L'Alamblog

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dimanche 25 septembre 2016

Du beau linge

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Avec les cravates de Lucien Daudet et le Manteau de Proust de Lorenza Foschini, on a d'abord pensé que les Bottines proustiennes de Michel Erman relevaient d'une nouvelle exploration des panards du grand homme. C'était dans la continuité lingère d'ailleurs et notre appareil supérieur, à peine irrigué aux aurores il faut dire, n'en a pas été remué outre mesure.
En fait, on a songé que La Table ronde, très amatrice d'auteuses anglosaxonnes, avait choisi de mettre en évidence ce qui du tissu et du cuir fait l'Homme qui se respecte. Du style, de l'élégance quoi !
Mais ça n'était pas ça.
Trompé par les vieilles habitudes de lecture transversale - le contraire de la lecture insistante de feu Jean Bollack, comme on sait —, nous avions équipé d'un e des bottins qui ne demandaient qu'à ne pas se laisser marcher sur les arpions. Un bottin, ça se respecte (1).
En somme, voici une triplette pour les proustiens avec l'ami, le manteau et les adresses de "La recherche".
Ajoutons ce propos du particulier singulier qui préface la nouvelle de Daudet (L.) : "C'est le fils d'Alphonse, le frère de Léon, l'ami de Marcel, et c'est la première fois depuis des lustres qu'on le réédite - sa toute première nouvelle, pour être précis, charmantissime, entre Balzac et Proust. Avec en goodies, une présentation de l'auteur, sa bibliographie commentée, deux articles de Proust sur ses livres et un de lui, lumineux, sur la Recherche."
Du dandy adoncque.



Lucien Daudet Le Prince des cravates. — La Table ronde, "La petite vermillon" (n° 419), 112 pages, 5,9 €
Lorenza Foschini Le Manteau de Proust. — idem (n° 417), 140 pages, 5,90 €
Michel Erman Bottins proustiens. — idem (n° 418), 239 pages, 7,10 €


(1) Notez qu'une bottine également.



samedi 24 septembre 2016

L'Anti-Encyclopédie du cinéma

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Certes, Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle sont des amuseurs, des ironistes et des satiristes, tout ça à la fois, mais ce sont aussi des observateurs et, foi de Préfet maritime, ils n'ont ni les yeux dans leurs poches, ni la langue dépendue. C'est ce qui fait le sel des bons humoristes : le talent d'observation et de déformation.
On n'en voudra pour preuve de ce que l'on avance cette seule page, illustrée car l'ouvrage est enluminé par Charles Berberian, où est fusillé sur place le cinéma français dont l'allant et la créativité semble souvent s'arrêter à l'avance sur recette.

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La légende ("On aurait juré que les personnages attendaient la fin du film et que plus personne ne se souvenait du scénario") laisse un arrière-goût de déjà ressenti, et nous allons passer sur les pages les plus drôles pour vous en laisser la primeur. Mais vous pouvez imaginer ce que dérouillent les stars de la profession et autres personnages autosuffisants de la profession...
Sont aussi passés en revue le cinéma coréen, burkinabé, américain, etc., les magazines de cinéma, les réalisateurs et les films de débat (un must) et beaucoup d'autres choses encore. On fera grâce au personnel monopolisant les affiches de nos cinémas des commentaires qui les pointent. Une baffe à la fois pour ces apparatichiks.
Et songez à ces décorateurs qui nous plaçaient récemment et sans vergogne des livres de la NRF sous le coude de Zola ! Ah les brutes ! Leur suffisance leur laisse imaginer que le cinéma efface l'anachronisme ?
Bref... C'est le week-end, ne nous échauffons pas : rions.
Avec Vincenot et Prelle, vous verrez sous peu que c'est (presque) sans fin.



Emmanuel Prelle et Emmanuel Vincenot L'Anti-Cyclopédie du cinéma. Illustrations (magistrales comme d'habitude) de Charles Berberian. — Paris, Wombat, coll. "Les Insensés" (n° 29), 142 pages, 14,50 € A paraître le 6 octobre

vendredi 23 septembre 2016

Insister sur la lecture

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La lecture insistante, c'est une notion développée par le regretté Jean Bollack. Insister sur la lecture, c'est le travail de l'agrégée de lettres Bénédicte Shawky-Milcent. Elle livre un témoignage de son action dans un essai qui vaut d'être lu par l'enthousiasme qui s'en dégage et les pistes pleines d'espoir qui en découlent.
La question primordiale de son activité est la suivante : "Comment permettre à tous les adolescents d’éprouver la richesse des classiques ?" On sait que cela peut-être une gageure et la solution éprouvée par Bénédicte Shawky-Milcent est de baser beaucoup de son attention sur la réception personnelle de l’œuvre par les adolescents en retenant de leur position de "sujet lecteur" ce qu'ils recueillent et disent de leur propre lecture, émotion, sensation, recoupements, etc.
Largement étayé sur des témoignages directs, et des citations des commentaires faits en classe.
Si, par un usage astucieux de l'espace de la classe, les pédagogues parviennent à faire saisir la force de pensée, du rêve, des émotions, la puissance des mots et le plaisir que l'on peut prendre à jouir de leurs agencements variés, voire l'intérêt de se comprendre soi et les autres, c'est partie gagnée.
Bénédicte Shawky-Milcent propose de donner plus de place à la "réception personnelle que les élèves font des œuvres littéraires" afin d'attiser leur curiosité et de leur redonne le goût de lire et d’écrire.
On attend donc avec impatience la version de poche de l'opus qui mérite d'être lu dans toutes les écoles/collèges/lycées/casernes/hospices et autres lieux où sont entassés les humains à différents moments de leur vie.
Bref, un livre sympathique (Prix Le Monde de la recherche universitaire) qui prouve une nouvelle fois que la littérature marche mieux quand on en parle.
Et en particulier quand on en parle... ensemble.


Bénédicte Shawky-Milcent La Lecture ça ne sert à rien ! Usages de la littérature au lycée et partout ailleurs. Avant-propos de T. Samoyault. - Paris, PUF, 225 pages, 25 €


mardi 20 septembre 2016

Derrière l'abattoir

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En 1917, les concierges s'avisèrent, en installant leurs poubelles devant leurs portes, qu'il passait encore trop d'hommes dans les rues. Moloch, au même moment, exigeait des fournées nouvelles. Ce fut alors que l'on décida de passer au crible, une fois de plus, les déchets virils de l'arrière et que l'on décréta la 'récupération', c'est-à-dire la mobilisation des malades, des éclopés, des mal-foutus.
Il y eut un grand cri dans la presse (...).



