L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

lundi 30 mai 2016

L'aquarelle des rêves

BorEnMai.jpg



En attendant un prochain billet consacré au livre d'Alain Chevrier sur "La Clef des songes" de Robert Desnos, un poème de 1918 sur un tout autre sujet, "Aquarelle".


Aquarelle

Les soldats ont brûlé la ferme et le château,
Abattu le donjon, la ruine romaine,
Qui, triomphant du temps, de la foudre et de l'eau,
D'un long passé restaient une preuve certaine.
Leurs débris maintenant détournent le ruisseau...
Monuments de tristesse et de guerre et de haine.
Les soldats ont brûlé la ferme et le château,
Abattu le donjon, la ruine romaine...

L'oiseau ne chante plus à l'ombre du rameau,
Le cerf ne vient plus boire il la fraîche fontaine,
Le lièvre a déserté le sinueux réseau
Des taillis épineux dont il fit son domaine...
Les soldats ont brûlé la ferme et le château,
Abattu le donjon, la ruine romaine...



Juillet 1915

Robert Desnos

La Tribune des jeunes, 15 février 1918, p. 2.

dimanche 29 mai 2016

Sans lumière...

Telcolor_1.jpg



Pas de photo sans lumière...

Pas de boulot sans costière...



samedi 28 mai 2016

La grâce de Jean Grave (1895)

JeanGravex.jpg


La Grâce de Jean Grave

M. Auguste Vacquerie a publié hier matin, dans le Rappel, un éloquent appel en faveur de Jean Grave, l'auteur de la Société mourante et l'anarchie, qui est toujours emprisonné. Nous ne saurions mieux faire que reproduire l'appel de M. Vacquerie :
« La mise en liberté de M. Jean Grave, dit le maître, est vivement demandée par plusieurs de nos confrères. On sait pourquoi M. Jean Grave est en prison.
» Il avait été arrêté le 6 janvier de l'année qui finit et traduit en justice avec une vingtaine d'autres personnes. Il fut acquitté, le 12 août, avec les autres.
» Mais il était l'auteur d'un volume, la Société mourante et l'anarchie, publié deux ans auparavant sans avoir été poursuivi. On saisit 1'occasion d'une nouvelle édition pour le poursuivre, et l'auteur fut condamné à deux ans d'emprisonnement.
» On a soutenu l'autre semaine que la trahison était de la politique. Il paraît qu'un livre anarchique n'en est pas, car, si j'en crois une brochure de M. Marc Stéphane, M. Jean Grave a été mis au régime des condamnés de droit commun et y serait encore sans l'intervention de M. Clovis Hugues. »
Il est resté en cellule sept mois et sept jours.
» Voici plus de neuf mois que M. Jean Grave est en prison pour un livre qui n'avait pas été poursuivi à son apparition. »
Nous trouvons, comme nos confrères, que c'est beaucoup, que c'est trop, et nous nous joignons à eux de tout cœur pour demander sa mise en liberté. »


GraceJeanGrave.jpg

Le XIXe siècle, 2 janvier 1895


vendredi 27 mai 2016

Une lectures croisées Ortlieb/Réda

GillOrtl.jpg


Gilles Ortlieb et Jacques Réda, ensemble, sur scène (ou presque) à l'occasion de la parution au Bruit du Temps des deux récents livres de Gilles Ortlieb, Et tout le tremblement et Dans les marges Ce sera le jeudi 9 juin 2016, à 19 h 30, à une rencontre-lecture avec Gilles Ortlieb et Jacques Réda, au 66, rue du Cardinal Lemoine, 75005 Paris ❧
Réservation nécessaire par mail (contact@lebruitdutemps.fr)


Gilles Ortlieb Et tout le tremblement. - Paris, Le Bruit du temps, 136 pages, 18 €
Gilles Ortlieb Dans les marges. Douze petites études. - Paris, Le Bruit du temps, 128 pages, 13 €

jeudi 26 mai 2016

Petite Bibliographie lacunaire des éditions Emile-Paul Frères (II)

LavaudMers.jpg

Il est temps de rendre à Emile-Paul Frères ce que s'est accaparé César.
La deuxième partie (1) de la bibliographie lacunaire consacrée à cette maison va montrer pourquoi, en disposant sous les yeux ébahis des alamblogonautes une large partie de son catalogue, assez riche des belles ce que nous lui devons. Car, comme à Edmond Charlot, qui fut lui aussi l'un des grands fournisseurs de littérature, nous sommes considérablement redevables à cette maison dont il convient de saluer le nom. Mais l'histoire littéraire a ceci de bon qu'elle n'oublie pas lorsqu'elle ferme les yeux les rayons de sa bibliothèque et qu'elle nourrit pour ses livres, quels qu'ils soient, un attachement intéressé. Aussi, oui, disons-le sans simagrée, vive la maison Emile-Paul, qui a fait elle aussi la littérature du siècle.
L'immense influence de la collection "Edmond Jaloux" (rare collection arborant le nom d'un critique littéraire) ou des revues Les Ecrits nouveaux (1917-1922) ou La Revue européenne, les participations de Paul Budry, Valery Larbaud ou Philippe Soupault permettent de ne pas en étaler plus ici. Pour reprendre les choses à leur point de départ, il faut nommer Émile Paul, libraire-expert, qui reprit les salles de vente de Louis-Catherine Silvestre (1792-1867) en 1890. Il travailla en collaboration avec L. Guillemin, puis un autre Emile-Paul s'installa quelque temps au 100, rue du faubourg Saint-Honoré aux alentours de 1911 mais on ne croira pas tout ce qui a été recopié dans le désordre sur wikichose.



