L'Alamblog

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mardi 16 janvier 2018

Dimitris Lyacos

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Comme nous l'avions annoncé, voici une fenêtre sur l'activité des éditions le Miel des Anges, maison dédiée par Michel Volkovitch et sa compagne à la littérature grecque.
Traduisant les classiques à l'occasion (on se souvient des oeuvres poétiques complètes de Séféris parues cette année), elle se donne aussi pour mission de faire lire au public francophone des textes d'extrêmes contemporains.
Parmi la fournée de dix (10) livres qui viennent de paraître dans un seul et même mouvement, on peut citer l'exemple de Z213 : Exit, le premier volume de la trilogie Paena Damni de Dimitris Lyaccos, un poète-philosophe qui a écrit durant trente ans son grand oeuvre. Vous n'irez pas voir sa fiche wikipédia, elle est angoissante et rappelle que les auteurs ne sont pas toujours les mieux placés pour faire la promotion de leurs écrits.
En l'ocurrence, la libération d'un individu d'un centre d'incarcération dont on ne sait pas exactement la nature (asile ? prison ? camp paramilitaire ?) et son errance. Trains, déplacement ; nuit, cache ; angoisse sourde d'un partie de cache-cache avec un chasseur inconnu (Dieu ?), c'est un texte polymorphe, redondant, qui met en oeuvre tous les signes de l'ultramodernité, ce que l'on appelait autrefois l'avant-garde, pour renforcer sa densité "transgenre" et l'étrange de son propos.
A découvrir pour constater que la Grèce n'est pas au ban des nations littéraires et qu'elle s'est naturellement emparée elle aussi des écritures circulatires, redondatntes, taraudantes, voire trépanantes.
"Que je me souvienne d'écrire tant que je peux. Tout ce dont je me souviens. Que je puisse me souvenir. Dans ce que j'écris j'entre à nouveau. Puis on dirait que ce n'est plus moi. Effacées, paroles d'un autre. Pourtant mon écriture. D'une vide où je me réveille sans cesse. Nuits qui viennent une à une derrière moi. Femmes en noir qui cirent se bousculent sur le quai pour monter presque en aveugles presque au point que tu ne puisses pas descendre. Vagues qui frappent te crachent noires au visage vagues au point de ses briser l'une poussant l'autre comme fuyant une catastrophe."
Le texte est serré, becketien, mais il n'a peut-être pas le souffle des grands épopées de l'humanité. Que fait-il de l'anecdote ? On dirait qu'il propose une inscription mythique de l'anecdote qui jaillit de la vie du porteur de Verbe. A Découvrir quoi qu'il en soit.



Dimitris Lyacos Poena Damni. Z213 : Exit. - Le Miel des Anges, 105 pages, 12 €

lundi 15 janvier 2018

Le Fantôme de Tabucchi

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Rapport de présence, exercice d'admiration, souvenirs partagés, le Vénitien Roberto Ferrucci fait revivre Antonio Tabucchi dans un court récit habité. On est à Lisbonne, la plupart du temps, et flâne ce qui pourrait être un fantôme.
Entre le dlinn dlinn des tramways lisboètes et les pavés noirs et blancs, des histoires "arrivent" à Roberto Ferrucci et elles sont toujours aussi simples, délicates et délicieuses.
Ceux qui se souviennent de sa Venise envahie par la marine à troupeaux iront sans doute vers les collines du bord de Tage, avec d'autant plus d'enthousiasme qu'il est question de visites au maître et ami, de publicité envahissante et même de l'affaire Cesare Battisti bien embarassante pour l'intelligentsia française qui a fait d'un terroriste un écrivain qui n'écrit plus...


Roberto Ferrucci Ces histoires qui arrivent. Traduit de l'italien par Jérôme Nicolas. - La Contre-Allée, 2017, 90 pages, 8.5 €

dimanche 14 janvier 2018

Les couvertures du siècle dernier (LXXIV)


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Ethel Mannin Cactus. — London, Pingouin Books, 1935.


samedi 13 janvier 2018

Dites Haha !