Albert-Jean Derrière l'abattoir. - Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923.



dimanche 18 septembre 2016

Les raisons de la colère

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Le Sarde Bachisio Zizi a disparu il y a deux ans. Le premier de ses livres traduit en français vient de paraître : c'est un roman intitulé Les Troupeaux de la colère (Greggi d'ira). On pense évidemment aux raisins qui, eux-mêmes, incarnaient ce sentiment et l'on est pas loin de s'y retrouver avec, en toile de fond, un paysage rude où évoluent des bergers et leurs difficultés. C'est l'essoufflement d'un univers devenu plus âpre que de coutume que décrit l'ancien banquier-écrivain Zizi (1925-2014). De fait, il connaissait bien les rouages économiques qui condamnent les plus pauvres et, face à leur épiques recherches d'une solution, parfois désordonnées et illégales, la réponse des institutions, contondante, qui conduit parfois au maquis.

Pietro le mit au courant de tout, sans lui parler des dettes. Il lui rapporta par contre la proposition d'Anzellu.
— Moi, j'irais bien, sur le continent, dit Pascaleddu tout excité ; ceux qui y sont allés disent que là-bas c'est une autre vie. Les bergers ne se différencient pas des autres hommes. Les décharges du continent sont plus riches que nos maisons. Pourquoi n'as-tu pas accepté ?


Ce très beau roman de débine et de révolte laisse désormais espérer d'autres traductions. L'oeuvre de Bachisio Zizi a excité notre curiosité...


Bachisio Zizi Les Troupeaux de la colère. Traduit de l'italien par Françoise Lesueur et Claude Schmitt. — Paris, Serge Safran, 341 pages, 22,90 €


samedi 17 septembre 2016

L'économie partageuse

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Une lecture encourageante pour un week-end gris : Donner... une histoire de l'altruisme. De quoi passer un automne plein de réflexions, vous allez voir.
Le sociologue Philippe Steiner livre sous ce titre un essai passionnant sur l'économie altruiste, celle qui tend à faire florès lorsque l'économie de marché produit de la "grande distribution" titanesque aveugle et sourde. Ici, on préfère "faire petit", là, "local", plus loin hors cadre, etc. Le refus du système réinvente le troc à grande échelle et les dons variés n'ont guère disparu. On se souvient peut-être de ce qu'en disait La Société vue du don. Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée (La Découverte, 2008) dirigé par Philippe Chanial, autre signe d'une volonté collective de plus en plus manifeste.
Opposée dans les esprits à l'échange marchand, par bête habitude, cette pratique qu'Auguste Comte et Emile Durkheim ont évoqué déjà, comme les anthropologues, Marcel Mauss en particulier, méritait une histoire économique et philosophique, c'est chose faite par le sociologue qui se base sur ses propres travaux sur les dons d'organes pour étayer sa perspective. Perspective plutôt encourageante, faut-il préciser : Philippe Steiner, ayant analysé divers secteurs économiques comme la maroquinerie de luxe, par exemple, mais aussi la transmission (via Bourdieu) démontre que la voie altruiste n'est pas une lubie de hippies : économiquement, c'est une voie opérante lorsque sont créées des arènes d'échange dont les comportements marchands sont bannis. Si les sociologues et les économistes éclairés nous l'expliquent, nous allons finir par l'entendre.

N. B. Si vous faites partie des maniaques qui préparent dès septembre leur liste de cadeaux de noël, notez ces références, vous trouverez sans peine à qui l'offrir.



Philippe Steiner Donner... une histoire de l'altruisme. — PUF, 2016, 416 pages, 26 €

vendredi 16 septembre 2016

Un selfie d'Emile Zola

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Cet autoportrait d'Emile Zola autour de 1890 passera aux enchères chez Binoche et GIquello le 16 novembre prochain. C'est le libraire Serge Plantureux qui le signale dans sa lettre hebdomadaire consacrée à un ensemble de photos prises au moment du tournage de L'Argent par Marcel L'Herbier.



jeudi 15 septembre 2016

La littérature au marteau

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Entre autres notices commentées cum grano salis par le maître de maison, le nouveau catalogue à prix marqués du Dilettante, vieux livres et romans nouveaux, nous propose plusieurs objets d'attention qui méritent d'être relayés. Le premier, délicieux, est relatif à Ludovic Janvier (1934-2016) à propos de ses Apparitions (Gallimard, 2016) dont est proposé à la vente un exemplaire numéroté sur vélin rivoli d'Arjowiggins (120 €). Citation du livre :

"On ne connaît chez nous qu'un seul exemple de littérature au marteau, mais alors sévère, Péguy. Et que je tape, et que j'enfonce, et que je répète. Fascinant jusqu'à l'incantatation, ennuyeux jusqu'à l'épuisement".



Remis en valeur aussi Henri Duvernois (1875-1937), réédité il n'y a pas si longtemps par L'Arbre vengeur, et finalement René Béhaine (1880-1966) dont la série de "L'Histoire d'une société" en seize romans n'est pas resté dans les annales. Témoigne assez l'excipit très étrange de son ultime volume, Le Seul Amour (Milieu du monde, 1959).

Sans certains échos souvent très lointains qui en sont venus jusqu'à moi, et le souvenir de celui qui m'attend au but qu'il me désigne, je n'aurais, à ce jour où mon oeuvre se termine, que le regret de l'avoir commencée.




Le Dilettante, catalogue n° 181, automne 2016.



mercredi 14 septembre 2016

Titaÿna au musée Branly

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A l'occasion de l'édition de ses reportages, les éditions Marchialy organisent une rencontre autour de la figure d'Elisabeth Sauvy, l'étonnante Titaÿna soeur du démographe Alfred Sauvy, reportère à fond les manettes, jeune femme pressée, trop peut-être...



Titaÿana Une femme chez les chasseurs de têtes (et autres textes) — Marchialy, 272 pages, 18 €

mardi 13 septembre 2016

Topor et le bébé

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"Panique est un café pourri, comme les autres" disait Topor. Il faut croire que c'est un également un théâtre pourri, pas moins que les autres. En tout cas, les éditions Wombat qui ont entrepris de se coltiner l'oeuvre intégrale, et on les en remercie !, se préoccupent peu de ce commentaire pourri du propriétaire du café et du théâtre pourris. C'est bien le contraire : la maison se régale de ce pourri-ci. Et elle a raison. Avec Desproges, on touche là au génie d'un peuple. A Jarry, Renard, Fénéon ou Allais, il fallait des successeurs et ces deux-là ont fait merveille.
Le Théâtre panique de Topor dont paraît le premier volume va le prouver à son tour à l'aide de trois pièces, "Le bébé de Monsieur Laurent", "Fatidik et Opéra" ("pièce écoeurante en 15 reprises") et "Vinci avait raison".
En voici à titre gracieux un échantillon :

Monsieur Jacques : Il fait bien froid dehors.
Monsieur Laurent : Je suis transi.
Monsieur Jacques : Ne craignez-vous pas que le bébé gèle ?
Monsieur Laurent : Non, j'ai décloué les mains. Il peut se frictionner.

Bref, une trilogie contenant « du sang, du sexe et de la merde » fort panique et humoristique, c’est-à-dire jouant la provocation arbitraire et le jouant parfaitement, scandaleusement.

Encore un peu de patience, le tome 2 ne devrait plus tarder.