Avant que l'enquête n'avance grâce à de jeunes volontés bien plus efficaces que celles du Préfet martitimque, qui ne fait ici qu'apporter une petite pierre à l'édifice, voici la deuxième partie de ce petit catalogue lacunaire :

PS : Un grand merci aux deux blogueurs bibliographes qui se reconnaîtront et reconnaîtront également certaines de leurs images ici. Maltraitées, certes, mais très utiles...



Catalogue lacunaire (Partie II : 1901-1919)%%


Lire la suite...

mercredi 25 mai 2016

Que d'os, que d'os...

SattlerSkeleton.jpg



Le Munichois Joseph Kaspar Sattler (1867-1931), enseignant à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, y dessina une Danse macabre remarquable en seize planches dans les années 1890. Vincent Wackenheim vient de consacrer une magnifique monographie à cet artiste et à son oeuvre qui fit impression sur tous les esprits éveillés de la fin de son siècle (on peut reconnaître d'ailleurs sa trace chez quelques artistes novateurs du temps, à commencer par Munch).
Sur plusieurs tonalités, ces planches à la fois héritées des traditionnelles totendanz n'hésitent pas une seconde à varier les plaisirs et, en particulier, à proposer des résultats de recherche graphique très novateurs. On pense en particulier à cet autoportrait au crâne apparent.
Annonciateur des artistes comme Edmond Bille ou Masereel qui renouvelèrent à leur tour le genre, Sattler méritait cette étude à la fois superbement illustrée et richement documentée. Un vrai plaisir de lecture et de découverte qui permet d'apprécier les commentaires d'Alfred Jarry et de ses camarades de la Revue blanche, de La Plume ou du Mercure de France, publications qui s'étaient attaché les services de cet étonnant Sattler...
Surprenez-vous, courez acheter ce presque album et dévorez.


Vincent Wackenheim Joseph Kaspar Sattler ou La Tentation de l’os. — Paris, L'Atelier contemporain, 208 pages, 30 €



Pour voir quelques œuvres de Sattler conservées à la BnF, en particulier son "Philosophe" qui pourrait bien avoir inspiré le Sade de Man Ray, c'est ici.

mardi 24 mai 2016

Fortunat Mesuré (pas tant que ça)

TextuJaponLigh.jpg



Alors que le Préfet maritime met la dernière main à un long, long, long article promis à La Revue des Revues au sujet des "Revues uninominales" (ou "revues d'un seul", "revues personnelles", "one-manned journal" chez nos amis britanniques, etc.), il apparaît que la documentation largement pléthorique ne trouvera pas toute sa place dans la version imprimée de l'article. Il vous en livrera donc des bouts quand ça lui prendra.

Pour commencer, voici ce que Fortunat Mesuré, personnage encore mal éclairé du XIXe siècle (et qui faisait si bien mentir son patronyme entre parenthèse), précisait en épigraphe de son Hic Haec Hoc, Cancans de l’an 40 (1840) :

« J’ai vu les fous, les sots, les méchans de mon temps, et j’ai publié ce PETIT LIVRE. « Des douches, des sifflets, des étrivières. »


Et Mesuré d’engager le combat dès son premier éditorial :