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Christian Garcin, qui publie avec régularité sa prose (il a un roman sur table ces jours : Les Oiseaux morts de l'Amérique, Actes Sud) vient de donner la traduction de poèmes de l'américain David Kirby, un beau petit troupeau de vers réuni sous le titre agreste de Haha (en français "saut-de-loup"). On est loin du dodo et ça n'est pas non plus le moment ahah qui clôt le haïku, mais on a droit à une belle couverture verte à vache digne de Gilbert et Georges.
Kirby est le type du professeur d'université américain accompli, doublé du type de poète décontracté mais cultivé qui fait des poèmes détendus. On devine à quelle source le jeune homme qu'il était s'est abreuvé. Richard Brautigan, les beats et leurs amis de l'école de New York nous ont habitués à ces déambulations teintés d'ironie et tractées par le coq à l'âne. Kirby nous raconte ainsi l'histoire du copain qui a éclusé un verre avec Percy Sledge (When a man loves a woman), se dorlote à l'exotisme français, taquine la muse lorsqu'il n'y a "plus de mots pour dire ça". C'est relâché et plein de pépites référentielles, parfois délicieux. Un brin complaisant aussi, il faut le reconnaître, même s'il est parfois aussi auto-ironique aussi.

Quelqu'un d'adorable et nu

Quand je vois le panneau indiquant "Plage naturiste", je me précipite, mais quand j'arrive,
il n'y a que trois types qui me ressemblent,
deux en caleçons de bain discount trop larges et un en mankini du genre qu'affectionnent
les spinters et les membres de la petite noblesse européenne,


et en attendant que les nudistes arrivent,
tous les trois fixent d'un air maussade l'eau, le sable, le ciel lui-même, les nuages
aussi grossiers que le marbre dans lequel le Bernin

a sculpté Apollon et Dhapné dont les corps ont vibré comme des cloches lorsque les restaurateurs les ont touché (...)

Faute d'y trouver toujours la vibration de l'essentiel, on se laisse pousser sur la route par sa racontade d'une vie détendue. C'est cool la coolitude. Je crois que Kung Fu panda le dit lui aussi. A moins que ce ne soit Bo Diddley (Hey hey Bo Diddley)...


David Kirby Le Haha. Traduit de l'anglais par Christian Garcin. — Arles, Actes Sud, 101 pages, 15 €



vendredi 12 janvier 2018

Le yoga des mouches

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Yoga des mouches, si l'on peut dire. Une interprétation toute personnelle d'un dessin de Florence Lelièvre. Elle illustre des fragments de Philippe Annocque, lequel, sur les traces de Fabienne Raphoz, calepine des noms de plantes.


Florence Lelièvre et Philippe Annocque Notes sur les noms de la nature (Editions des Grands Champs, 2017, 40 pages, 12 €)

jeudi 11 janvier 2018

Curiosités de Florence Milo

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Parmi les auteurs les moins notoires du catalogue de GLM, Florence Milo publiait "Trophées de la pénombre" en avril 1950.
Son livre, composé de soixante-sept poèmes regroupés dans "L'oracle ou l'or à clef", et de quelques autres, et une curiosité très appréciable.
Dans cet "oracle", qui ressemble à un Blason de la vie, tous les poèmes y sont intitulé d'un seul mot et classés par ordre alphabétique d'"Agonie" à "voyage". Ce livre est donc un glossaire où se croise "Indulgence" et Cuisse", "Médisance" et "cimetière" ou "Nombril".
La "Mercuriale" du Mercure de France du 1er décembre 1950 : "La rose de l'allégorie est toute barbelée d'épines. C'est dire que les poèmes de Florence Milo sont comme des pétales teints d'un léger sang."
Fragments.

Ivresse
Trépanation d'hommages intérieurs.



Voyage
L'échine dionysiaque.



Dessin
Boussole de croquignoles
en arpèges statiques.



Vieillir
Stupéfiant des fleurs.



Rêve
Favoris du climat intérieur



Chair
Stances au dirigeable éclaté



mercredi 10 janvier 2018

Les deux doctrines

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La biographie de Bakounine par Hanns-Erich Kaminski, l'auteur de Céline en chemise brune, est un classique. Sa reparution en poche offre un clair exposé sur le personnage et, partant, un très beau point de vue sur Marx également. Quelques très belles pages du livre sont composées d'une comparaison point par point des deux grands hommes de la révolution socialiste au XIXe siècle. Autant dire que la démonstration est intéressante et permet de mémoriser les différences d'approche et de doctrine des deux hommes.
Un échantillon, en attendant la prochaine barricade...

