en 14 tableaux, le plus grand succès de Paris, par G. Fragerolle et H. Rivière.


Le Furet algérien, journal Humoristique, Satirique, Artistique et Littéraire (dimanche 15 avril 1894).

Illustration du billet : Salaouetches de Bab-El-Oued jouant aux boules, circa 1895.

dimanche 10 juillet 2016

Les métiers d'Abdul

mustiRev.jpg



L'énumération des emplois transitoires et fort divers que connue Bashur à partir de ce moment remplirait de nombreuses pages. Il suffira d'en mentionner quelques-uns, auxquels sa correspondance fait allusion ou qui ont été cités par Maqroll : distributeur de publications et photos pornographiques à Alep, fournisseur de vivres pour navires à Famagouste, entrepreneur en peinture navale à Pola, croupier à Beyrouth, guide pour touristes à Istamboul, faux parier pour attirer les gogos dans une salle de billard à Sfax, pourvoyeur de personnel féminin adolescent pour un bordel de Tanger, nettoyeur de chaudières à Tripoli, démarcheur de change au noir à Port-Saïd, administrateur de cirque à Tarente, proxénète à Cherchell, affûteur de couteaux à Bastia, en même temps que revendeur de haschisch. La liste est loin d'être close, mais elle est déjà suffisante pour mesurer le degré d'infortune et d'apathie atteint par notre ami, l'armateur libanais si fier et si entreprenant que j'avais connu à Uranda. En dépit de sa barbe grisâtre et hirsute, et de ses vêtements maculeés par tnat de métiers divers, tel qu'il m'apparut lors de diverses rencontres au cours de cette descente aux enfers de la pègre, Bashur gardait encore ses gestes aimables des bras et des mains, sans lien avec ses propos, et ce charme bien à lui, fait d'humour bref et caustique, de défi permanent au destin sans prononcer la moindre plainte, et de cette fidélité envers ses amis si particulière et si émouvante. Ce qui, par ailleurs, attire l'attention dans cette étape de l'existence d'Abdul, c'est qu'elle correspond exactement dans le temps avec les expériences les plus sombres et les plus abyssales de son ami de toujours, Magroll el Gavier.




Alvaro Mutis Abdul Baschur, le rêveur de navires. traduit de l'espagnol par François Maspero. - Paris, Grasset, "Les Cahiers rouges", 182 pages, 8,20 €

samedi 9 juillet 2016

Eloge de la sieste

ScanffPeintBota.jpg



C'est sur un éloge de la sieste que s'ouvre le petit livre que Jean-Paul Bota (textes) et Jacques Le Scanff (dessins) consacrent aux oeuvres d'art et aux artistes à travers le prisme du Sud et de Provence.
La sieste...
Alors forcément, on y plonge, et on fait le point de toutes ces alanguies de la peinture qui nous narguent lorsque, debout, nous arpentons les salles des musées.
Il y a bien d'autre choses encore dans ce recueil enrichi des très beaux paysages de montagne de Jacques Le Scannf. C'est un parcours personnel à travers la peinture qui a été produite au Sud..

A manger les restes de pommes de terre froides ou hareng..., à peindre la nourriture, cela qui lui manquait, à son arrivée à Paris et pareillement à Smilovitchi durant son enfance et l'adolescence, à se ressouvenir par ex. "harengs fumés et pain noir" que lui envoyait sa mère lorsqu'il était à Minsk. Penser aussi Soutine peintre sur le motif, toute sa vie, dans cela ui l'environne,, puisant ses thèmes... un poison-symbole... "Feux fourchettes en fer blanc" (...)

Et l'on ne peut manquer de penser au désespoir de Gérashim Luca.

Jean-Paul Bota La Pluie à la fenêtre du musée. L'oreille d'Arles, etc. Carnets d'automne, accompagné par les dessins de Jacques lLe Scanff. — Ongles, Propos2, 2016, 15 €


vendredi 8 juillet 2016

Une merveille signée Jacques Majorelle

%




Si vous vous ennuyez au bord de la mer, profitez de la belle vente aux enchères qui aura lieu à Royan le mercredi 27 juillet à 14 h 15 pour voir du papier.

Exposition à l’Hôtel des Ventes de Royan : mardi 26 juillet de 14 h. à 18 h. mercredi 27 juillet de 8 h. 30 à 11 h.
En particulier l'item n° 137. MAJORELLE ( Jacques). Les Kasbahs de l’Atlas. Dessins et peintures rehaussées de métaux. Paris, sous la direction de Lucien Vogel, chez Jules Meynial, 1930. In-folio sous couverture tissu décoré « Flammannam » brodé par Paul Rodier et Cie, emboîtage de l’éditeur en parchemin vert à rabats de papier métallisé. Un peu défraîchi, dos passé, qq. frottements, taches sur le second plat, liens de cuir noir usés. Livret : non paginé (32 pp.). Gardes papier métallisé illustrées de la carte du Maroc et de l’itinéraire de Majorelle. Texte : titre, photo de Majorelle dans le Sud, préface de Lyautey, texte de Mac Orlan, justificatif de tirage. Nombreuses rousseurs marquées, aspect vermiculé des gardes. Portfolio : 30 planches gravées dont 21 en quadrichromie rehaussées d’or et d’argent et 9 en offset, sur carton fort avec la tranche argentée. Rousseurs sur les serpentes et au dos de plusieurs cartons, planches en bel état. Cette superbe déambulation à travers les kasbahs de l’Atlas, considérée comme le plus bel ouvrage du peintre et aquarelliste Majorelle (1886-1962), est tirée à 20 exemplaires hors commerce et 500 exemplaires numérotés sur papier d’Auvergne dont celui-ci. Estimation 10 000/15 000 €

Une merveille...