« OR, EN L’AN QUARANTE :
« Tout est petit, grelu, niais, misérable, odieux ; les hommes et les choses sont de la hauteur d'un sifflet.
« En haut, au milieu, en bas, on ment, on radote, on déraisonne, on fait avec délices sottises, lâchetés, bassesses, comme par ambition des étrivières.
« Nos chefs-d'œuvre littéraires naissent en feuilletons et meurent en cornets ;
« Marco Saint-Hilaire écrit l'épopée de l'Empire en style d'almanach, et mérite la couronne académique de vingt-cinq mille abonnés au Siècle ;
« Le théâtre fait pitié au lieu de faire rire, corrompt au lieu de corriger, épouvante au lieu d'émouvoir ;
« Les hommes sont chemisiers et les femmes tricoteuses de romans humanitaires ;
« Les bourgeois portent moustaches et les traineurs de sabre gilets de flanelle ;
« Les reines du boudoir laissent l'amour aux blanchisseuses et la pudeur aux vivandières ;
« Les demoiselles vont à la barrière du Combat et aux représentations de Carter, en se moquant de leurs grand'mères, qui se contentaient du spectacle des puces travailleuses ;
« Les filles d'Opéra dédaignent les princes pour le bon motif ;
« On fait, à la barbe des grands citoyens, cent mille francs de rente aux danseuses, aux chanteuses et aux joueurs de flûte ;
« Les lions du Jokei-Club se déguisent au carnaval en rats d'égoût ;
« Les plus chevaleresques vident des questions de soufflets en Cour d'assises ;
« Les gens du peuple font de la logique et du drame de cabaret à coups de couteau ;
« Les garçons perruquiers se tuent bravement comme des Catons ;
« Dantan mérite bien de la postérité, en coulant nos grands hommes en plâtre, pour en faire un musée de grotesques ;
« Nos hommes d'état sont moitié Crispins, moitié Verrès ;
« Les lois se fabriquent, au Palais-Bourbon, à l'aide d'une machine a vapeur, de la force de 400… avocats ;
« A la chambre des Pairs, la France est, nouvelle Suzanne, exposée aux regards d'un sérail de vieillards ;
« Les imbéciles ont de la gloire et les coquins de la puissance ;
« Gribouille et Robert-Macaire, Thersite et Vidocq, maître Aliboron et Erostrate, Salmonée et Titi-le-Talocheur, s'étonnent de n'être point : le premier, ministre de la marine ; le second, ministre des finances ; le troisième, ministre de la guerre ; le quatrième, ministre du commerce ; le cinquième, ministre de l'instruction publique ; le sixième, ministre des beaux-arts ; le septième, ministre des cultes ; le huitième, ministre des affaires étrangères et président du conseil ; « Tous, de n'être point rois de France et de Navarre ! ! !
« Marat porte des gants blancs, et Brutus chante des romances plaintives dans les salons ;
« Les apprentis-huissiers se posent en Lovelaces et les fils de concierges en athées ;
« Le télégraphe domine sur nos temples le signe de la croix de vingt coudées ;
« Les sceptiques et les esprits forts croient à la présence réelle dans un écu de cent sous ;
« Enfin la vertu est passée de mode, et le mot DIEU n'est plus même trouvé une rime assez RICHE par les poètes !!!! etc., etc., etc., etc.
« Qui pense cela ? tout le monde ! Qui le dit ? personne !
« Donc ce petit livre et ceux qui le suivront. »

Plus tard encore, dans la troisième livraison de sa publication, il ajoutait, bravache :

« Je savais bien que l'époque était lâche, affligée d'une surdité compacte et d'une ophtalmie de taupe ; mais j'ignorais qu'il fût possible de rencontrer des gens capables de se fâcher qu'on eût des yeux, des oreilles et du cœur pour eux. Dieu merci ma candeur est instruite sur ce point, depuis que j'ai publié les deux premières livraisons de ce pamphlet. Tous les eunuques, muets tremblans du sérail, où les tyrannies stupides et ínsolentes se vautrent, sous leurs yeux, dans les infamies du bon plaisir , sont scandalisés et s'irritent de ma virilité. Mes amis eux-mêmes, pleutres vertueux qu’ils sont, passent, après m’avoir lu, un foulard sur leur front en sueur ; essaient de mettre en repos leur âme qui a la chair de poule, et se plaignent, la tête penchée sur l’épaule droite ou gauche, que je suis, à rencontre des hommes et des choses du jour, trop incivil, trop rude, trop brutal, c'est-à-dire trop juste. J’empale en riant, j’ensanglante mon épigramme, mon calembourg tue raide. »


Mon calembourg tue raide ! N'est-elle pas formidable, celle-là ?



P. S. Au sujet de Fortunat Mesuré, Figaro du 23 septembre 1859 rappelle cette anecdote :

A propos de Bourrienne, cet ancien secrétaire intime de Napoléon, un peu ingrat, il a eu, lui aussi, son "teinturier" pour écrire ses dix volumes de Mémoires.
L'homme qui l'aidait était un écrivain très spirituel de la presse légitimiste, c'est-à-dire M. Maxime de Villemarest. II est mort en 1848 (1).
M. Maxime de Villemarest avait été, dans les derniers temps, attaché au journal la France avec MM. Lubis et Théodore Anne. Il avait aussi travaillé au Brid'Oison et à la Mode.
Un de ses collaborateurs, M. Fortunat Mesuré avait fondé le LUNDI, journal des marchands de vins.
M. Maxime de Villemarest, qui connaissait la matière, lui disait
- Mon cher ami, j'en suis fâché pour vous, mais ce journal ne réussira pas.
- Pourquoi donc ?
- A cause du titre.
- Le Lundi, cela est pourtant neuf.
- Oui, mais ça n'a pas de saveur. Il aurait fallu l'intituler le "Pochard", et tout le monde aurait voulu le boire.


(1) En réalité 1852 (note du Préfet maritime).

lundi 23 mai 2016

Les poèmes d'amour de Marichiko

YoAkiko.jpg


Les versets liés des Poèmes d'amour de Marichiko du grand poète américain Kenneth Rexroth (1905-1982) sont ses Chansons de Bilitis. Inspiré par la culture japonaise, et en particulier par les scandaleux 399 tankas renouvelés des Cheveux emmêlés d'Yosano Akiko (1), il composa au nom d'une imaginaire jeune femme de Kyoto, Marichiko, ses propres poèmes à la fois crus, concis et élégants, gorgés de pensées bouddhiques ou mystiques, de sensualités et tristesses variées...

