L'Alamblog

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lundi 27 juin 2016

Anet trotte

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Aussi prenant que L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, La Perse en automobile (1907) de Claude Anet, l'auteur bien connu des lecteurs de l'Alamblog.
A reparaître sous peu dans une nouvelle édition.

Un voyage ! il ne faudrait l'écrire que pour soi.
Le voyage donne à l'homme une des plus belles ivresses qu'il puisse éprouver. Découvrir des paysages nouveaux dans une succession rapide, traverser des villes jadis prospères aujourd'hui mortes, courir aux temples dont en pensée on habita les portiques et ne voir que des pierres éparses, trouver le désert et la solitude là où vécurent des peuples puissants, aller plus loin, toujours plus loin, être celui qui ne s'arrête pas, qui passe parmi les vivants et au milieu des ruines, sentir qu'à peine vous les avez possédés ces paysages meurent pour vous, que vous ne les reverrez jamais, — quelle joie et quelle angoisse passionnée !
Je ne sens tout le prix que des choses qui m'échappent. Je cours à elles avec fièvre, mais c'est au moment où je les perds que je les aime le plus fortement.
Peut-être est-ce là le secret de l'ivresse du voyage ?
Mais comment la communiquer à l'aide de mots à qui reste dans son fauteuil ?



Claude Anet La Perse en automobile. A paraître dans une nouvelle édition.

samedi 25 juin 2016

La Criée du Crieur

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Aux côtés du Monde diplomatique, du Canard enchaîné, de Courrier International et d'une poignée d'autres titres, il y avait encore de la place pour une revue d'analyse déguisée en mook : c'est la Revue du Crieur conjointement éditée par Mediapart et par la Découverte.
On y trouve des enquêtes et des idées sur les idées. C'est variée et présentée de manière très appétissante sous une couverture qui rappelle les grandes années du militantisme bien rouge et prolétarien. Un retour aux sources en quelque sorte, à l'époque où L'Humanité et Jaurès balançaient, une époque de tribuns et d'idéologues qui n'est plus.
Sur la couverture, les mots Corruption, Insurrection, Patrons, Utopie, Numérique et Etat servent d'accroche. On se sent rendu en milieu bouillant, c'est appréciable et cela invite à la mobilisation. De ses neurones, pour commencer, afin de se confronter avec le monde — on pense en particulier aux reportages sur le Kurdistan (Mathieu Léonard) ou les étudiants sud-africains (Isabelle Mayault), ou aux photos de Mikhael Subotzky. A la consommation de l'intégralité de ce Crieur, naturellement, en matière d'analyse, tout n'est pas également ferme mais on trouve cependant plus là qu'ailleurs. Voir avant tout à propos de la révolte les très bonnes pages d'Ugo Palheta sur les comités invisibles et de leur rôle dans la situation conflictuelle actuelle — qui n'est pas de nature à surprendre.
Paradoxalement, on s'y rassure aussi en découvrant que les dérives que l'on constate soi-même ne sont pas toutes le fruit d'illusions : ça vasouille pas mal à Paris (et dans l'Hexagone). Dans les rédactions, dans les ministères, et plus généralement dans les esprits. C'est ce dernier point le plus flippant.
Quant à savoir si le journalisme culturel marigote et que les grands patrons ne lisent rien, ma foi, chers enquêteurs, c'est beaucoup d'énergie perdue et ça n'est pas là que l'on vous attend. Savoir où les patrons du CAC 40 dépensent leurs milliards en oeuvre de plastique foutues par des margoulins nullards, c'est bien le cadet de notre souci. Savoir que certains journalistes sont corrompus par leur système, mazette, c'est du recuit. Expliquez-nous plutôt pourquoi le champ culturel n'est pas apte à intégrer les enjeux de l'époque (éducation = démocratie / écologie totale et architecture, etc.), pourquoi les créateurs français se tiennent tellement éloignés de la générosité malgré leurs discours dégoulinants sur la "liberté", le "partage" et la "transmission" ? Seraient-ils aussi mauvaisement utiles que les politiques ? Voilà des questions qui mériteraient de fiers journalistes, prompts à se mettre en porte-à-faux avec les mandarins et les cadors, une haute ambition, comme celle qui nous fait passer derrière les semblants d'une hypothétique "civilisation vrituelle" dont tout laisse penser qu'elle n'est pas si profondément novatrice, ni seulement productive de fruits épatants — parlons d'écologie par exemple et des dégâts causés de l'industrie informatique. On galère aussi avec le net, les données du net et le commerce du net. Le big data et la police en ligne, est-ce notre prochain désir collectif ? Faut-il se laisser aller à penser avec les naïfs que seule l'informatique compte désormais ? L'université ne jure plus que par les humanités numériques ? Grand bien lui fasse. Les "sciences sociales de troisième génération" ont toutes les chances de produire des travaux très approximatifs, comme les moteurs de recherches sont "flous". Les premiers travaux donnés à lire - en histoire littéraire par exemple — démontrent déjà les dangers de la pensée vague : ils sont très contestables. Gardons l'espoir et lisons le Crieur !

Sommaire
Ce que lisent les grands patrons
L'ère de la postdémocratie ?
Les secrets inavoués du journalisme culturel
Touche pas à ma musique !
Beaufort West (photos)
Le pouvoir de nommer ou la déréliction de l'état culturel
Les étudiants sud-africains contre les statues
La droite extrême à l'assaut du livre
Le Kurdistan, nouvelle utopie ?
Notre inconscient numérique


Revue du Crieur. n° 4, "Enquêtes sur les idées et la culture", Médiapart-La Découverte, 160 pages, 15 € l'abonnement à 43 € les trois numéros ne vaut pas bien le coup. Faites vivre les libraires et les kiosquiers !

vendredi 24 juin 2016

Gabriel Belot par lui-même


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jeudi 23 juin 2016

Les incipits de l'été (1)

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Un incipit pour jour de grève autorisé avec manifestation admise, Frédéric Fiolof, le boss de la Moitié du fourbi (revue) s'adonne à La Magie dans les villes et en appelle dès son épigraphe à Henri Michaux. Il commence par faire tomber les murs. Est-ce bien autorisé ?