Fils d'un avocat qui descend d'une lignée de rabbins, Marx a les dehors d'un grand bourgeois. Héritier de hauts fonctionnaires et de propriétaires fonciers, Bakounine garde l'insouciance de la noblesse précapitaliste. Marx, marié à une aristocrate, père de deux filles qu'il marie à des partisans de marque, mène la vie laborieuse et tranquille d'un savant ; la misère qu'il connaît lui aussi pèse lourdement sur lui et il fait de grands efforts pour la dissimuler. Bakounine, quoique marié, reste l'éternel étudiant, toujours en ébullition, sans cesse à l'affût de l'action ; l'argent n'a pour lui aucune importance : il le donne ou l'emprunte avec la même facilité. Marx est renfermé, froid, de manières brusques, pointilleux et rancunier. Bakounine est sociable, spontané, d'un abord facile, naïf comme un enfant et en même temps rusé comme un paysan.
Marx est ordonné, aussi bien dans son existence de tous les jours que dans s pensée ; jamais line commence quelque chose sans avoir longuement médité, et quand il prend une position, il ne l'abandonne plus. Bakounine est désordonné, bohème dans la vie comme dans ses idées ; il se laisse guider par les événements, il se fie à son instinct et souvent il subit des influences qui le détournent de son chemin.
Pour Marx, la théorie est au commencement de l'action. Pour Bakounine, l'action précède la théorie. Marx est donc inductif, Bakounine déductif. Marx est réfléchi, Bakounine est inspiré. Marx déteste le système capitaliste, parce qu'il trouve sa forme de production trop anarchique. Bakounine le hait, parce qu'il le trouve trop peu anarchique. Marx vise l'ordre, Bakounine l'harmonie. Marx rêve de gouverner, Bakounine de détruire. L'élément de Marx est l'organisation, l'élément de Bakounine la liberté. Marx exècre tout ce qui est chaotique. Bakounine adore dans le chaos une force créatrice. Le génie de Marx est dans son étroitesse. La grandeur de Bakounine sort de ce les Russes appellent "une nature large".
L'un vient de la ville, et l'usine set pour lui le laboratoire où l'avenir se prépare. L'autre vient de la campagne, et la terre reste pour lui la grade productrice de toute richesse. Aussi Marx n'a-t-il foi que dans les ouvriers, tandis que l'espoir de Bakounine est dans les paysans. Pour Marx, la révolution naît de l'industrie qui crée le prolétariat et l'oblige à l'association et à la solidarité. Pour Bakounine, la révolution est une force élémentaire et autonome que le prolétariat peut seulement déchaîner (...).






Hanns-Erich Kaminski Bakounine. La vie d'un révolutionnaire. — Paris, La Table ronde, "la petite vermillon", 406 pages, 8,70 €

mardi 9 janvier 2018

Les cases de l'ange

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Auteur d'un seul livre, ou presque (il a aussi écrit quelques nouvelles), le Cubain Guillermo Rosas (1946-1993) a fini sa vie en exilé misérable à Miami. Equipé de quelques bricoles et d'une précieuse anthologie des poètes anglais, il a traversé la mer pour se retrouver dans une situation délicate : sa famille déjà installée aux USA s'est rendu compte à son arrivée sur le sol américain qu'il n'était pas dans un état brillant. Placé dans une "boarding home" au milieu d'une petite tribu de demeurés et de séniles incontinents, il a néammoins trouvé l'énergie d'écrire un court récit très beau où il dit tout à la fois sa solitude et la rigueur odieuse du sort qui lui est fait au milieu des siens, les Cubains exilés.

Cette nuit j'ai rêvé que, de retour à La Havane, je me trouvais dans un funérarium de la 23e Rue. De nombreux amis m'entouraient. Nous buvions du café. Soudain, une porte blanche s'ouvrit et un énorme cercueil, porté par une douzaine de vieilles pleureuses, entra. un ami m'enfonça son coude dans les côtes et me dit :
–C'est Fidel Castro qui est là-dedans.
Nous nous retournâmes. Les vieilles déposèrent le cercueil sur le catafalque au milieu de la salle en versant des torrents de larmes. Alors, le sépulcre s'ouvrit. Fidel montra d'abord une main. Ensuite la moitié du corps. Enfin, il sortit complètement de la caisse. il rectifia sa tenue de cérémonie et vint vers nous en souriant. – N'y a-t-il pas de café pour moi ? demanda-t-il ?
Quelqu'un lui tendit une tasse.
– Eh bien, nous sommes morts, déclara Fidel. Maintenant, vous constaterez que cela ne règle rien non plus.