XXXII
Je tiens ta tête serrée entre
Mes cuisses, et appuie contre ta
Bouche, et pars à la dérive
Sans fin, dans un bateau
Orchidée sur la Rivière du ciel


XXXIII
Je ne peux oublier
Le crépuscule parfumé sous le
Dais de ma chevelure noire,
Lorsqu'on se réveillait pour faire l'amour
Après une longue nuit d'amour



Joël Cornuault, le traducteur de Rexroth, publie à l'enseigne du Phare du Cousseix un petit recueil personnel intitulé Des Frégates merveilleuses. Nous allons y revenir. Elles ne sont pas sans rapport avec Marichiko.


Kenneth Rexroth Les poèmes d'amour de Marichiko. Traduit par Joël Cornuault. — Paris, Erès, 2016, coll. "Po&Psy", livret à l'italienne non paginé avec texte tête-bêche, sous chemise, 12 €


(1) Traduction Claire Douane. Paris, Les Belles-Lettres, 2010.

dimanche 22 mai 2016

La toute petite pierre de Délos


André de Richaud en uniforme et Gaston Baissette (1939-1940).




André de Richaud n'a jamais abdiqué, non plus qu'il n'a jamais perdu sa capacité à surprendre. Voici sa réponse à l'enquête de la revue Fontaine (mai-juin 1940) : "Y aura-t-il une poésie de guerre ?"

Je pense et je souhaite qu'il n'y aura pas de poésie de guerre. Je ne crains qu'une chose, c'est que des crétins inventent un pseudo classicisme, genre bourgeois, contre Picasso, Fernand Léger, Derain. N'oubliez pas que c'est pendant la Révolution française qu'on a fait les pièces les plus moches, les tableaux les plus laids et les statues les plus bêtes.
Certes, le poète a des devoirs. Profonds. C'est de mépriser ceux qui l'obligent à souffrir. N'oublions pas les grandes leçons de la Grèce. J'ai volé à Délos une toute petit pierre. Je joue avec elle. Elle me dit chaque matin ce que dois faire pour ne pas être un affreux bonhomme.
Quand tout cela sera fini, j'irai à Délos et à Olympie et alors, à genoux, je demanderai pardon d'avoir perdu quelques mois de ma pauvre vie.
Pour les droits du poète. Il les à tous.
Il ne manquerait plus que çà...

André de Richaud

samedi 21 mai 2016

Entrée en neige

snonowJap.jpg



Le train se hissa sur le flanc nord de la chaîne et s'engouffra dans le long tunnel. Lorsqu'il en déboucha, on eût dit que la lumière incertaine de l'après-midi hivernal se fût engloutie déjà au sein ténébreux de la terre. Quant aux vieux wagons ferraillants, ils avaient apparemment laissé dans le tunnel leur brillante livrée de givre et de neige. On descendit alors une vallée, où déjà les ombres à peine teintées du crépuscule comblaient les précipices, que laissaient entrevoir les hauts sommets entassés l'un sur l'autre. Ce versant-ci ne présentait pas trace de neige encore.




Yasunari Kawabata Pays de neige. Roman traduit du japonais par Bunkichi Fujimori. Texte français par Armel Guerne. — Paris, Albin Michel, 1960.


vendredi 20 mai 2016

La Seule Femme vraiment noire

charDuits.jpg



Les éditions éoliennes annoncent la parution très prochaine d'un livre inédit de Charles Duits, vaste ensemble textuel à la portée significative et folle entamé le 17 juin 1978. Duits, qui vivait une histoire étrange avec son manuscrit, et qui en lisait régulièrement des fragments à Marianne Van Hirtum, avait décidé de le laisser soigneusement inédit pour des raisons qu'il ne nous appartient pas de dévoiler encore..
Equipé d'une préface de son fils Juste, La Seule Femme vraiment noire devrait surprendre son monde en le mettant au contact de la Déesse.
Nous allons y revenir.


Charles Duits La Seule Femme vraiment noire. Préface de Juste Duits. — Eoliennes, printemps 2016.

mardi 17 mai 2016

Un démon, une île, un trésor, un labyrinthe

Edogaw.jpg


Nous reprîmes notre terrible voyage à travers les enfers. Apaisant notre faim avec la chair des crabes, étanchant notre soif avec les quelques gouttes d'eau de souche tombant du haut des cavernes, nous parcourûmes le labyrinthe sans fin pendant des dizaines et des dizaines d'heures. Souffrances et épouvantes se succédèrent tout au long de cette épreuve, mais pour éviter de me répéter je m'en tiendrai à l'essentiel.
Dans le souterrain, nous n'avions pas conscience du jour ou de la nuit, mais lorsque nous n'en pouvions plus de fatigues, nous nous allongions sur le sol de rocher pour dormir. Lors de notre je ne sais combientième réveil dans ces conditions, Toku se mit à pousser des cris.
— Une ficelle ! Il y a une ficelle ! ça serait pas la ficelle de chanvre que vous aviez perdue ?
Cette nouvelle inattendue nous rendit fous de joie. Rampant jusqu'à Tok, nous sentîmes en effet une ficelle de chanvre. Cela voulait-il dire que nous étions tout près de l'entrée ?
— Non, ce n'est pas la ficelle que nous avons utilisée, fit Michio d'une voix dubitative. Et toi, Minora, qu'en penses-tu ? J'ai l'impression que la nôtre n'était pas si épaisse.
En effet, je me rendais compte présent que ce n'était pas la nôtre.