Un matin, en descendant les poubelles, il s'est aperçu que le mur qui séparait son immeuble du cimetière avait disparu. On voyait soudain les allées, les fleurs, les stèles. Il s'est dit : Tiens, je vis dans un ciment!ère à présent. Il a d'abord trouvé ça impudique, ces morts si nus, tout près de sa fenêtre. Et puis il a bien fallu faire voisin-voisin. Il s'est donc promené dans les allées, s'est laissé aller dans le labyrinthe. Il a épelé des noms caressé des tombes. C'est fou ce qu'un mort peut ressembler à un autre mort et, gravé dans le pierre, un chagrin éternel à un autre chagrin éternel. Puis il a commencé à s'attacher un peu à ses voisins anonymes, et même à faire des préférences. Il lui est arrivé de les plaindre, de se confier à eux. Sur les tombes trop peu visitées, il déposait des fleurs et, quelquefois, une nouvelle épitaphe : Moi aussi je pense à vous, je vous souhaite le temps doux. De temps à autre, quand ça durait trop longtemps, les voisins vivants l'appelaient de l'immeuble ! Ohé, camarade, oublie un peu les voisins morts, on est là nous aussi ! Et puis un jour tout est rentré dans l'ordre. le syndicat des copropriétaires a fait construire un long mur gris, comme avant, pour séparer les morts des vivants.



Frédéric Fiolof La Magie dans les villes. — Quidam, 110 pages, 12 € En librairie au mois d'août.


mercredi 22 juin 2016

Loup, y es-tu ?

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Paul Edwards, le spécialiste de la photo-littérature, ou de la photo dans la littérature, ou de la littérature illustrée par la photo, c'est tout comme, donne dans le cadre des publication de l'ouvroir de photographie potentielle un incunable du genre : c'est le rarissime Loup et l'Agneau illustrée par la photographie en 1894.
Entrepris lors du concours de "Photo-Revue" (Ch. Mendel éditeur), cette histoire illustrée en six images et jouée par deux compères à moustache, est l’œuvre d'un certain Maurice Rouet, "amateur photographe à Orléans" qui signait, sans le savoir sans doute, un objet de curiosité pour les siècles à venir.
Au-delà de l'intérêt documentaire de l'objet réédité sous forme de corporelle à cette occasion, il nous permet de signaler le travail de Paul Edwards dont un deuxième colossal volume vient de paraître.
Et L'Alamblog en parlera très prochainement...
Plus sûrement que de la famille Rouet qui donna trois générations de photographes à la France dont aucun ne fut dévoré par le loup. En l'état des connaissances actuelles.



Maurice Rouet Le Loup et l'agneau. Tirage limité joint à l'Ouphopo 42, accessible aux seuls membres de l'Ouphopo, 53 rue du Couédic, 5014 Paris.

mardi 21 juin 2016

Gabriel Belot

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Le peintre et graveur Gabriel Belot (1882-1962), bien connu des amateurs des publications humbles et de la plèbe.


lundi 20 juin 2016

Ne lit pas de livres

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Une foule grouillante de communautés ethniques, de mythologies élaborées, de connaissances naturelles traditionnelles est parvenue jusqu'à nous en dehors de toute forme d'alphabétisation. Il n'y a pas un seul être humain sur cette planète qui n'ait un rapport quelconque à la musique. La musique, soud les formes du chant ou de la performance instrumentale, semble véritablement universelle. Elle est le langage fondamental pour communique sentiments et significations. La majeure partie de l'humanité ne lit pas de livres. Mais elle chante et danse.



George Steiner Le Silence des Livres. - Paris, Arléa, 2007.


jeudi 16 juin 2016

Duvernois est un squatteur

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Après avoir bousculé le catalogue de l'Arbre vengeur, Henri Duvernois revient avec tout son allant.
Il se manifeste cette fois dans la nouvelle livraison de la revue Brèves, aux côtés de Christophe Carlier, Michael Alvarez-Pereyre, Jabbar Yassin Hussin, Ignacio Solares, Rosa Beltran, Luc Marquez, Victoria Horton, Katherine L. Battaiellie, Frank Manuel, et un dossier G. O. CHâteaureynaud.
Un superbe n° 108.


Brèves, n° 108, 160 pages, 18 €

Et aussi
Henri Duvernois L'Homme qui s'est retrouvé. Illustration de Laurent Bourlaud — L'Arbvre vengeur 232 pages, 13 €


Ill. Ex-libris d'H. D. par R. Saldo.