Topor Théâtre panique. Tome I. Préface d'Arrabal, postface de Roland Topor. Présentation d'ALexandre Devaux. — Paris, Wombat, « Les Insensés » (nº 26), 256-XVI pages, 20 €

lundi 12 septembre 2016

La prime lumière et le chant d'adieu

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Successivement ouvrier en menuiserie et apprenti franciscain, Emanuele Tonon a impressionné avec le chant d'amour que lui a inspiré la disparition de sa mère.
Simple, très émouvant, c'est un livre parfois si beau qu'on le souhaiterait à toutes les mères.
Pas trop tôt.


Tu avais été prise d'une furieuse envie de manger des poires, la dernière année de ta vie terrestre, le dernier temps que tu m'as offert. Et il fallait se battre même pour les poires, qui coûtaient cher. Alors tu choisissais toujours celles en promotion. Et parfois, presque toujours, elles pourrissaient dès le lendemain, parce qu'elles étaient en promotion. Ou bien c'était de la farine sucrée. Tu avais été prise de cette manie finale de poires, et je te regardais les peler au ours de mes passages éclair dans la cuisine. Maintenant, je n'arrive même pas à les regarder au rayons fruits et légumes du supermarché, les poires, tu me viens à l'esprit en train de les peler et de les couper tout en lisant un livre sur la table de la cuisine. Ton dernier besoin de douceur.




Emanuele Tonon La Prime Lumière. Traduit par Laurent Lombard. — Verdier, Terra d'altri, 118 pages, 15 €

dimanche 11 septembre 2016

Kenneth Rexroth à Beaubourg, ses livres surtout pas (chez Flammarion)

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L'exposition Beat génération qui a lieu à Beaubourg met en évidence, sans trop forcer non plus, le rôle de Kenneth Rexroth.
C'est bien. C'est déjà ça. (Claude Pélieu peut se brosser, lui, et les noms de Mary Beach, de Daniel Mauroc ou de Daniel Giraud n'apparaissent même pas.)
Lorsqu'au terme de la visite on déboule dans la librairie improvisée, une salle à bouquins, on réalise rapidement qu'un problème se présente : pas un livre de Rexroth. Ah ? Bigre..
Des tas de "Folios" et de bouquins de chez Gallimard par contre.
Forcément, cette partie périphérique de l'exposition dépend de la librairie Flammarion qui occupe les lieux. Et il se trouve que Flammarion appartient au groupe Gallimard et consorts.
Pour faciliter le travail des salariés de Flammarion qui doivent subir, on suppose, le sort des esclaves de la grande distribution, nous allons leur mâcher le travail pour leur faire gagner de précieuses minutes : les gars, voici où trouver les livres de Kenneth Rexroth dont le plus récent vient de paraître (on ne vous fait pas la blague de vous pousser à trouver ceux de Daniel Mauroc ou de Daniel Giraud) :

Les poèmes d'amour de Marichiko. Traduit par Joël Cornuault. — Paris, Erès, 2016, 12 €

Les classiques revisités, essais traduits par Nadine Bloch et Joël Cornuault. — Bassac, Éditions Plein Chant, 1991, 18 €

L’automne en Californie, poèmes traduits et présentés par Joël Cornuault. — Paris, Fédérop, 1994, 13,72 €

En prime, trois publications peut-être plus difficiles à obtenir, mais ça n'est pas certain :

Le San Francisco de Kenneth Rexroth, chroniques traduites de l’américain et présentées par Joël Cornuault, Plein Chant, n° 63, été 1997.

Huit poèmes pour la musique d’Ornette Coleman ; deux poèmes pour Brew et Dick, traduits par Joël Cornuault, Europe, octobre 1997.

Les constellations d’hiver, poèmes traduits par Joël Cornuault (Vichy, Librairie La Brèche, 1999)

Il est notoire que le dossier "Kenneth Rexroth" de la revue Plein Chant, traduit et présenté par Joël Cornuault (n° 24, avril 1985) est épuisé.


Dites pas merci, c'est à nous que ça fait plaisir.

samedi 10 septembre 2016

Le gaffeur

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En matière de conformisme, Jean Malaquais n'était pas le bon client.
Après avoir découvert sa Planète sans visa (Marseille sous l'Occupation) et ses Javanais (prix Renaudot, 1939), il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin : Le Gaffeur, roman moins emblématique, mérite d'être lu pour sa charge contre l'écrasement des consciences et l'anéantissement des personnalités.
Il relate les mésaventures d'un homme à l'exacte croisée de 1984 et du Procès. Et les enchaînements d'emmerdements ne sont pas agréables aux réfractaires non plus...



Il se méprit à ma grimace et, déjà, son regarde retrouvait sa transparence plus opaque.
- Je suis content de vous, dit-il. Je suis très content d'instruire votre affaire.
Il mentait. Une en fil de la vierge se dévidait sur les arrières de ma cervelle, une idée que je me sentais venir et que je voulais pas caser.
- je ne vous crois pas, dis-je. C'est moi qui suis content de vous, monsieur Babitch. La haine que vous me vouez polit vos manières ; elle y met une touche... presque humaine. Et, comme il me paraît difficile que nous soyons contents l'un de l'autre, je suppose que vous mentez.




Nota Bene : L'Echappée prépare une rentrée yonnesque (de Jacques Yonnet) qui va péter le feu. Amateurs de bistroquets, à vos marques !

Jean Malaquais Le Gaffeur. Préface de Sébastian Cortès, postface de Geneviève Nakach— Paris, L'Echappée, coll. "Lampe-tempête", 303 pages, 20 €

jeudi 8 septembre 2016

Troubles, deuils, opprobres

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Sans cesse renaissant, le journal de Jean Galtier-Boissière, le patron du Crapouillot, connaît une nouvelle mouture, de semi-poche cette fois.
Caustique et net dans ses appréciations - on connaît Galtier-Boissière -, il livre des instantanés utiles à qui veut tenter de retrouver les sensations d'un temps de trouble, de deuil et d'opprobre.
Piochage presque hasardeux au cœur de la cruauté, de l'Eternel Françouais et du Sempiternel franchouillard :

L'Académie française expulse les deux Abel.

Identités révélées :
Durand (dans la clandestinité : Dupont)...
Mais nous ignorions ce Dupont aussi bien que ce Durand.
Et de même :
Arthur Duconneau (dans la clandestinité : Jupiter).
(...)
In Bidault veritas.
On raconte que M. Bidault s'était sérieusement dopé pour prononcer son premier discours devant l'Assemblée.
- Quelle est ton opinion sur Bidault ? demandait un huissier à son collègue.
- C'est un homme qui ne tient pas le litre.


(22 mai 1945)
Youki me téléphone que Robert Desnos est vivant ! Il a fait des marches terribles, la baïonnette au flanc ; son meilleur ami qui ne pouvait plus avancer a été tué à côté de lui. Il revient par la Russie. Quelle joie pour nous de savoir Robert Sauvé !