Edogawa Ranpo Le Démon de l'île solitaire. Traduit du japonais par Miyako Slocombe. — Paris, Wombat, 2015, coll. "Iwazaru", 23 €

lundi 16 mai 2016

Fortunée la glorieuse

BriquetDic.jpg



Sans attendre que le sujet devienne un problème à traiter dans l'urgence, Fortunée Briquet (1782-1815) avait remarqué avant de passer la vingtaine que le sort des femmes n'était guère équitable. Cette jeune poétesse à succès aura devancé tout le monde sur un sujet qui s'avère majeur, à défaut d'être traité : le respect dû aux femmes, et en particulier aux femmes de lettres dont les élites ne se préoccupent finalement pas plus que la plèbe, académie Nobel en premier lieu qui ne s'en préoccupe guère, non plus que les diverses académies françouaises qui mégotent quant il s'agit d'accueillir des femmes ou se débrouillent pour les sélectionner à l'image de ses aréopages : bien blettes, bien kitsch ou bien vulgaires.
En traçant sous l'Empire dans un dictionnaire — ouvrage de référence s'il en est généralement porté par du savant chenu — le portrait intellectuel de cinq cents soixante-quatre femmes, Fortunée Briquet réparait un tort subi par la moitié de l'humanité et nous devons noter au passage que, avec Olympe de Gouges en particulier, 1789 était plus féministe que nous le sommes. L’exemple de sa contemporaine Fortunée pourrait nous mettre le rouge au front lorsqu’on songe à notre poussive parité. Et en 1797 déjà, Constance Pipelet (C. de Salm, 1787-1845) lançait son Épitre aux femmes chez le libraire Desenne où elle attaquait bille en tête : « Dans tous les temps ont cherché à nous éloigner de l’étude et de la culture de beaux arts ; mais aujourd’hui cette opinion est devenue une espèce de mode. » Avec son Dictionnaire historique, littéraire et bibliographique des françaises et des étrangères naturalisées en France depuis la Monarchie jusqu'à nos jours (Treuttel et Würtz, 1804) publié alors qu'elle avait dix-huit ans (!), Fortunée Briquet s"attaquait au monde comme il ne va pas.
Native de Niort (17 juin 1782) et dotée par les dieux d’une destinée de comète, Marguerite Ursule Fortunée Bernier Briquet va tenter d’y remédier. Elle avait seize ans au moment de publier ses premiers bouts rimés, fables et épigrammes inspirés de Bernardin de Saint-Pierre dans l’annuel Almanach des muses du département des Deux-sèvres dont elle épouse le directeur, H. A. Briquet : mariée trop jeune à un homme trop vieux, elle cesse d’écrire à vingt-deux, divorce à vingt-six et meurt à trente-trois. Son époux était lui-même un drôle de personnage : prêtre défroqué devenu professeur de Belles-Lettres à l’Ecole centrale locale, il avait vingt ans de plus qu’elle et avait adopté « avec chaleur la cause de la Révolution. Son zèle ne l’empêcha pas d’être arrêté, condamné à la déportation et incarcéré sur les pontons de Rochefort avec les prêtres insermentés. il est libéré le 5 germinal an III, pour venir s’établir à Niort où il contracte une union qui fut peu heureuse. Fortunée Briquet connut des succès flatteurs qu’elle dut autant à sa beauté qu’à ses œuvres. » (André Levieil, 1925).
Montée à Paris à l’occasion de ses premiers succès poétiques, elle est devenue l’amie de Fanny de Beauharnais et de la poète Anne-Marie du Boccage (1710-1802) alors très âgée. Fortunée est rapidement la coqueluche des salonnards avec « son visage d’enfant un peu poupard, éclairé par les plus jolis yeux qu’on puisse rêver, encadré de la façon la plus mignarde du monde par deux longues boucles de cheveux tombant d’une coiffure à la grecque, par deux anneaux d’or plus grands à coup sûr que les mignonnes oreilles qui les supportent. » (H. Clouzot décrivant le portrait par Mlle de noireterre, an X). Son œuvre tient sur les doigts d’une main : l’Ode sur les vertus civiles (avec une traduction italienne par Domenico Forges-Davanzati, 1801), sa fameuse Ode à Lebrun (1803), puis une Ode sur la mort de Dolomieu, précédée d'une notice sur ce naturaliste, et suivie d'une lettre du secrétaire de la classe de littérature et beaux-arts de l'Institut national de France (Laporte Du Theil) (1802) et enfin une Ode qui a concouru pour le prix de poésie décerné par l'Institut national de France, le 6 nivôse an XII (1804). Mais dans l’article « Cabale littéraire » de l’Encyclopédie des connaissances utiles (T. 9, février-mars 1834), Hippolyte Dufey nous apporte des précisions sur la postérité de ces textes : « La cabale considérée est l’unique et honteuse ressource de l’ambitieuse médiocrité, l’intrigue est son élément, son unique moyen, ses succès ne sont qu’éphémères, le temps et la raison publique font bonne et prompte justice de cette petite coalition plus hargneuse que solide. on retrouve le même engouement, les mêmes prétentions, les mêmes manœuvres dans les coryphées de l'hôtel Thélusson. Les femmes y dominaient : que sont devenues ces célébrités si vantées ? on a oublié jusqu'aux noms des Muses de cette époque contemporaine : les noms de Constance Pipelet et de Fortunée Briquet ont disparu sous les décombres du théâtre de leur gloire. » Hippolyte est vachard, mais il est d’usage de dénigrer les femmes qui créent à l’instar de Balzac a moquant les épigones George Sand dans La Muse du département (1837) et de Barbey cinglant le « bas-bleu » (1878).
Seulement, en 1804, Fortunée Briquet avait frappé un grand coup que l’on aurait pas dû oublier : dédié « au Premier Consul et Président », son Dictionnaire historique, littéraire et bibliographique des françaises et des étrangères naturalisées en France depuis la Monarchie jusqu'à nos jours (Treuttel et Würtz, 1804). « Les sciences et les lettres comptent, parmi les écrivains français ou naturalisés en France, un assez grand nombre de femmes, depuis l’établissement de la monarchie jusqu’à nos jours, pour qu’il paraisse utile et agréable de les trouver réunies dans un Dictionnaire qui leur soit exclusivement consacré. Il est juste d’associer à leur gloire les Françaises qui se sont honorées par la protection qu’elles ont accordée aux gens de lettres. Cet ouvrage national n’existe point. J’ai osé l’entreprendre ; et c’est après quatre années de travaux que je le présente au public. » Et Fortunée la juste de chanter les louages de 564 femmes de culture, créatrices, mécènes ou militantes depuis Agnès de Poitiers jusqu’à l’académicienne romaine Caroline Wuiet.
Apparemment, l’actualité du sexisme vient de promouvoir efficacement la récente et rédemptrice réédition qui mérite vos suffrages et vos achats.
Par ailleurs, une question émerge assez vivement : pourquoi cette femme n'entrerait-elle pas au Panthéon ?