mercredi 15 juin 2016

Gabriel Chevallier, prix Courteline 1934

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En France et hors de France.
A Lyon.
Avec Gabriel chevallier, lauréat du prix Courteline, pour son roman « Clochemerle ».
A Lyon, ville où tout le monde se connait, où Jes habitudes sont régulières et les petits groupes de l'amitié constitués pour longtemps, il est facile de mettre la main sur un homme dont on a besoin. Nous savons dans quel discret café du centre trouver en cette saison Gabriel Chevallier, seul à une table, un stylo à la main. C'est d'ailleurs pour nous un sujet d'étonnement que l'on puisse ainsi travailler en plein tohu-bohu de joueurs et de bavards.
- Vous écrivez vraiment dans ce bruit ?
- J'y écris vraiment, et presque chaque jour. Articles, correspondance, et même mes romans J'ai toujours sur moi les derniers feuillets du manuscrit en cours. Où que je me trouve, si j'ai un peu de temps libre, je les tire de ma poche et J'avance mon histoire. Pour composer, je n'ai pas besoin que l'humanité fasse silence. Et j'estime même que cette rumeur qui m'environne forme un accompagnement très favorable aux actions de mes personnages. Ils baignent dans le réel qui émane des lieux publics. ce qui fait qu'ils en prennent naturellement l'accent.
- Avez-vous, pour écrire, des lieux de pré- dilection ?
- Non. J'ai simplement des humeurs du moment. Ainsi, je connais les possibilités d'utilisation littéraire de presque tous les cafés lyonnais. Certains sont charmants le matin, en été : on a le soleil sur la table, entre dix heures et midi, sans qu'il fasse trop chaud ; d'autres sont agréables le soir. Des cafés, plus confortables, sont à recommander pour l'hiver, alors que d'autres, ouverts à tons les vents, sont délicieux au printemps. Ceux-là, il faut les chercher dans les faubourgs, sur les quais ou les pentes de nos collines.
- Mais vous n'écrivez pas seulement au café ?
- Non, bien entendu. J'écris encore chez moi, comme tout le monde. Mais j'entends que le fameux cabinet de travail de l'écrivain ne se change pas en cellule. C'est pourquoi je vais volontiers m'établir dehors, en plein mouvement de la rue.
- Comment êtes-vous venu à la littérature ?
- Cela remonte à plusieurs années. Je voyageais pour affaires, dans quinze départements. Le soir, à l'hôtel, il fallait bien que Je m'occupe. Car je suis un déplorable joueur de cartes, et un insupportable logicien dans la discussion, où j'apporte l'entêtement des gens de notre pays. Pour ces raisons, mes confrères me trouvaient peu sociable J'en étais réduit à me. distraire par mes propres moyens. L'isolement me conduisit à découvrir qu'un simple stylo pouvait rendre de grands services au nomade que j'étais alors.
- Quels sont vos procédés de composition ?
- Plaît-il ? C'est plus simple que cela, et le n'aime guère les procédés, qui mènent un jours à l'artifice. Je prends un sujet. je commence à raconter. Après avoir écrit en tâtonnant un certain nombre de pages, il rue semble que J'ai enfin trouvé le ton qui convient à mon sujet. Je n'ai plus qu'à me laisse aller. Ce qui vous explique que je change de ton lorsque je change de sujet.
- Prenez-vous beaucoup de notes ?
- Pour le roman, jamais. Elles me gêneraient.
- Bref, vous n'avez aucune règle ?
- Écrire beaucoup, écrire tous les jours si possible.
- Êtes-vous satisfait de la récompense décernée à Clochemerle ?
- Certainement. Il me semble que Courteline aurait aimé ce livre, où j'ai pris de grandes libertés.
- Ayez-vous des manuscrits terminés ?
- Oui. Mais que je retoucherai probablement J'ai cessé d'y penser, pour le moment.
- Vous allez entamer autre chose ?
- J'hésite entre plusieurs sujets. Mais j'ai l'idée d'un grand machin difficile. un truc à se casser la figure... Peut-être commencerai-je par là, peut-être pas... J'aborde à peine le roman, et c'est une vole où il y a immensément à découvrir.
- Quel est, à votre avis, le critérium du roman ?
- Pfuu !... Pourtant, j'entrevois ceci : une chose qui ferait dire aux gens du métier : « ça y est ! », et à "l'homme de la rue" : « Ça m'intéresse ». Un roman, ce n'est peut-être qu'une histoire réussie. Cette simplicité est très difficile, il ne faut pas se le dissimuler.
Le reste de notre entretien se perdit dans la confusion d'un dîner très animé, qui eut lieu à quelque quarante kilomètres de Lyon, sur le plateau des Dombes. Au cours de ce dîner, il fut consommé pas mal de beaujolais, et notamment du cru de Clochemerle dont notre hôtelier possédait, par privilège rare, quelques bouteilles.
Paul Garcin.

mardi 14 juin 2016

Pour les futurs réfugiés climatiques que nous sommes

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Tandis que l'Hexagone se couvre d'étangs, de lacs et de flaques, que poussent les forêts et que nous vivons sous un climat protobritannique, on se demande s'il n'est pas temps de songer à l'exode...
Et pour aller où ?
Ça, Antoine Maire nous l'indique : c'est en Mongolie qu'il faut se rendre.
Dans un livre passionnant à couverture bleu ciel, le chercheur en relations internationales nous présente une communauté que nous connaissons mal, reconnaissons-le, composée d'êtres farouchement attachés à leur indépendance. Au point que, successivement rattaché aux zones d'influence soviétique et chinoise, le pays a trouvé une voie troisième qui lui permet aujourd'hui de mettre en œuvre ses atouts propres, économiques et géostratégiques. En particulier ses sous-sols d'une grande richesse jusqu'ici inexploités, parce que les croyances traditionnelles interdisent d'y creuser.

Pour vous inciter à lire ce livre, lançons cette devinette : qui gifla en public Joseph Staline ?
Vous l'apprendrez en lisant Les Mongols : Insoumis !
(C'est tout de même autre chose qu'un peuple qui s'indigne.)
Le "Pays du ciel bleu" va vous libérer de la foutue télé, du foutu football et de la foutue bière, ces outils de la manipulation. Et c'est Orwell qui le dit (1).

Votez cheval, votez steppe, votez Mongolie !



Antoine Maire Les Mongols : insoumis. - Paris, HD ateliers Henry Dougier, 2016, coll. "Lignes de vie d'un peuple", 143 pages, 12 €

A lire aussi : Soviétistan d'Erika Fatland (Gaïa, 2016) et de L'Ombre de la route de la soie de Colin Thubron (Folio, 20)

(1) "Football, beer, and above all gambling, filled up the horizon of their minds. To keep them in control was not difficult." George Orwell, 1984.

lundi 13 juin 2016

La camarde est là

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Adaptation d'une Danse macabre de 1922, Noirs Desseins est une série di'llustrations en papiers découpés dont la rareté la réservait jusqu'ici à un petit nombre de spécialistes et de bibliophiles.
L'exposition du musée de Strasbourg consacrée aux danses macabres — qui a donné lieu à la publication d'un catalogue dont nous parlerons par ailleurs — a été l'occasion de produire un petit livre charmant de vingt-deux images en ombres chinoises, superbes et pleines de troubles.



Noir Desseins Une danse macabre d'après Walter Draesner. — Strasbourg, Musée de Strrasbourg, 2016, 5 €



dimanche 12 juin 2016

L'Alamblog a dix ans !

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Le 12 juin 2006, à 21 h 51, l'Alamblog s'exprimait pour la première fois.

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Une décennie... c'est à peine imaginable.
Dès le premier jour, plusieurs billets où il était question d'Henri Rochefort et de ses mémoires caviardés, d'André Derval et de ses Etudes céliniennes, de Billy Wilder perpétuant l'esprit autrichien étaient diffusés...