Jean Galtier-Boissière Mon Journal depuis la Libération. - Paris, Phébus, "Libretto", 336 pages, 10 €

mardi 6 septembre 2016

Le cimetière des bombes (1897)

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Le cimetière des bombes

A H. Bresle

Face à la gare de la Rapée-Bercy, regardant le superbe panorama de la vallée de la Seine, se dresse dans la berme des fortifications, un bâtiment carré, presque coquet, à forme de châlet suisse pour usage de poupée, entouré de sinistres palissades noires, autour desquelles grimpent des volubilis, des clématites, de la vigne vierge et même de superbes chasselas.
Auprès, se trouve une guérite, domicile d'un agent, et, à l'intérieur, de gros tas de sable fin forment des vallonnements dans lesquels croissent des chardons aux pointes empaleuses d'abeilles, menaçant de leurs dards le ciel rosé du mois de juillet.
C'est la résidence de Madame la Presse hydraulique, écraseuse de bombes et, par conséquent, le cimetière ou plutôt la tombe des boîtes à sardines, marmites, bouteilles, etc., contenant de la dynamite, du picrate, de la poudre verte et autres substances aimables, joujoux de messieurs les anarchistes et terreur des braves bourgeois.
Lorsque l'on trouva la première bombe qui n'éclata pas, après les terribles effets produits par les autres, elle fut portée au laboratoire municipal, où de dévoués savants, ayant fait par avance le sacrifice de leur peau, l'éventrèrent avec mille précautions, nouveaux vivisecteurs, la bombe anarchiste étant un monstre terrible et vivant.
Mais elles se multiplièrent tellement, véritables portées de chats-tigres, qu'il fallut chercher un moyen plus pratique et surtout moins dangereux de s'en débarrasser.
C'est alors que l'on construisit le baraquement étrange qui, sur le gazon brûlé des fortifications, intrigue les passants; on y installa bientôt une presse hydraulique, et, plaçant les bombes sous une formidable couche de sable, on procéda à leur mort par un écrasement lent qui ne leur permit pas d'éclater et les réduisit à l'état de poussière impalpable et inoffensive. Cependant, eussent-elles éclaté, que seul le sable eût été projeté dans l'espace, ne pouvant occasionner aucun accident.
Depuis longtemps, heureusement, le cimetière des bombes a ses portes closes, la presse hydraulique se rouille faute d'ouvrage et les- fleurs des champs croissent à profusion dans l'horrible jardin saturé de dynamite; et, si parfois la voiture affectée à la relève des engins destructeurs en apporte un, les volubilis se tordent de rire, des larmes de rosée aux pistils, car elles savent bien, les multicolores fleurettes, que cette boîte à conserve ou cette marmite à renversement ne contient que poussière ou même d'innommables choses moins inodores, coupable plaisanterie d'un sinistre farceur.



Jho Pâle Croquis parisiens. - Paris, Garnier frères, 1897. Jho Pale est le pseudonyme de J. H. Perreau (né en 1865), journaliste originaire ou résident à Clamecy. Ses chapitres sont dédiés à Achille Millien, Léon Bailbly, Paul Roinard, Pierre Trimouillat, Xavier Privas, Camille SOubise, Henri Duvernois, et même Edouard Drumont... Ce qui signale en 1897 une personnalité plutôt droitière.


Illustration du billet : photographie par l'agence Meurisse d'une bombe de zeppelin prise en 1918 au Laboratoire municipal évoqué ici par Jho Pâle.

lundi 5 septembre 2016

Autopont

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Avant d'évoquer ici Le Grand Jeu de Céline Minard (Rivages), parti pour casser la baraque, ou Tout est à moi, dit la poussière d'Arthur Bernard (Champ Vallon), un mot sur Sporting Club d'Emmanuel Villin.
Dans une langue à la fois ample et d'une grande fluidité, l'ancien journaliste au Proche-Orient nous fait le récit d'un rendez-vous sans cesse remis dans une ville du pourtour méditerranéen qui pourrait être Beyrouth ou telle autre zone urbaine à corniche. L'ambiance est revenue au calme. Immergé dans un environnement doucement déliquescent, Villin nous fait un tableau non sans charme qu'il parvient à retenir au bord de la mélancolie.
Son roman rappelle — pourquoi ? reste à enquêter — La Couleur inconnue de Jacques Gellat (Corti, 2000), ou certaines boîtes à mystère du miniaturiste Ronan-Jim Sévellec. Quoi qu'il en soit on y lit avec surprise et dès la quarantième page le mot "autopont" qu'on n'avait plus entendu depuis deux ou trois lustres.
Prenez la roquade juste après l'autopont, Sporting Club est une sortie à ne pas rater.


Emmanuel Villin Sporting Club. — Asphalte éditions, 144 pages, 15 €

vendredi 2 septembre 2016

Le poison de Charles

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Charles a écrit "Le Poison", mais Charles aussi. Le premier, bien entendu, se nommait Baudelaire. Le second, un tout petit peu moins notoire, s'appelait Charles Jackson et il signait avec Le Poison, son premier roman de 1944 qui nous est présenté par la vaillante collection "Vintage" des éditions Belfond. Il eut un succès immédiat, et fut immédiatement transposé au cinéma par Billy Wilder (1945). Il parut dans la foulée chez Julliard (1946) et revoit le jour soixante-dix ans plus tard sanas avoir perdu de sa netteté ni de sa précision dans la description des affres de Charles Jackson lui-même. Né dans le New Jersey en 1903, il a trainé jusqu'en 1944 une existence dure à maints égards. D'abord il perd sa fratrie dans un accident de voitures, puis vit en sanatorium où la tuberculose le taraude. Il manque mourir et semble supporter la vie grâce à l'alcool. Trois romans plus tard, qui n'ont guère de succès, éloigné par une vie déréglée de sa femme et de sa famille, dévoré par l'alcool, il meurt d'une overdose le 21 septembre 1968 alors qu'il avait entrepris, vingt ans après son premier succès, d'écrire une suite au Poison.

Dans son livre, Jackson raconte la descente aux enfers de son alter ego, Ron Birman, qui est comme un cousin du Saint Buveur de Joseph Roth. Plus que les effets clownesques ou agressifs de l'ivresse, ce sont les attitudes et les enchaînements de ses pensées d'empoisonné qu'il s'est attaché à décrire, précisément, honnêtement. On comprend du reste le succès de ce livre : toute personne qui a un jour pris une cuite ou a mal supporté des verres d'alcool se reconnaîtra. Les descriptions sont imparables et paraissent terriblement, candidement plausibles, jusque dans les prétextes, faux-fuyants et postures de l'alcoolique "au travail". Témoin, cet écrit souligné par l'éditeur :

Une fois le verre devant lui, il se sentit mieux. Il ne le but pas immédiatement. Maintenant qu'il le pouvait, il n'en éprouvait plus le besoin. Au contraire, il s'offrit le luxe de l'ignorer pour un temps. Il alluma une cigarette, sortit plusieurs enveloppes de sa poche, déplia et parcourut une vieille lettre, rangea le tout et commença à chantonner doucement. Puis il se joua la comédie subtile et étudiée de l'ennui.
Et quand, pour en finir, il leva le verre jusqu'à ses lèvres, ce fut avec un air excédé qui semblait dire : « Ma foi, je suppose que je ferais aussi bien de le boire, maintenant que je l'ai commandé.