Fortunée Briquet Dictionnaire historique des Françaises connues par leurs écrits. Edition de Nicole Pellegrin. — Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 404 pages, 29 €

Pour l'anecdote et les amateurs d'histoire locale, le fils de Fortunée qui l'a donc eu à l'âge de dix-huit ans, Appolin Briquet (1800-1881) fut historien. ll rédigea un inventaire en quatre volumes des archives de Niort. Quand on aime les dictionnaires, cela semble de famille.

samedi 14 mai 2016

L'homme de Zante

GillOrtl.jpg


Gilles Ortlieb a le type baladeur. On le sent sur le départ, toujours prêt à disparaître du monde civilisé, et cependant il revient parmi nous. On le sait à intervalles irréguliers, par voie de librairie si l'on peut dire. Cette fois, retour de Zante (île ionienne) et de Zante (ville de Lettonie) - mais qui va ainsi ausculter la toponymie ? -, il nous offre un double bouquet : celui de ses articles littéraires (Dans les marges) qui sont cinq études ajoutées au sept antérieurement publiées (Temps qu'il fait, 2002), et celui de ces ambulations à perspectives, soigneuses et lentes, durant lesquelles il trace des lignes à travers le paysage. Sur ces lignes, il glisse, regrettant avec Patrick McGuinness que les trains de la ligne 162 n'arrivent pas à Delhi (Guide Bleu, Fario, 2015), ou notant les mouvements des bâches des îles grecques par grand vent.
Chroniqueur questionnant l'univers, Gilles Ortlieb progresse vers un ailleurs qui nous semble toujours exotique, fût-il de notre propre territoire. C'est qu'il a sa façon de voir les choses et de nous raconter des histoires en passant. Celle de la Petite Dame de Gide, par exemple, croisée dans un pays plus vide que celui où l'on n'arrive jamais. D'ailleurs, lui-même y est arrivé, et sans certitude de pouvoir jamais en repartir... Le chroniqueur accepte de se perdre pour trouver. Ce pourrait être, du reste, une définition de la chronique : aborder sans a priori des questions ou des territoires apparemment sans intérêt et en tirer une observation bénéfique à tous. Où l'observateur se fait philosophe, acousticien, sociologue, moraliste, logicien ou humoriste...

Il doit être à peu près aussi absurde d'espérer comprendre un peintre par sa biographie que de vouloir expliquer un poète par son régime alimentaire.