Puis, durant deux lustres, près de 2800 billets ont été mis en ligne, 2807 pour être exact. Comme disait le vieux Corti, et le plus vieil encore Poulet-Malassis, on n'a pas trouvé ici le poisson de tout le monde. Et ce ne sont pas les contributeurs occasionnels et/ou soutiens moraux comme feu Marc Dachy, Dominique Poncet, Claude Ponti, Denis Lavant, Jean Castelli et autres personnages célestes qui diront le contraire.

Chers Alamblogonautes, soyez tous remerciés de votre attention et de votre soutien.

La stabilité politique de notre île étant assurée par un gouvernement autocratique plutôt souriant et d'assez bonne santé générale, nous allons perpétuer gaiment quelque temps encore, si les dieux nous prêtent le matériel nécessaire.

Foi de Préfet maritime.



vendredi 10 juin 2016

Morale de Kästner

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La vie est une mauvaise habitude.







Erich Kästner Vers l'abîme. Traduit par Corignna Gepner. — Paris, Anne Carrière, 272 pages, 21 €



jeudi 9 juin 2016

Galéjade à Saint-Gabriel

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Comme on pouvait s'y attendre, le nouvel Antoine Audouard apporte sa dose de fraîcheur bienvenue.
Il est du Sud, ce roman-ci, il est sympathique et un peu loufoque, il convient parfaitement à notre époque et sans pose ni chichi - pas de prétention à une pseudo-sociologie de bazar à la façon de nos granzoteurs -, avance à pas veloutés sur des terrains qui ne nous sont pas étrangers : non pas "la France éternelle" de Richard Millet, de Maurice Barrès ou d'Antoine Compagnon (et sous-sbires), mais celle dont nous connaissons tous les salles omnisports et les trottoirs trop étroits, les cafés qui sentent le jaune à vingt mètres, les vieux ronchons à pantalons trop larges et leurs mamies stockées dans d'impossibles robes à fleurs (aucun naturaliste n'en a jamais imaginé d'aussi exotiques). Je passe sur les toutous et les moteurs diesel, les boulangeries à baguettes industrielles et les magasins d'électro-ménager en zones péri-urbaines, j'ajoute seulement quelque édile à la mie de pain, des voyous façon "le Sud", un auteur de romans pornos et une jolie beurette, une amie d'enfance très ayurvédique et son père impossible, des escargots et un lama : vous avez les ingrédients d'une comédie susceptible de vous faire passer une excellent moment.
A sa façon, Audouard, qui nous fait donc son Raymond Depardon, rappelle à notre bon souvenir les plus "peuple" de notre littérature, les plus amateurs de "culs-terreux" et de quidams, les Fallet, les Navel, Les Calet, tous ces amateurs de la vie qui se trame dans la simplicité, et, souvent les difficultés les plus variées. On n'imagine pas... Ce qu'on n'imagine pas non plus, si l'on n'a pas lu déjà Antoine Audouard, c'est la façon dont il aborde lui-même la vie : en souriant. Attention : il ne joue pas à l'auteur souriant qui se presse le citron et tricote du stylo pour faire amusant. Non, il est souriant, doux et amusant, avec un engouement désarmant, une simplicité tutélaire et une authentique tendresse pour les personnages de son enfances et ces rues dont il tirait probablement les sonnettes...
Tandis que Céline Minard s'installe en ses quartiers hauts (bientôt sur l'Alamblog), Antoine Audouard visite le Paradis quartier bas et nous invite sans façon à ces scènes de la vie des femmes et des hommes de notre époque.



Antoine Audouard Paradis quartier bas. — Paris, Gallimard, 2016, 192 pages, 17,50 €

mercredi 8 juin 2016

La petite brute

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La Petite Brute, comme son nom ne l'indique pas, n'est pas une collection destinée aux sauvageonnes, aux jeunes Zazi dézinguées ou autres fées en construction. Les esprits astucieux auront compris qu'il s'agit d'une collection vouée à l'art brut par les éditions L'Insomiaque, sous la direction de Bruno Montpied, blogueur bien connu aux Poignards subtils, l'un des meilleurs spécialistes du domaine.
Art brut, art insolite, art naïf, art populaire modeste, toutes les branches de ces marges de l'art cultureux ou spéculatifs y sont représentés, avec une gourmandise indéniable.
Voici le propos de l'éditeur donnant les clés de son entreprise :

"Cet art de l’immédiat présente à nos regards une osmose exemplaire entre l’intelligence instantanée des phénomènes vitaux et sa transcription plastique – car sachant trouver les raccourcis les plus directs entre expression et perception. Ses multiples apparitions (poésie naturelle, art brut, naïf, modeste, architectures et environnements d’autodidactes, poésie involontaire des inscriptions fautives ou simplement bizarres, graffiti, violons d’Ingres populaires, inventions loufoques, etc.) se déploient le plus souvent à mille lieues des media et du marché."
"Les noms des créateurs dignes d’être signalés par La Petite Brute sont donc le plus souvent inconnus du public. Leurs créations parallèles sont néanmoins tout aussi inventives que celles des artistes reconnus, parfois bien davantage. Admettre ce fait implique un bouleversement du regard qui pourrait participer d’une vision utopiste d’une autre société, tant ce libre rapport à la création est étranger aux triomphantes idéologies de la rentabilité. Les arts de ces « hommes sans qualité», riches en possibilités de dépassement, participent donc de la résistance à la standardisation de l’espace public ou privé ; ils sont aussi un contrepoison à l’accaparement asphyxiant de la création par le commerce et la spéculation."


Nous avons bien retenu qu'il s'agit là d'une entreprise de propagation du vaccin contre la spéculation.