Eh oui... Naturellement.
Alternativement euphorique et maussade, ce personnage d'écrivain raté, nuageux et braque n'est cependant pas tombé de la dernière pluie. Très malin lorsqu'il s'agit de déroger aux règles fixées, il est également frappé d'une aboulie à éclipses puisqu'elle ne l'empêche guère de faire des observations particulièrement pertinentes et de nous les transmettre. Ce dont nous ne nous plaindrons pas, même s'il ne nous aura pas échappé que le garçon a des hallucinations et qu'en lui sommeille le démiurge...

Oh ! que de gens importuns on peut noyer dans l'alcool sans même qu'ils s'en doutent ; sans leur causer de mal et de dommage réels, mais avec quelle satisfaction quant à soi. Que de gens on peut ainsi noyer à jet continu. Et mieux encore vous noyer vous-même avec eux, en compagnie de beaucoup d'autres, à perpétuité. Comme ils reculaient, s'effaçaient, devenaient anonymes à mesure que la chaleur vivifiante de l'alcool apaisait votre cœur ; puis, lorsque le stimulant commençait à agir et à réveiller votre cerveau, rendant vos facultés critiques plus lucides et plus brillantes que jamais, comme ils émergeaient alors de l'ombre, se tenant devant vous pour être jugés objectivement, avec froideur, sans passion et sans intérêt.


Il serait dommage de rater le voyage de cet éthylographe, d'autant plus que ce roman qui n'a pas perdu une ride, initie une saison promise à l'ivresse, foi de Préfet maritime... (à suivre).



Charles Jackson Le Poison. Traduit par Denise Nast. - Paris, Belfond, 2016, coll. "Vintage", 384 pages, 17 €
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jeudi 1 septembre 2016

L'Atelier contemporain communique

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« L’Atelier contemporain » traverse en ce moment une grave crise financière, nous dit son meneur, François-Marie Deyrolle.
Une bonne façon de soutenir son activité serait de se procurer les titres de son catalogue dont on ne dispose pas encore, voire même se faire plaisir - ou faire plaisir à autrui - avec une estampe ou un dessin...

Nous rappellerons ici que la propriété de livres ne nuit pas à la santé.
Nous rappellerons aussi que le don de livres souligne l'élégance du donateur.
Ce sont des faits établis depuis belle lurette.




Illustration du billet : Monique Tello 2013 Gravure pour la revue « L’Atelier contemporain » n° 1. 19,5 x 15,5 cm, 95 € (25 exemplaires).


mercredi 31 août 2016

Les Couvertures du siècle dernier (LXV)

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Leurs airs goguenards, leurs ricanements, leurs complots. Pourquoi toujours s'en prendre à moi ? "Tu es trop gentil pour être honnête." ou bien " C'est tout les bouquins que tu lis qui te ramollissent la cervelle." Ce salaud de Patrick, voilà comment il me parlait. Et ce jour-là : "On va te faire une fleur, hein, puceau ? C'est pas que tu le mérites. On verra bien. Je suis sûr que tu ne connais pas l'Arizona. On t'emmène à l'Arizona." J'ai bien compris qu'ils me préparaient une salle blague. J'avais peur. Forcément, j'y suis allé. J'avais bien raison d'avoir peur.




Jacques Abeille L'Arizona. - Anger, Editions Deleatur, 2000, 16 pages, 1,5 €




mardi 30 août 2016

Les romans populaires (Marcelin)

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I.


En avant la musique !

L’Égypte a eu ses pyramides, la Grèce a eu ses sept sages, Rome a eu le monde; nous, nous avons les romans a quatre sous.
Jadis, à de rares intervalles, dans le demi-jour de quelque antique bibliothèque, sur les tablettes vermoulues, apparaissaient, calmes et bien alignés, de vénérables in-octavo, aux rouges bordures, au cuir roussi par l'âge, au dos desquels étincelaient en lettres d'or les grands noms de Corneille, de Racine, de Molière. Et,

Plein d'un saint respect pour ces poudreux ancêtres,

on saluait, et l'on passait.
Aujourd'hui l'on annonce Molière au prix d'un numéro du Constitutionnel, Racine coûtera moins qu'un omnibus, un bon cigare coûtera plus que le grand Corneille.
Jadis, à l'apparition de quelqu'une de ces épopées modernes, comme les Mousquetaires ou les Mystères de Paris, le monde, haletant à chaque fin de feuilleton habilement ménagée, s'arrachait le prochain numéro, et l'on vit des fils le dérober à leur père. Que si, pour en jouir plus à l'aise, vous attendiez que le cabinet de lecture eût mis le feuilleton en volume, après un mois d'attente fiévreuse , vous receviez enfin un roman défloré, souillé du contact de toutes sortes de mains, du parfum de toutes sortes de tabacs, des annotations de toutes sortes d'imbéciles.
Aujourd'hui l'on vous promet un d'Artagnan à vous, des mystères dévoilés à vous seul, le tout neuf, illustré par les premiers artistes, et recouvert d'une jolie couverture pour 20 centimes !
Il faudrait ne pas avoir la bagatelle de quatre sous pour se refuser un roman populaire. Vous vous en allez donc chez votre Voisin le libraire, et là vous lui demandez avec candeur les Trois mousquetaires illustrés à quatre sous.
« Monsieur, vous répond-il, voici les Mousquetaires à quatre sous : c'est huit francs."
O Macaire !
Quoi qu'il en soit, de quatre sous en quatre sous,chacun s'est donné ses auteurs favoris, ces amis des bons et des mauvais jours : qui nous bercèrent, enfants, dans nos pupitres du collège, qui nous aidèrent, plus tard, à avaler plus d'une horrible potion dont l'amertume se perdait dans l'intérêt du livre, et ramenèrent plus d'une fois le doux sommeil qui nous fuyait.
Aussi, quelque part que vous alliez, à l'étalage de tous les libraires, entre un livre de droit et un livre de médecine, sur la table de tous vos amis, entre une bouteille de kirsch-wasser de la forêt Noire et un paquet de marylands, voyez-vous apparaître une de ces livraisons sans marges, au texte serré comme un grimoire, d'où ressort en vigueur quelque jovial compère de Bertall, quelque gracieuse figure de Johannot ou quelque gendarmé de Lorsay.
Un si grand succès ne pouvait ne pas nous émouvoir : nous aussi, nous avons voulu illustrer nos romans populaires ; nous aussi, nous avons voulu jeter des fleurs et des bêtises sur le grand chemin de la postérité, fidèle à la glorieuse mission que nous nous sommes imposée, à savoir, la popularisation de la littérature par la charge.
Nous allons donc prendre un à un chacun de ces romans, et faire défiler devant vous tous leurs personnages, comme les bonshommes d'une lanterne magique, nous contentant aujourd'hui de jeter sur tous un coup d'oeil général, sauf à reprendre ensuite les cinq ou six meilleurs eh particulier. Puissions-nous ne pas avoir, comme ce singe présomptueux,

Oublié qu'un point,
Celui d'égayer la lanterne I


II

Coup d'oeil général

Quand aura-t-il tout vu ?