Et ce souvenir d'un autre déplacement à Oxford, en juin dernier, et de l'affichette rouge collée sur une vitrine de la ville : "Liquidation totale de l'article femme" (...)


Avant-dernière semaine d'août, les retours échelonnés des valises à roulettes : dans les rues, à chaque jour, chaque heure, sa proposition plus ou moins bruyante, dans le registre batracienn, du contingent global des vacanciers de retour.


Avec les ouvrages de Charles Cros, Odilon-Jean Périer ou Jean-Luc Sarré dans les poches, sans oublier ses auteurs grecs chéris, le voyageur professionnel dessine au fil du temps sa carte du tendre où la géographie rebondit sur la littérature. A moins que ce ne soit l'inverse. Musées, murs de Naples ou d'ailleurs, landes galloises ou friterie de Saint-Michel à Paris, Gilles Ortlieb a ses tramways en somme comme jadis à Trieste Italo Svevo avait les siens.

Prochainement en librairie !

Gilles Ortlieb Et tout le tremblement. - Paris, Le Bruit du temps, 136 pages, 18 €
Gilles Ortlieb Dans les marges. Douze petites études. - Paris, Le Bruit du temps, 128 pages, 13 €



vendredi 13 mai 2016

Michèle et la laideur

MichLag.jpg



Ma chemise, que je fais glisser de mes épaules, tombe et figure à mes pieds une margelle enneigée que piétine une Vérité sombre. J'aperçois des membres longs, un cou grêle, des seins haut perchés ; le ventre me fait honte. Je ramasse ma chemise de nuit. Ma chère, le jugement est rendu ; il est sans appel, et voici le verdict : REFUSEE. L'échec t'attend.
Avant de me coucher, je tourne un feuille du bloc posé sur ma table de travail. Aucune des pages n'a servi ; on ne me téléphone pas ; personne ne me fixe de rendez-vous ; à vingt-huit ans, je n'ai pas de relations. Ma vie s'effeuille sans laisser de trace. Chaque soir, cette page vide me rappelle mon impuissance à m'accepter et à m'adapter. Aujourd'hui, mardi 4 octobre, j'ai eu deux contrariétés qui se traduiront dans l'avenir par des désagréments sévères, je n'en doute pas : mais quand ? Faute de moyen de prévoir l'échéance, je ne vois rien à inscrire sur mon bloc.




Michèle Lacrosil (1911-2012) Cajou. - Paris, Gallimard, 1961.

jeudi 12 mai 2016

Les Français voyagent dans le temps

VarletII.jpg



La Belle Valence, par Théo VARLET et André BLANDIN. — Dernièrement, Antonin Seuhl, dans trois volumes de La République de Patati et Patata et H. Le Gentil, dans La Seconde Vie dit Chevalier, ont réveillé des gaillards armés de pied en cap de leur sommeil centenaire, pour les faire évoluer dans le monde moderne. C'est un peu le contraire que font aujourd'hui Théo Varlet et André Blandin, deux joyeux conteurs. Munis d'une nouvelle machine à explorer le temps, ils décollent du front tout un secteur, et le projettent en Espagne dans le passé, à l'époque saumâtre de l'Inquisition. Je vous propose de croire que cette occupation de Valence, (illisible) le jus, comme pourraient dire les poilus, singulièrement transplantés. C'est d'un (illisible)que irrésistible, avec des trésors de n(illisible) scientifiques et historiques qui n'ont l'air de rien, tellement ils sont habillement en(illisible) dans la blague. Encore un bon livre à ranger parmi quelques autres sur le rayon de (illisible) cafard ! (8 fr.).


Floréal, 5 mai 1923.

mercredi 11 mai 2016

Visages carbonisés, corps absents

HirshFleurdete.jpg



Plus frappant encore que Pluie noire de Masuji Ibuse, superbe et douloureux roman passé sur grand écran par le magistral Imamura en 1989, Hiroshima fleurs d'été est le témoignage de l'écrivain Tamiki Hara (1905-1951) qui se trouvait sur place le 6 août 1945 8.15 AM.
Son livre est composé en trois parties : les jours d'avant, familiaux ("Prélude à la destruction"), le moment même, cataclysmique ("Fleurs d'été"), l'après sans rémission, humainement insoutenable, sans espoir ("Ruines"). Si l'on précise que Hara avait perdu sa femme au cours du mois d'août précédent, c'est-à-dire un an avant la catastrophe, qu'il a été rendu malade par la radioactivité, que ses neveux et proches — ceux qui n'ont pas été pulvérisés instantanément — mouraient les uns après les autres, on comprend assez bien la raison qui lui fit mettre fin à ses jours peu de temps après avoir rédigé ce livre.
Personne n'a jamais été condamné pour la double expérience hors laboratoire sur civils menée par les USA en contravention avec tous les accords et lois internationaux.