Catalogue de la collection
Rémy Ricordeau Visionnaires de Taïwan. - L'insomniaque, 120 p, 106 ill. couleur, 18 €
Bruno Montpied Andrée Acézat, oublier le passé. - L'insomniaque, 80 p., 53 ill. en couleur, 15 €
Rémy RIcordeau Denise et Maurice, dresseurs d'épouvantails, avec le DVD du film éponyme. - L'insomniaque, 80 p., 70 ill. couleur, 15 €
Bruno MontpiedMarcel Vinsard, l'homme aux mille modèles. - L'insomniaque, 72 p., 65 ill. couleur, 12 €


Ceux qui voudraient acquérir l'ensemble des quatre titres parus, une réduction peut être consentié : voir directement le directeur de collection.

mardi 7 juin 2016

Du sport selon Stella Gibbons

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Fidèle à son principe, la collection Vintage de la maison Belfond propose un roman traduit dont on avait perdu la trace, oublieux que nous sommes. Cette fois, c'est au tour d'un roman de Stella Gibbons (1902-1989), romancière anglaise, auteur d'un vingtaine de livres. Publié en 1946 par René Juilliard, sous un titre un peu décourageant il est vrai, le roman s'intitule désormais La Ferme de cousine Judith et il casse toujours la baraque. Sans compter qu'il arbore désormais en couverture une duo de volatiles distingués.
A travers l'histoire d'une orpheline pleine de détermination — et de suite dans les idées —, Stella Gibbons s'adonne la légèreté et la satire au démontage de la vie étriquée de la classe moyenne. Elle s'en donne à coeur joie, insolente, décalée, formidable. Echantillon avant mise en vente :

Eh bien, au début, je me tenais parfaitement tranquille, regardant les arbres et ne pensant à rien. Il y avait toujours quelques arbres dans les environs, car la plupart des sports, comme vesou le savez, se pratiquent en plein air, et même en hiver les arbres sont toujours là. Mais bientôt, je me suis aperçue q'on venait régulièrement me bousculer, alors j'ai dû abandonner cette méthode et me mettre à courir comme les autres. Je courais toujours après la balle (parce que, après tout, Mary, dans un jeu, le plus important, c'est la balle, n'est-ce-pas ?), jusqu'à ce que je découvre que les autres n'aimaient pas cela, parce que je n'approchais jamais assez près de la balle pour pouvoir la frapper, ou pour faire ce qu'on est supposé faire avec une balle. Alors, pour changer, j'ai fui la balle, mais on n'aimait pas cela non plus, car vraisemblablement les gens de l'assistance se demandaient ce que je faisais, toute seule au bord de la piste, à me sauver chaque fois que la balle venait de mon côté. Un beau jour, à la fin d'une partie, tout le monde me tomba dessus pour m'informer qu'on ne ferait rien de moi.




Stella Gibbons La Ferme de cousine Judith. Traduit par Iris Catella. — Paris, Belfond, 344 pages, collection "Vintage", 15 € En librairie le 9 juin 2016.



lundi 6 juin 2016

† Jean-Dominique Rey (1926-2016)

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Le Monde annonçait le 2 dernier la disparition de Jean-Dominique Rey, personnage mémorable de la littérature et de la critique d'art des soixante dernières années.
Un rare entretien d'il y a seize ans peut aujourd'hui reparaître intégralement pour rendre hommage à ce grand personnage dont les écrits ne seront pas oubliés, malgré sa grande discrétion. En particulier ses recueils d'entretien et ses essais sur l'art, les créateurs dont il s'est toujours montré si préoccupé.
Doit-on ajouter qu'on n'imaginait pas ne plus voir arpenter les vernissages, les salons et les galeries ?



Proche du groupe surréaliste, le critique d’art Jean-Dominique Rey a toujours écrit mais publie seulement à l’âge de soixante-treize ans son premier roman. Une histoire d’amour, de sons et de mots sous le signe de Cranach.