Guillermo Rosas Mon ange. Traduit de l'espagnol par Liliane Hasson. - Actes Sud, 2004, "Babel", 128 p. 6,60 €.


lundi 8 janvier 2018

Flaubert montre ses lettres

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Si vous ne saviez plus quoi lire...

L'université de Rouen annonce la mise en ligne libre et gratuite de l'intégralité de la correspondance de Flaubert, soit 4.450 lettres. Une centaine d'entre elles ont été amassées après la réalisation de la Pléiade. Elles sont donc inédites et la totalité des lettres a été, nous disent Danielle Girard et Yvan Leclerc, les directeurs du projet, colligé sur les manuscrits. Les lettres peuvent être consultées par entée chronologique, par destinataire (272 correspondants identifiés dans un répertoire établi à cette occasion), par lieu de rédaction (Croisset, Paris ou 67 autres lieux) ou par lieu de conservation.

La correspondance est accompagnée d’un itinéraire du voyage en Orient, avec une chronologie et des cartes, et un index des noms propres. L’index thématique, en cours d’élaboration, est actuellement réalisé jusqu’à l’année 1869. Il affiche les passages des lettres selon 120 thèmes, qui abordent les divers aspects de Flaubert, l’homme et l’écrivain. >On trouvera par exemple tout ce qui concerne sa santé, sa conception du style ou la genèse de ses oeuvres... L’édition électronique autorise les ajouts en temps réel des lettres inédites qui passent en vente ou qui nous seront communiquées par les experts en autographes et par de généreux collectionneurs.




Illustration du billet : Lobel-Riche pour Salammbô, Rombaldi, 1939.

dimanche 7 janvier 2018

Dans les geôles de Franco

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Le Préfet maritime s'est absenté quelque temps dans sa forêt.
Ayant fait du bois, il revient à la civilisation et reprend le clavier.
Il a lu de bonnes choses, il peut par conséquent se le permettre.
Ce jour, le récit très fort et très beau d'un prisonnier des franquistes, l'une des pires races de fascistes.
Parce qu'il ne faut pas oublier.
L'auteur se nomme Manuel de la Escalera, il est artiste, mexicain de naissance, alternativement deux des côtés de l'Atlantique, formé en partie à Paris, avec Bourdelle notamment. Il est arrêté en 1937 et va passer vingt-trois ans dans les geôles après avoir subi deux jugements pour la même cause et une condamnation à mort - c'était le but recherché. Il est libéré à l'âge de soixante-cinq ans après avoir passé vingt-trois ans sous les verrous, dont la saison qu'il raconte dans l'attente du peloton d'exécution.
Il a tiré de cette période des réflexions qui méritent d'être connues.

Tout prisonnier vit avec l'esprit dans "la rue". C'est ainsi qu'il est for probable que dès que j'écrirai, les souvenirs l'emporteront Je ne voudrais pas quitter ce monde sans raconter quelques expériences personnelles qui me hantent. Je veux dire par là que la source la plus intarissable du récit sera peut-être le passé, même si au gré de mon histoire, les rives du présent viennent parfois s'y refléter. Mais quoi qu'il en soit, ces lignes doivent couler sans tr^ve, comme les eaux du fleuve finissent dans la mer, "qu'est la mort".
Néanmoins, je ne peux pas ne pas me préoccuper de l'avenir qui les attend. Une fois qu'elles arriveront à leur destin final tronqué, elles resteront à la merci des circonstances, flottant au hasard comme une bouteille de naufragé. Qui les recueillera ? Leur destinée dépend des vents et des marées. Mais je ne serai plus alors responsable de leur sort. Je ne voudrais pas qu'elles se retrouvent entre des mains ennemies et je ferai tout ce qu je pourrai pour l'éviter. Face à la possibilité que cela arrive, je mettrai des noms avec des initiales et j'emploierai des circonlocutions pour parler de certaines choses qui, autrement, pourraient causer des torts à beaucoup. Mais, même en tombant entre des mains amies, les amis sauront-ils les comprendre ?