Au premier rang, dans un nuage de poussière, au grand galop de leur vigoureux mecklembourgeois, s'avancent quatre grands cavaliers plus cambrés que nature : aux crocs de leurs moustaches relevées, pendent cent coeurs de femmes ; à la pointe de leur longue rapière pendent cent coeurs d'hommes : d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, salut !
De bons et loyaux gentilshommes, messieurs ! L'un est peut-être un peu bien roué , l'autre un peu bien ivrogne, celui-ci un peu bien sournois, celui-là un peu bien bête; mais au demeurant les meilleurs vauriens de bonne maison , les plus braves héros de roman que je connaisse !
Et qui donc oserait leur rien reprocher, à ces hommes héroïques, au coeur d'or, au corps de fer, qui, dans leur odyssée gigantesque, entassent Pélion sur Ossa, Richelieu sur Mazarin, Louis XIII sur Louis XIV, Henri IV sur le Pont-Neuf, et perforent le tout à grands coups d'épée, semant les chapitres de chevaux fourbus, d'ennemis troués et de pistoles jetées au vent au son des dés roulant sur le tambour, au choc des verres remplis de vin d'Anjou, au bruit des coups de feu des embuscades et du canon de la Rochelle, que dominent les cris rauques de Mordaunt et de milady ! Qu'importe, si, dans ce tourbillon, leurs feutres avachis, leurs allures d'estaminet, leurs peccadilles financières et amoureuses, leur perpétuelle préoccupation d'échapper à de perpétuels gendarmes , les rapprochent plus de Robert Macaire que du chevalier Bayard! Que celui des romanciers qui est sans péché leur jette donc la première pierre ! pour ma part, je Ine le lui conseille pas, s'il ne veut faire connaissance avec la longue rapière qui bat les mollets de fer de ces hommes de bronze !
Ah ! suivons le plus longtemps possible leurs silhouettes empanachées se détachant sur le ciel bleu, et, quand nous les aurons perdus de vue, disons adieu aux parades en tierce, aux parades en quarte, adieu à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bon, aux grandes bottes et au chambertin !


***
Puis fortifions nos coeurs et tirons nos mouchoirs, nous allons descendre dans le sombre labyrinthe qu'habitent Balzac et sa bande noire, à cent pieds au-dessous du niveau des vices invisibles à l'oeil nu.
Là, couvert du triple airain, un masque de verre sur le visage, une lanterne sourde d'une main, un scalpel de l'autre, le grand mouchard du coeur humain s'entoure de corps disséqués vifs. Il y plonge ses bras nus; et, quand il les a bien fouillés, tordus, tenaillés en tous sens, quand il a pris à l'un ceci, à l'autre cela, il les recoud, leur attache des fils aux articulations, les fait habiller par Staub, chausser par Sakoski à la dernière mode de 1820, et voilà ces gens, disséqués dans leurs habits roides, qui remuent bras et jambes dans une fange où surnagent des coeurs crochetés, des illusions tordues, des vertus faussées nuitamment, avec escalades et effractions dûment constatées par des procès-verbaux en forme et signés du maître qui ricane, compte ses écus et n'est autre que le diable !
Grandet, Goriot, Vautrin, Gaudissard, Nucingen, Gobsek, Rastignac, Ferragus, fantômes, que me voulez-vous ! Évaporez-vous, coquins, ou j'appelle la garde !


***
Sortons vite, et courons nous reposer dans une de ces fraîches prairies du Berry que George Sand, cet homme du sexe, arrose chaque matin de ses larmes et de ses épithètes. Elle y sème de ses blanches mains une foule de vertus champêtres, et y récolte chaque année une abondante provision de Champis. Restons ici, mollement étendus sur l'herbe tendre, bercés par la douce musique du plus beau style moderne moitié français, moitié patois , respirant les suaves parfums du chèvrefeuille, de la clématite et du cyclamen qui croissent à chaque page ; calmons les orages qu'Indiana et Lélia ont pu soulever dans notre coeur, et contemplons paisiblement la douce Valentine et la rieuse demoiselle de Montbrun livrant leurs blonds cheveux aux baisers de la brise... Ah I que ne suis-je la brise!... O vertu!... Je m'endors... Ne m'éveillez pas...


***
Et maintenant que nous voilà reposés, et que, pareils au plongeur, nous avons renouvelé notre provision d'air pur, encore un voyage souterrain : soulevons la pierre qui ferme cet égout, chaussons les grandes bottes des dévoués, et, la racloire en main, descendons dans les mystères de Paris. Dans la boue jusqu'aux genoux, nous remuerons le crime à la pelle dans ces régions souterraines où règnent l'argot en fleur, l'arlequin en cuisson et le chourinage en permanence, avec la Morgue à gauche et l'échafaud à droite. Bouchez-vous le nez, et tournez courageusement les pages : une prime est accordée pour chaque chapitre tué.


***
Remontons vite, et allons respirer l'air plus vif du moyen âge au sommet dés tours de Notre-Dame de Paris. Là, perchés sur quelque gargouille diabolique, livrant au vent nos cheveux, nous évoquerons les noms de la douce Esmeralda, et de ce pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo, cette éloquente réhabilitation de la bosse par l'amour.
Pauvre Quasimodo ! Il est laid, il est cagneux, il est bossu, il est sourd, il est muet, il est borgne, c'est vrai ; mais il aime, ce sonneur, et toute la beauté de son âme luit dans l'oeil qui lui reste ! Pauvre Quasimodo ! modèle de l'amant parfait, fidèle jusqu'à la potence! Héro et Léandre, Héloïse et Abailard, Estelle et Némorin , vous n'êtes que des pigeons fades auprès de cette danseuse et de ce bossu, dont les squelettes seuls furent unis sur le gibet de Montfaucon ! Pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo !
Corne de boeuf ! laissons ce drôle attristant, et nous esbaudissons quelque peu ! Qu'on fourbisse mon heaume ! Qu'on lace mon corselet! Je veux aller faire sonner mes éperons d'or par les ruelles tortueuses, dentelées de clochetons troués de mâchicoulis ! Je veux aller mêler des sequins d'or aux tresses noires de la bohémienne pour qu'elle m'appelle : Soleil ! tout comme son blond Phoebus, le joli sous-lieutenant aux hacquebutiers de Sa Majesté Très Chrestienne le Roy Louis XI. Oh! merci à toi grand poëte qui, au haut de la tour, sur la pierre séculaire de la gothique cathédrale, a osé graver en indestructibles caractères ce doux nom d'Esmeralda à côté de : J'aime Adèle, signé Augusse ; et de : J'ai suis vainu issi le 31 daissambre !