Voir Stendal et mourir

La silhouette de Jean-Dominique Rey est bien connue de ceux qui fréquentent Paris, ses rues à librairies et ses galeries d’art. Pourvu qu’on les ait aperçus une fois, on n’oublie plus sa taille fil-de-férique, sa coupe de cheveux gris et son air nuageux. Avec son air tranquille, un peu grave, Jean-Dominique Rey semble rêver. Sa fréquentation du groupe surréaliste dans les années d’après-guerre lui a injecté un puissant goût du songe. Dans son parcours, l’influence du surréalisme n’est pas un vain mot. Comparse d’Alain Jouffroy avec lequel il partage au lycée la découverte foudroyante de Nadja, il a rencontré André Breton par le plus grand des “hasards objectifs”. («c’est une idée qui remonte à Hegel précise-t-il, je m’en suis aperçu récemment»). Il assiste aux réunions du groupe mais rompt vite, naturellement, lorsqu’en 1948, il affiche son désaccord face à une décision du ‘pape’ Breton. Comme son ami Victor Brauner, il ne comprend pas comment on peut exclure au nom du surréalisme le peintre Matta dont la fuite avec la femme de Gorki n’est qu’une histoire d’amour fou.
Le premier roman de Jean-Dominique Rey est aussi un roman d’amour. Sa sensualité est immense. Les deux amants de L’Amour s’arrête à Stendal sont un écrivain et une musicienne liés de leurs tympans et prunelles à l’art, la musique, les créations de l’Homme. Ce récit est un incessant ballet entre la chose et l’être, les matières brutes des villes (Berlin et Paris), les pigments de la couleur, les vibrations du son et les images nés du verbe. Amalia avait «la démarche d’une femme de Cranach et la forme d’un Titien». On est loin de la gravure de mode. Fils d’architecte, Jean-Dominique Rey est né en 1926 à Paris dans une famille très cultivée. «Il y avait énormément de livres à la maison, partout. Je lisais dans le désordre tout ce qui me tombait dans les mains. Il y avait beaucoup de tableaux aussi. Mon arrière-grand-père était peintre, ingénieur, collectionneur, ami des impressionnistes. » Un cadre propice à l’apprentissage artistique. Le jeune homme quitte néanmoins rapidement la voie de l’architecture dans laquelle le pousse son père pour caboter aux alentours de 1948 du côté du Collège de France et d’un «endroit fabuleux», le Collège philosophique.
Vivant de cours d’anglais et de traductions, il fait donc la connaissance des surréalistes, de Brauner en particulier, et de Paul Celan à l’occasion de son service militaire en Autriche. «Cette rencontre est le meilleur de ce que je dois à Breton.» Commence alors une période où il est hanté «par tout ce qui est métaphysique, religieux». En 1954, il travaille à Paris dans un Centre d’art roman puis après l’échec de ce projet, occupe à la Ville de Paris un poste de bibliothécaire dans le 5e arrondissement. Ensuite il entre chez Plon comme documentaliste. C’est là, à partir de 1955 qu’il apprend le(s) métier(s) de l’édition. Pour la petite histoire, il y prépare avec Michel Foucault la publication de son Histoire de la folie. La même année, il rencontre le philosophe Eric Weill qui dirige la revue Critique fondée par Georges Bataille. Il donne un premier article consacré à la peinture égyptienne ancienne. Sa voie est trouvée, il sera critique d’art. «J’avais renoncé à la création pour me consacrer à l’essai, explique-t-il. Je suis passé d’une littérature de confession, comme dirait Hermann Broch, à une littérature de connaissance».
Après Plon qu’il quitte en 1961, Jean-Dominique Rey fait un cours passage au Nouveau Candide où il remplit durant quelques mois la chronique des livres et rejoint l’éditeur d’art Mazenod qu’il quittera en 1991. Entre-temps, il publie des monographies d’art, organise des expositions et multiplie les articles d’abord dans Jardin des arts, un magazine qui disparaît au début des années 1970, et dans Arts, Cimaise, Plaisir de France, L’Œil, Connaissance des arts ou Les Nouvelles littéraires.
Peu après la littérature intervient de nouveau fortement dans sa vie. Trois très beaux recueils de nouvelles paraissent, L’Herbe sous les pavés (1982), Le Portrait sans ombre (Littéra, 1996) et le récent Final de don Juan (Acanthe, 1999). Sa poésie est publiée par les éditions Dumerchez grâce à Hubert Haddad et, depuis 1995, il co-dirige avec Sarane Alexandrian Supérieur inconnu, revue d’un surréalisme hétérodoxe et ouvert. Les dix-huit premières livraisons ont soulevé le voile sur plusieurs jeunes auteurs (Dominique Dumont, Miriam Silesu, Sarah Jalabert) et quelques grands anciens oubliés (Stanislas Rodanski, Gabriel Pomerand, Claude Tarnaud). Comme il le confesse dans sa nouvelle “Diane au matin”, Jean-Dominique Rey a besoin de se nourrir de beauté, «c’est mon côté vampire».
Est-ce à votre grand-père que vous devez votre intérêt pour l’art ?
J’ai souvent repoussé son influence et parfois je l’ai acceptée. Quand j’étais gosse on m’a emmené tout petit au Louvres et lorsqu’on me demandait ce que je voulais faire je répondais peintre, mais j’ajoutais «vrai peintre, pas peintre en bâtiment». Parallèlement j’ai été fasciné par les mots. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à apprendre à lire et aucune difficulté à apprendre à écrire parce que pour moi la lettre était une sorte de dessin. Durant toute mon enfance, j’ai été ballotté entre le dessin et les mots. Ce sont eux qui l’ont emporté vers l’âge de quatorze ans lorsque j’ai commencé à écrire sérieusement des poèmes.
Dans L’Amour s’arrête à Stendal, le personnage de l’écrivain invente des mots pour le plaisir de sa maîtresse. Quel plaisir prenez-vous à les formuler ?
Le poète que je suis aime le son des mots. Parfois, je suis gêné parce qu’il peut intervenir au détriment du sens si l’on se laisse guider par la musique des mots. Dès l’enfance, il m’a semblé que l’on pouvait en créer qui n’aurait aucun sens mais une musique extraordinaire. Le premier mot que j’ai dit était “Bugatti”. Il me fascinait. En même temps, j’étais très curieux des allitérations. Parmi mes premières lectures, ou parmi les livres que l’on me lisait, il y en a une que je n’ai jamais oubliée: «Les petits pâtés d’Epaminondas». C’était un conte grec, je crois. Plus tard, j’ai dû lutter contre ce goût de l’allitération qui revenait spontanément dans l’écriture. Ce plaisir du son ne rejoint-il pas la fonction essentielle de la poésie ?
La fonction de la poésie c’est de véhiculer les mots et de les renouveler, en effet. Je crois aussi que cela ne doit pas échapper au roman. Les mots-valises de Lewis Carroll ou les jeux de mots, les imbrications de Joyce m’ont intéressé pour cette raison. Ce qui m’a fait cesser d’écrire à une période de ma vie a été un poème qui était fait uniquement de jeux de mots. Il a paru incompréhensible à plusieurs de mes amis. Pour moi, ça a été une cassure de la poésie. J’ai pensé qu’elle était définitive. J’ai alors cessé d’écrire des poèmes.