Catalogue accessible chez la libraire Christine Chaton : chatonchristine@bbox.fr

jeudi 7 juillet 2016

Du bleu de travail

tutablufabrizio.jpg


Belle coordination des presses, à croire que c'était fait exprès : tandis que Joël Cornuault s'attache dans le nouvel exercice de sa chronique personnelle, Notes de Phenix, à "la mise des foules" (pantacourt, tenue de deuil, etc.), les éditions Héros-Limite lancent une collection dont le nom, "Tuta Blu", signifie "bleu de travail" en italien. Vous aurez deviné qu'il y serait question en termes littéraires du travail, du geste professionnel, du métier, au sens des Travaux de Georges Navel ou des prolétariens qui nous interpellent encore tant. Certains se souviennent sans doute de l'acte fondateur des éditions Héros-Limite :

Nous pensons toujours que l’écriture ne peut être qu’artisanale et que les conditions dans lesquelles un livre se conçoit ne sont pas indifférentes ou anodines. Tout d’abord les éditions Héros-Limite se sont consacrées aux livres d’artistes, à la poésie visuelle et concrète, à la poésie lorsqu’elle quitte la page imprimée. Aujourd’hui, nous nous attachons à publier de la prose poétique, des récits, plus généralement des écrits et des documents sonores qui trouvent leur sens dans la recherche d’une forme et donnent ainsi vie à l’expression d’une pratique artistique (...)

Cette nouvelle collection paraît donc dans le droit fil de ces options et les premiers textes qui viennent y prendre place coulent de source, si l'on ose dire. D'abord Le Suppléant, de Fabrizio Puccinelli (1936-1982), Italien qui s'interroge lors de son séjour dans un village reculé des Apennins où il est instituteur suppléant durant une année scolaire (nous reviendrons plus en détail sur ce livre dont le sujet nous rappelle Maison d'autres de Silvio d'Arzo) puis les reportages qu'Henri Calet entreprit à propos des travailleurs pour Le Parisien Libéré de mai à juin 1953 un demi-siècle après les enquêtes des frères Léon et Maurice Bonneff (morts tous deux en 1914). Paru en volume dans la collection "L'Air du temps" en 1954 chez Gallimard, ce parfait complément du Croquant indiscret de Calet n'avait toujours pas revu le jour. Troisième publication prévue : le témoignage de Jean-Jacques Kissling, ancien facteur genevois devenu écrivain après sa mise à la porte.
D'une facture superbe, les livres des éditions Héros-Limite mérite que vous y posiez les yeux puis les doigts (ah, le velouté du papier sur la pulpe).
Vous vouliez des livres essentiels pour votre été ?
Commencez par Puccinelli, vous êtes servis.



Fabrizio Puccinelli Le Suppléant. Un hiver à Villalta. - Héros-limite, coll. "Tuta Blu", 110 pages, 16 €
Henri Calet Les Deux Bouts. - Héros-limite, coll. "Tuta Blu", à paraître en septembre (Suisse) et octobre 2016 (France).
Jean-Jacques Kissling Une vie de facteur. - Héros-limite, coll. "Tuta Blu", à paraître en janvier 2017.


(1) Joël Cornuault "La mise des foules dans les rues centrales au Temps d'oisiveté planifiée", Notes de Phénix, choses ardentes dites paisiblement, juillet 2016.

mercredi 6 juillet 2016

Misère des jurés, par Francis de Miomandre

FMRoll.jpg



Misères des Jurés


Je sais rien n'est plus choquant pour celui qui en est l'objet que le témoignage d'une pitié dont il ne veut pas.
Car, de deux choses l'une ou il est vraiment malheureux, et alors on l'accable, on lui retire toute l'énergie dont il aurait besoin pour lutter ; ou il se trouve "parfaitement content comme ça", et alors on a l'air, un peu ridicule du monsieur qui a donné deux sous à Rockfeller parce qu'il lui trouvait l'air miteux.
De toutes manières, on risque d'être mal reçu.
Ces délicats scrupules ne m'empêcheront pas, pourtant, de dire ce que je pense dans le cas suivant.
Il s'agit des membres des jurys de prix littéraires.
Je les plains.
Je les plains d'avoir à lire tous les livres qui leur sont soumis. Je ne dis pas : "de les lire". L'impossible n'est pas de ce monde. Mais seulement d'avoir à les lire. Car, quand on est doué pour les subtilités de la vie morale (et c'est le cas de tout malheureux armé d'une plume), on éprouve toujours des remords quand on n'a pas fait une chose qu'on devait faire, même si cette chose était manifestement au-dessus des forces humaines. Et c'est justement là ce qui est diabolique dans les jurys de prix littéraires, et qui fait éclater jusqu'à l'évidence la perversité épouvantable, antiphysique, des fondateurs desdits prix, depuis une dizaine d'années qu'il se sont tant multipliés.
Ils toujours les mêmes personnes.
Qu'on ne vienne pas me dire que c'est par hasard. Une coïncidence peut avoir lieu deux ou trois fois sans rien signifier. mais quatorze, quinze, vingt fois, cela sue la préméditation. Les fondateurs de prix, en désignant comme jurés des messieurs qui ont déjà, mettons quatre déjeuners littéraires par mois (je suis modeste), savent très bien que ce cinquième banquet leur enlève autant d'heures susceptibles d'être employées à la lecture des oeuvres soumises.
Ils tablent là-dessus.

Francis de Miomandre.

Les Nouvelles Littéraires, 16 juin 1934.

Illustration du billet : Reportage de l'agence Roll en ligne sur Gallica.

- page 1 de 278