***
Et maintenant que nous avons salué les grands modernes : Hugo, Balzac, Dumas, George Sând, Eugène Sue, descendrons-nous des sublimes hauteurs où ceux-là nous avaient emportés, remonterons-nous des cavernes profondes où ceux-ci nous avaient entraînés , pour suivre plus terre à terre ces drôles de corps qu'on nomme : Mon voisin Raymond ou monsieur Dupont, mon oncle Thomas ou le hussard de Felsheim, Paul de Kock et Pigault-Lebrun ? Je n'ose. Les bons vivants cependant que ces hussards au nez couvert d'une modeste rougeur! Les gentilles personnes que ces jolies filles du faubourg, à la vive démarche, au petit bonnet sur l'oreille ou par-dessus les moulins, qui, lorsqu'un coquin de zéphyr fait voltiger les plis de leur modeste robe d'indienne, laissent apercevoir un si charmant bas de jambe à l'heureux Dormeuil ou à ce scélérat de Franval ! Mais la maman n'en per mettrait pas la lecture à sa fille. Nous n'entrerons donc pas dans ce joli faubourg, un peu bien faubourg après tout. D'autant moins qu'elles ne sont pas du goût de tout le monde, ces bonnes grosses plaisanteries au cuir de botte de Pigault-Lebrun, où six hommes de garde trouveraient à boire et à manger.


***
Ting ! tang ! tang !... Ting ! tang ! tang !... Quels sont ces accords enchanteurs 1 C'est la troupe valeureuse et fanée des troubadours qui s'avance en bon ordre. A leur tête marche Ivanhoé, descendu de la pendule où depuis trente ans, la main sur le coeur, il jure une éternelle fidélité à lady Rowena :

Suspendus en écharpe,
Gages de sa valeur,
Son épée et sa harpe
Se croisent sur son coeur.

Il éclipse tous ses rivaux, semblable à un soleil de bronze doré. A son aspect, Mathilde fuit au fond des déserts pour verser sa fiole sur la tête de Malek-Adel. Hermangarde n'ose plus demander à Robert pourquoi elle a vu se dérouler son ondoyante chevelure que son casque ne retenait plus; Corinne laisse tomber sa lyre, Oswald met le nez dans son manteau, d'Arlincourt abaisse le f(illisible) de son regard sur ses bottes jaunes et plaintives.
Bon Walter Scott, véritable ami de l'enfance, du fond de ton gothique fauteuil d'Abbotsford, tu ne t'attendais guère à te trouver en si étrange compagnie ! Je sais bien qu'il doit t'être beaucoup pardonné, parce que tu as vraiment beaucoup aimé les défilés des Highlands et les produits saxons ; mais que ne coupais-tu tes tartines plus minces !


***
Ciel, obscurcis-toi ! Grands dieux, tonnez ! Aux troubadours succède la troupe hagarde des ébouriffés. Près des brouillards du Nord ou de la Germanie, ils s'avancent, celui-ci sur un nuage de soufre, celui-là sur flamme d'un pistolet déchargé, cet autre sur la fu(ill.) d'une pipe : Goethe, Byron, Hoffmann, salut ! Où nous conduisez-vous ! Quel est ce monde de hideurs et d'épouvantements, où pleure la maîtresse de Faust avec son rouge cordon au col, où rugit Manfred sur le versant d'un rocher à pic, où miaule le chat de la sorcière, où crisse un rauque violon sous les doigts osseux du conseiller Kres(ill.) où grincent les rouages de la belle Olympia qu'on monte, où Don Juan, dans la tempête, dévore (ill.) compagnons aux applaudissements de Méphistophélès, qui, ricanant dans son manteau rouge, asperge et consacre toute cette cuisine ?


***
De pâles fantômes errent à la suite; on les nomme Werther, René, Adolphe, Obermann, section de là rafale, classe des grands suicides. Ils s'arrêtent, et passant la main dans leur perruque blanchie avant l'âge, se drapant dans l'ampleur de leur carrick, ils chantent ! Qu'est-ce qu'ils chantent !
O mon front, n'éclate pas! Calme-toi, mon coeur ! Vents de la montagne, sifflez dans mon faux col ondoyant ! Pluie torrentielle, ruisselle sur mon chapeau nu ! Oh, j'aime à braver les éléments déchaînés, sans parapluie ! Ciel, lance ta foudre ! je m'en moque, il y a un paratonnerre sur la maison ! Oh, si l'on n'en mourait pas, j'aimerais à me faire sauter la cervelle, si tant est que j'en aie une ! Ah ! oh ! ah ! l'amère dérision que cette société qui ne me comprend pas! Ah! oh! ah! quelle chose vile et matérielle est l'amour ! Oh, Lolotte, m'as-tu donc pu refuser tes confitures, sous le dérisoire prétexte que j'étais maigre, que je n'avais plus de cheveux et que j'en étais réduit à faire rimer souvenance avec désespérance !...
Ainsi ils chantent, les poëtes ! et un gros sou tomba près de leur clarinette harmonieuse!... A d'autres.


***
Des désespérés aux pleurnicheuses, il n'y a qu'un pas. Atala, Virginie, Julie, approchez, mesdemoiselles, tenez-vous droites et tâchez de ne pas pleurer ainsi devant le monde, vous vous abîmerez les yeux. Pour des filles bien élevées, j'ai bien des reproches à vous faire. Est-il bien raisonnable, Atala, de courir les bois comme vous le faites, la nuit au bras de Chactas, vêtue d'une ceinture de plumes et sans châle? Est-il bien raisonnable, Virginie, de passer tout le jour à jouer avec Paul aux jeux innocents sous les pamplemousses? Je sais bien qu'à l'abri du nez du père Aubry inclinant à la tombe, vous ne courez pas grand danger, Atala ; je sais bien que le vieux Tom, je veux dire le vieux Domingo , vous suit partout, Virginie. Mais, mesdemoiselles, vous n'en risquez pas moins d'attraper un gros rhume dont vous pourrez mourir. Ça n'a pas manqué !
Quant à vous, Julie, vous vous tuerez, mon enfant, à passer vos nuits à couvrir ces rames de papier de larmes et de pattes de mouche. Il faut bien, dites-vous, répondre à Saint-Preux pour lui ôter tout espoir ? Ah ! ma mie, vous, pour une femme bien vertueuse, lui, pour un amant bien passionné , vous êtes trop bavards. Vous jouissez cependant du plus commode des époux. Mais Saint-Preux m'a tout l'air de se préoccuper beaucoup plus de son style que de sa maîtresse. Ah ! comme chacune de ses lettres est bien écrite ! Vous trouvez, Julie ? Comment ne vous apercevez-vous donc pas que c'est toujours la même ?