Vous tentez également l’expérience de l’introduction du poème dans le roman. Pourquoi ?
Dans le roman, je pense qu’il est préférable d’introduire des poèmes très brefs, ici trois lignes, là dix vers, parce que tout à coup cela donne une autre dimension à la page. Le rôle du poème est aussi de continuer quelque chose car le langage de la prose risque par moment, non pas de se dessécher mais de devenir ou trop aigu ou trop bavard. Avec un poème, on concentre l’essentiel. Dans le roman, il y a une espèce de bavardage que l’on essaye d’éviter, évidemment. Dans la nouvelle le récit est plus ramassé, on supprime certains liens pour aller plus vite d’un élément à l’autre et dans le poème réside la concentration suprême. Un poème est achevé quand on ne peut plus retirer un mot. Si on l’enlève le poème s’écroule. Pas une syllabe de trop, c’est en tout cas ma conception du poème. En introduisant le poème dans le roman, j’ai essayé de donner une concentration totale. Comme un coup de gong.
Vous écrivez: «Chaque être possède son portrait, antérieur à sa naissance, comme si un peintre l’avait prévu». Qui a fait le votre ?
Je ne sais pas. J’ai toujours été étonné de croiser une femme dans la rue et de penser, c’est drôle, elle ressemble à un Titien, ou à un Cranach, ou à un Bonnard. Ce qui me fait dire deux choses : ou le peintre prévoit à partir d’une physionomie une série de personnages qui vont exister ou alors, au contraire, il concentre quelque chose qu’il voit. Il repère un type et en fait un archétype. Le concept de portrait est très important pour moi. Très souvent, j’ai voulu en dessinant faire des portraits mais je ne suis pas un peintre. Un beau jour je me suis aperçu que l’on peut aussi en faire avec des mots. Avec le portrait, l’essentiel est dit.
C’est le poème de la peinture ?
Exactement. On ne peut pas en retirer un iota.
Après l’épisode de votre poème incompris, comment avez-vous retrouvé le désir d’écrire ? Dans un train que j’ai pris la nuit. J’ai toujours beaucoup écrit en marchant, dans le mouvement et dans les trains notamment. Il s’est trouvé qu’un soir autour de 1962, j’étais à peu près seul dans mon wagon. C’est l’après-guerre, un moment un peu sinistre, il y avait peu de lumière. Je me suis allongé sur une banquette, inconfortable du reste, et tout à coup un poème est venu. J’ai hésité entre l’écrire ou l’écouter. Je l’ai écouté. Quelque chose est passé. La poésie est revenu à partir de ce moment-là. L’interruption aura duré dix ans à peu près.
L’Herbe sous les pavés, votre premier recueil de nouvelles date de cette époque ?
Ce sont cinq nouvelles parmi les premières que j’ai écrites. J’ai eu la chance que Wilfredo Lam me fasse quelques gravures pour une édition bibliophilique tirée à une centaine d’exemplaires. Les récits que j’avais ratés à 19 ans revenaient là, tout d’un coup à partir de 1970. J’ai souhaité les publier à partir de 1980 mais vaguement connu comme critique d’art j’ai essuyé des refus partout. Je me suis aperçu qu’il fallait être très connu alors pour publier des nouvelles, ou être sud-américain ou anglo-saxon. Heureusement il y a eu le phénomène des jeunes éditeurs qui ont imposé progressivement la nouvelle.
A partir de 1982, vous continuez sur cette lancée ?
Les choses se remettent. J’ai abordé un grand roman essayant de montrer l’évolution de l’art moderne. Il est fini depuis 1991. Il contient une critique très dure des pratiques de l’art de cette époque mais j’ai renoncé à le présenter aux éditeurs car il y a eu à ce moment là une crise terrible de l’art. Depuis je l’ai retravaillé et ce sont les nouvelles qui ont paru ici ou là dans des revues comme Le Horla.
Quelle place accordez-vous à votre roman L’Amour s’arrête à Stendal ?
Bien qu’il ne soit pas le premier que j’écris, c’est peut-être mon premier vrai roman. L’une de ses caractéristiques réside dans le glissement incessant de l’expression d’un art à l’autre. Comment articulez-vous vos activités artistiques et littéraires ?
Je crois que la réponse est dans ce livre. J’ai essayé de tout réunir en un livre, ce que j’avais peut-être toujours rêvé de faire. Une histoire d’amour, un voyage permanent dans l’espace -c’est très important pour moi parce que je ne tiens pas en place- une passion amoureuse et même érotique qui intègre elle-même la peinture et la musique. Par ailleurs, j’ai essayé d’accéder à un langage amoureux renouvelé. C’est aussi l’histoire de deux villes, Berlin au moment précis de la chute du Mur, et Paris. J’ai voulu introduire l’histoire vivante dans l’aventure de deux personnages qui s’affrontent et se complètent.
Pourquoi l’amour cesse-t-il entre ces deux êtres ?
Il y a une chose fondamentale au XXe siècle, c’est le phénomène de la désaffection. On appelait ça le désenchantement du monde. La désaffection on la trouve dans le domaine de l’admiration pour les œuvres d’art comme dans l’amour. J’ai voulu éclairer comment tout d’un coup la désaffection ronge une relation très riche.
Il a suffit d’un mot, le nom d’une ville où l’amante a passé son enfance...
Apparemment oui. En fait, il y a plusieurs circonstances et notamment le fait qu’elle parle de son enfance et qu’elle veuille l’introduire lui dans son enfance. C’est très dangereux car on ne peut pas pénétrer dans l’enfance d’un autre. Lui cherche quelque chose dans Berlin, ville à l’atmosphère lourde où tout est en suspens, où rien ne se résout aisément...
Pourquoi alors avoir choisi la ville de Stendal qui évoque évidemment l’auteur de «De l’amour» ?
C’est une espèce de symbole. Stendhal qui est pour moi le plus grand romancier du XIXe siècle a créé le phénomène de la cristallisation amoureuse. Avec L’Amour s’arrête à Stendal, je voulais exprimer l’inverse: cette désaffection. Stendhal a eu plus de deux cents pseudonymes dans sa carrière mais c’est en passant par la petite ville de Stendal où mon train s’est arrêté aussi qu’il a trouvé son nom définitif.
Vous évoquez à plusieurs reprises l’importance de l’analogie. Qu’est-elle pour vous ?
L’analogie c’est le fondement du monde. C’est son secret, sa base, son moteur, son principe. L’œuvre d’art ne peut procéder que de l’analogie. C’est une grande loi du monde présente dans les écrits des philosophes médiévaux, puis chez les romantiques, loi remise en vigueur par Breton et le surréalisme. Dans le domaine de la théologie par exemple, Maître Eckhart ou Jacob Boëhme ont un sens extraordinaire de l’analogie. Elle a joué un rôle fondamental dans la science également. Peut-être les choses sont-elles en train de changer complètement aujourd’hui. Je me pose la question de savoir ce qui a remplacé l’analogie qui est en perte de vitesse, sauf dans le champ artistique. L’analogie est la chair de la pensée, de la formulation, de la poésie, de l’imagination, de l’art tout court. Un rêve est l’analogie involontaire de l’existence.