Et lorsqu'il montait dans le tramway où se côtoyaient toutes sortes de gens, M. Maki voyait également souvent des passagers lui faire un signe de tête, de part et d'autre. Quand lui-même répondait sans bien réfléchir par un signe de tête, il arrivait qu'on lui dise par exemple : "Mais vous n'êtes pas M. Yamada !", car on l'avait pris pour un autre. Alors qu'il venait de raconter cette anecdote à un interlocuteur, M. Maki comprit qu'il n'était pas le seul à se faire saluer par un inconnu. En effet, il y a fait continuellement à Hiroshima quelqu'un qui recherchait, maintenant encore, une personne."





Tamiki Hara Hiroshima fleurs d’été (1947). Récits traduits par Rose-Marie Makino-Fayolley, Brigitte Allioux et Karine Chesneau. — Arles, "Babel", 131 pages, 6,17 €



mardi 10 mai 2016

Ghérasim Luca est de retour (Lisez Europe !)

EruopGLuca.jpg


Lâchez tout, enfilez vos chaussures, prenez vos clefs et votre porte-monnaie. Dévalez les escaliers comme vous le faisiez enfant.
Direction la librairie la plus proche.
- Vous avez le dernier numéro d'Europe ?
- ...
- Oui, la meilleure revue française, celle que dirige Para...(un tout petit peu de patience). Merci !
Prenez place côté vitrine de la salle du café le plus proche.
Dégustez.

Moralité : Quand on a la chance d'avoir une revue comme Europe, on la lit.
Autre moralité : Quand une revue comme Europe vous propose un dossier sur un poète comme Ghérasim Luca, on la lit aussi.



Jean-Baptiste Para (dir.) Europe, n° 1045, "Ghérasim Luca", dossier coordonné par Serge Martin, 352 pages, 20,00 €


L'association Ent'Revues vous invite le jeudi 19 mai à 18h30 à une soirée consacrée au poète avec Serge Martin et Jean-Baptiste Para, et des collaborateurs du numéro.
4, avenue Marceau 75008 Paris (bus 72/63, métro Alma-Marceau) réservation vivement recommandée (info@entrevues.org)

lundi 9 mai 2016

Des scaphandriers traversent la ville...

cabinetddiable.jpg



L'argument de la collection est imparable : "Parce q'une histoire se déroule forcément quelque part, la collection LoKhaLe trouve son inspiration près de chez vous."
Et en l'occurence, à Moulins, où Céline Maltère, qui va faire plaisir à Claude Seignolle, brode autour de la maison Mantin, bric-à-brac que son constructeur, haut-fonctionnaire original légua à la ville de Moulins à condition que la maison et ses collections soient ouvertes au public un siècle après sa disparition. De quoi alimenter les fantasmes... En l'occurence, l'auteur y place un pirate amateur de livres, un Japonais pléonasmatique, un poète extralucide, une carmélite "téméraire" et...
Quoi qu'il en soit,

"Sire Edax le Doubleur lui devait des éclaircissements"

Et c'est bien dans le goût de la littérature populaire directe et sans chichi.
Une fantaisie qui donne l'envie d'aller voir cette maison Mantin à Moulins dont l'original propriétaire rédigea ceci dans son testament :

Aussitôt que j'aurai cessé d'exister, je voudrais bien demeurer tranquille au milieu de mes objets familiers.

N'est-ce pas une belle apologie du fantôme ?


Céline Maltère Le Cabinet du Diable. Postface de Maud Leyoudec — Aiglepierre, La Clef d'Argent, 111 pages, 6 €

dimanche 8 mai 2016

Un enfer sans damnation

TsutsuiHelll.jpg


D'autres figures fantomatiques étaient installées à des tables dans le bar, mais il ne leur accordait guère d'attention. IL avait l'impression d'en reconnaître certaines ; d'autres ne luisaient rien. Quelques-unss s'approchaient de sa table pour lui parler, et il avait la vague impression de les avoir toutes croisées au moins une fois dans sa vie mais n'avait aucun moyen de s'en assurer.
— Les gens qui sont ici sont arrivés récemment ? demanda-t-il à un homme d'allure misérable, qui avait lui aussi un air familier.
— Non, répondit l'homme. Une fois, j'ai rencontré un vieillard qui est là depuis trois siècles. C'était le vassal en chef d'un seigneur, à la fin de la période d'Edo. Certains sont tellement rongés par le remords qu'ils restent ici en permanence.
— Quel genre de remords ?
— Son jeune maître est mort à l'âge de six ans. Il a cru que, avant de mourir, ce dernier lui avait demandé de le suivre dans l'au-delà. N'ayant pas obtenu du seigneur son père l'autorisation de l'accompagner dans l'autre monde, il avait malgré tout choisi de se faire hara-kiri. Une fois arrivé ici, il a retrouvé l'enfant et s'est aperçu que celui-ci ne s'tait pas adressé à lui, mais qu'il avait prononcé le nom d'une servante à laquelle il était très attaché. Il traine comme une âme en peine en répétant qu'il lui restait tant de choses à faire. (...)




Yasutaka Tsutsui Hell. Traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier. — Paris, Wombat, 160 pages, 17 €



- page 1 de 273