***
A côté de ces trois grands saules pleurnicheurs s'avance une ombre plus grassouillette, perdue dans ses paniers de satin broché, perchée sur les talons de ses mules effilées, surmontée d'un échafaudage de cheveux poudrés semés de fleura, de perles, de plumes, de dentelles et de rubans, et malgré cela ne laissant pas que d'être la plus sémillante petite personne qu'on puisse voir.
Ah! rieuse, volage, perfide, cruelle et toute charmante Manon Lescaut, je vous reconnais ! Vous êtes seule, mon coeur ? Avez-vous donc tout à fait désespéré ce pauvre Desgrieux, auquel, entre nous, mignonne, vous en faites voir de bien des couleurs ? Palsambleu! m'amour, ne me regardez donc pas avec ces deux yeux-là ! C'est déjà trop d'un ! vous savez bien, ma toute belle, que mon coeur serait à vous en entier, si votre vilaine mort né l'avait mis en morceaux !


***
Pleurnicheurs suicides, troubadours fanés, modernes sceptiques et ravagés , est-ce tout ? Le ciel va-t-il enfin s'éclaircir après cette pluie dé larmes? A travers vos nuages de poison noir, nous aéra-t-il enfin donné d'apercevoir votre bleu ?
Ah ! race pleurarde et grinçante, nous aurez-vous assez torturés, assez déchirés à belles dents , sous prétexte de nous divertir ! Çà, messieurs de la Larme et de l'Ouragan, quand vous aurez lâché tous les robinets de votre sensibilité clarifiée, quand vous aurez scié des bouchons en quatre pour nous faire grincer des dents, quand vous aurez décroché de tous lès gibets du moyen âge des pendus illustres et bien pourris, et fait résonner vos brassards sur vos cuissards, quand vous aurez mis à votre étal les lambeaux sanglants du coeur humain analysé, en serons-nous plus frais et plus reposés ? Vous souffrez, dites-vous ? Est-ce une raison pour étaler vos cautères en société ? Votre cerveau plie sous le poids de grandes idées philosophiques et humanitaires ? Faites-vous grands hommes, alors, allez au Panthéon, s'il est encore ouvert, et n'accaparez pas le cabinet de lecture ! Laissez l'indigne soin de nous divertir à ces bons vieux romans d'autrefois encore gaillards et bien portants, où s'épanouissent au soleil la vie puérile, l'amour niais, la gaieté bête ! Ah ! sainte, sainte , trois fois sainte bêtise, délivrez-nous des gens profonds. Ainsi soit-il!


***
Ici l'on danse, disaient nos pères. Ici l'on s'enrhume, peuvent dire leurs fils. Fuyons donc cet affreux climat moderne, brumeux, malsain, méphitique; sauvons-nous au pays du Soleil, et coulons la fin de nos jours et de cet article dans ces belles contrées, où dans une chaude lumière d'Espagne ou d'Italie, sous les colonnades de marbre des palais ou sous les blanches murailles des couvents, dans les clairières des forêts ou sur les rochers des sierras, sur les routes poudreuses ou sur la proue des galères, devise, rit, chante, aime, chevauche, pille et tue tout ce monde d'héroïnes et de chevaliers, de dames et de princes, de comédiennes et de bandits, de suivantes et d'écoliers, dont l'interminable file, sortie de Roland furieux, passe par don Quichotte pour aller se perdre dans Gil Blas.
Un pas encore, et après avoir dépassé la grotte de Calypso et traversé les îles de Robin son et Lilliput ; après avoir longtemps vogué sur l'océan Pacifique, nous toucherons au terme de notre voyage , où nous attend un repos mérité. Là, bien au-dessus des nuages, s'élève une grande porte d'or, flanquée de deux pots de confitures, l'un de groseilles, l'autre d'abricots, et gardée par de belles jeunes filles à la longue chevelure d'or, aux vêtements étincelants de pierreries : on les nomme les Illusions. Sur chaque battant de la porte, retenu par des gonds de perles fines, sont gravées, en incrustations de diamants, des majuscules de syllabaire bien espacées, traçant les noms fameux du Petit Chaperon rouge, de la Barbe-Bleue,du Petit-Poucet, de Cendrillon, de Peau-d'Ane; au-dessous les noms plus modestes d'Aladin, des trois Kalenders, du Petit Bossu, de Scheerazade, de Sultan ; c'est l'entrée des Contes des Fées et des Mille et une Nuits. Bienheureux les pauvres d'esprit, car ce royaume leur appartient !

III

Dormez-vous, cher lecteur? Un peu de patience, j'ai à peu près tout vu. J'en passe, et des.meilleurs cependant. Nodier, de Maistre, Stendhal, de Musset, Gauthier, un bonjour en passant. Tandis que là-haut se livrent de furieuses batailles rangées o.ù les gens sérieux ne peuvent décharger moins de dix volumes à la fois, vous autres, vous tirez nonchalamment votre poudre aux moineaux ; vous ne tuez personne, et tout le monde est content. Enfants perdus de la littérature buissonnière, à quoi bon interrompre vos douces rêveries ! Ne dérangeons pas ces heureuses gens ; laissons Fantazio rêver d'amour dans son habit d'académicien ; aissons Théophile aux longs cheveux savourer voluptueusement le far niente en italien, le kief en arabe, la loupe en français. Ceux-là sont en Arcadie !
Ah ! mon Dieu ! quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Quel dommage de ne pouvoir danser sur un cheveu attaché à des pointes d'aiguilles avec Alphonse Karr, à soutenir une conversation dans le goth le plus pur avec le bibliophile Jacob, à lutter corps à corps avec le diable de Féval, avec les tigres de Méry, mais l'homme propose et son journal dispose !
Et puis, vraiment, il faut faire une fin ! et puis, vraiment, il y a encombrement de chefs-d'oeuvre sur la place de Paris, la production dépasse de beaucoup trop la con- sommation ! Quand il serait si simple de faire une équitable répartition de grands hommes par départements ! Là, au milieu de leurs concitoyens, qu'ils se votent une statue en quelque chose, fût-ce en sucre! qu'ils se l'érigent ou la mangent, et que ça finisse !


***
Et maintenant que nous avons tant bien que mal terminé notre interminable programme, nous choisirons dans cette foule cinq ou six des meilleurs modèles de chaque genre, et nous allons vous les présenter un à un..
Ainsi, dans le premier numéro, nous tirerons au vent l'interminable flamberge des Trois Mousquetaires; et tandis qu'ils s'escrimeront quatre ou cinq pages durant, nous préparerons les marionnettes qui auront l'honneur de représenter ensuite devant vous la Comédie humaine de M. de Balzac; puis viendra un roman berrichon de George Sand ; puis la Notre-Dame de Paris. Une fois quitte envers les grands noms, nous passerons rapidement en revue tous les autres pour arriver bien vite aux Contes des Fées.
Que si, chose trop possible, le trajet vous semblait un peu trop long, dites un mot, aimable lectrice, cher lecteur, et nous nous arrêterons.

Plutôt la mort quo votre indifférence !


Marcelin.


Marcelin (Emile Planat dit, 1825-1887) Le Journal pour rire, n° 102, 10 septembre 1853, p. 1-3.

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