Propos recueillis par Eric Dussert

L'entretien avait été réalisé à l'occasion de la parution de L’Amour s’arrête à Stendal (Fayard) et de Final de don Juan, nouvelles (Namur, Editions de l’Acanthe)

Le Matricule des Anges, n° 32, septembre-octobre 2000 repris sur L'Alamblog du 18 septembre 2006.

dimanche 5 juin 2016

Henri Simon Faure en couverture de la Quinzaine littéraire !

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Depuis l'exposition rétrospective qu'il lui a été consacrée à Saint-Etienne cet hiver, il semblerait que la capitale soit désormais en état de reconnaître Henri Simon Faure pour ce qu'il était.

En pleine période du marché de la Poésie qui va s'ouvrir la semaine prochaine, Henri Simon Faure se paye la Une de La Quinzaine littéraire.

C'est à peine croyable.
On aura tout vu.
Une brèche s'est donc ouverte...
Malgré l'obstruction constante des empêcheurs de lire qui ont tout fait pour rejeter hors de la sphère culturelle médiatisée certains poètes qui n'appartenaient pas à Paris, à leur réseau, à leur radio, à leur maison d'édition...
Des poètes qui ont oeuvré dans l'indifférence méprisante de ces élites autoproclamées durant des décennies, sans écho, jamais...
La roue tourne donc. Les portes des palais s'effritent et tombent. Et ll finit toujours par arriver ce moment où les gardiens des différents temples de l'Intelligentsia quittent leurs sales petites guérites ripolinées. De gré ou de force. Et puis la sénescence les prend, quoi qu'il en soit, et la courbe de leurs ventes, souvent si dunesque en temps normal, rejoint le dessin de la vallée où elles vont s'ensabler.
Pendant ce temps, les créateurs dédaignés meurent eux aussi évidemment. Comme Henri Simon Faure, en janvier 2015. Mais, inversement, leurs oeuvres commencent à vibrer fort. Elles comment à intéresser les lecteurs qui se rendent compte que personne n'avait eu la courtoisie de leur parler de... au hasard : Ilarie Voronca, Maurice Fombeure, Henri Simon Faure, tous ces poètes de province et, parfois, d'autrefois, dont les vers font reluire l'intelligence et la sensibilité humaine (1).
Avec, au même sommaire François Bott, François Boddaert, Jean Miniac, Eddie Breuil, Christian Prigent, Yves Boudier, une mention de Ghérasim Luca, et je suisloin de citer tout le beau monde.


La Quinzaine littéraire, n° 1152, 1er-15 juin 2016.



(1) De l'universitaire pouétique, ça, on leur en a refilé à tire-larigot ! Pendant plusieurs lustres... Impossible était d'en réchapper.

samedi 4 juin 2016

Fabian, le moraliste d'Erich Kästner

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Erich Kästner (1978-), le rénovateur de la littérature pour enfants avec Emile et les détectives (1929) — il a sorti cette niche éditoriale des marécages moralisateurs et vendit plus de deux millions d'exemplaires de son livre, traduit en cinquante-neuf langues ! — a connu un privilège dont il se serait bien passé : voir de ses propres yeux ses livres autodafés par une foule nazifiée (1933) et manquer être lynché au plus fort du délire collectif. Ce triste sort lui a été dévolu par la satire du monde allemande qu'il venait de publier sous le titre de Fabian, un moraliste (1931).
C'est ce livre qui paraît aujourd'hui en français avec le titre un peu surprenant de Vers l'abîme, même si l'on conçoit que la satire d'un monde en pleine déréliction et déliquescence, un monde qui court à l'abîme comme on sait. On y suit un jeune homme plein d'intelligence et de doutes, incapable d'intervenir, de s'engager ou d'agir, désemparé qu'il est par les moeurs et le monde qui l'entourent : univers professionnels divers, artistes, l'univers de Fabian tourne sur trois roues. On y enferme les savants, les jeunes avocates se prostituent pour des rôles au cinéma, les intellectuels brillants sont bernés par les envieux, la médiocrité règne, comme la veulerie, la course aux étourdissements, le cynisme et la frénésie qui frappent inconsidérément, dans le désordre et parfois même dans le vide.
Ecrit par un fort esprit, perspicace et précis, ce roman doit reprendre sa place parmi les livres importants des années 1930. Aussi grave qu'ironique, aussi touchant que porté aux spectacles de l'humanité en désordre, il représente une excellente fenêtre sur un monde égaré, moderne certes, mais déchu.


Il s'approcha de la porte. Sa mère était derrière le comptoir, deux clientes lui faisaient face. Elle se pencha et posa un paquet de lessive sur la table, puis elle coupa un pain de savon de Marseille en deux. Elle prit ensuite du papier d'emballage et une cuillère en bois, préleva du savoir noir dans une barrique, le pesa et l'enveloppa dans la feuille. Fabian sentit son odeur jusque dans la rue.
Il ouvrit la porte. La cloche tinta. La vieille dame leva les yeux et, de saisissement, laissa retomber ses mains.
Il se dirigea vers elle et dit d'une voix tremblante : "Maman, Labude s'est tué". Et soudain, les larmes lui montèrent aux yeux. Il passa dans l'arrière-boutique, s'assit dans le fauteuil placé devant la fenêtre, regarda dans la cour, post lentement al tête sur le rebord de la fenêtre et pleura.



Erich Kästner Vers l'abîme. Traduit par Corinna Gepner. — Paris, Anne Carrière, 272 pages, 21 €
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vendredi 3 juin 2016

Quelques anarchistes, quelques fantaisistes et un analyste

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Magnifique catalogue à prix marqués, à l'italienne, illustré, de la librairie du Sandre qui fête ce soir au marché du livre ancien de la place Saint-Sulpice Alain Weill et son beau livre vert bouteille.
On trouvera en ces pages très bien documentées et illustrées les figures et publications de Jean Grave, Elisée Reclus, Elie Reclus, Proudhon, Eugène Vermeersch, Alphonse Humbert et Maxime Guillaume, Boris Souvarine, Kropotkine, Sébastien Faure, Voline, Zo d'Axa, les moins connus Léon Hayard et Marius Réty, Laurent Tailhade, Lucien Descaves, Bernard Lazare, André Lorulot, Raymond Duncan, Marcel Martinet (ah, Marcel Martinet !), Léo Campion, Hem Day, Le Brulôt de Gustave-Arthur Dassonville, Ferdinand Lop, Louis Lecoin, la Banalyse d'Yves Hélias et et consorts, Guy Debord, la fédération anarchiste des cromalins d'Hara-kiri et on en passe.

Les amateurs peuvent se considérer informés.



Quelques anarchistes, quelques fantaisistes et un lettriste. — Paris, Librairie du Sandre, catalogue n° 7, juin 2016.

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