Manuel de la Escalera Mourir après le jour des rois. Traduit de l'espagnol par Marie-Blanche Requejo Carrio. — Christian Bourgeois, 15 €




Notice de l'éditeur : Manuel de la Escalera, écrivain espagnol, sculpteur, cinéaste et traducteur, est né le 6 août 1895 à San Luis Potosí, au Mexique. Il passe sa jeunesse entre le Mexique et l’Espagne et poursuit des études d’histoire de l’art, de sculpture, de cinéma dans différentes villes européennes. À Paris, il découvre le surréalisme, fréquente Picasso, collabore avec le sculpteur Antoine Bourdelle, lit l’oeuvre de Marx, Freud et Spengler. Il fréquente le monde du cinéma et travaille dans les studios de Joinville aux côtés d’Alexis Granowsky. De retour en Espagne, il participe activement au Mouvement Ciné-Club, fondant en particulier le Ciné-Club de l’Athénée populaire à Santander et le Ciné-Club prolétarien. Mais la guerre civile espagnole bouleverse ses projets. Républicain et communiste il est fait prisonnier après la chute des Asturies en 1937 et ne retrouvera la liberté que vingt-trois années plus tard, en 1962. Il commence à écrire en prison. Condamné à la peine capitale, il compose son premier récit, Mourir après le jour des Rois, en cachette, dans les couloirs de la mort d’une prison franquiste en 1944. Sa peine est ensuite commuée en 30 ans de réclusion. Mourir après le jour des Rois, écrit durant la période de Noël que l’écrivain passa dans la prison d’Alcalá de Henares en 1944, raconte le drame d’un groupe de condamnés qui attendent d’être fusillés. Le texte sort clandestinement de la prison et sera conservé près de dix-sept ans dans le coffre-fort d’une banque. Il est publié pour la première fois au Mexique en 1966 sous le pseudonyme de Manuel Amblard, nom que l’auteur emprunte à sa grand-mère afin d’échapper à la police franquiste. Il lui faudra malgré tout s’exiler au Mexique, où il restera jusqu’en 1970, travaillant pour différentes maisons d’édition. Il rentre alors en Espagne et s’installe à Santander où il poursuit son métier de traducteur. Manuel de la Escalera est mort le 22 avril 1994 à Santander, en Espagne. Il aurait eu 99 ans en août de la même année.

vendredi 5 janvier 2018

Les incipits du siècle dernier (3)

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On pouvait lire "boarding home" sur la façade de la maison, mais je savais que ce serait mon tombeau. C'était un de ces refuges marginaux où aboutissent les gens que la vie a condamnés. Des fous pour la plupart. Mais aussi des vieillards que leurs familles abandonnent pour qu'ils meurent de solitude et n'empoisonnent plus la vie des triomphateurs.





Guillermo Rosales Mon Ange (La Casa de Los Naufragos. Boarding Home), traduit de l'espagnol par Lilane Hasson. - Actes Sud, 2002 ; Babel, 2012.

vendredi 29 décembre 2017

Joël Cornuault parle d'Élisée Reclus avec Marie Chartron

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Vous rêvez d’abolir le salariat, de vivre l’autogestion, peut-être même, soyons fous, d’instaurer des rapports harmonieux entre femmes et hommes ? Bonne nouvelle : Vous êtes moins seuls que vous ne croyez ! D’autres y ont pensé avant vous - ils sont passés à l’acte et c’était il y a plus d’un siècle. Toute cette semaine, la série documentaire emprunte la route des utopies réelles et traverse le bois de Phénix, le lac Majeur, la forêt des Ardennes et les montagnes de Provence
Abolition du salariat, des hiérarchies formelles ; végétarisme et végétalisme, amour libre, pédagogies nouvelles…
Bien avant les communautés hippies quittant la ville à la fin des années 1960, avant les néo-ruraux d’aujourd’hui et l’essor contemporain de la conscience écologique, cette série remonte tout d’abord le temps jusqu’au XIXe siècle pour s’installer ensuite dans les premières décennies du XXe siècle : en réaction à l’électrification des villes, à l’accélération et à l’industrialisation brutale, des expérimentations collectives critiques de la modernité, de l’exploitation de l’homme par l’homme et du matérialisme dévorant prennent corps en France, en Suisse, en Allemagne. La traversée s’achève par l’évocation de Longo Maï, coopérative agricole autogérée née en 1973 dans les Alpes de Haute-Provence.
Les émissions seront disponible à l'écoute et au podcast après diffusion
Lundi 1er Janvier : Sur les sentiers de la liberté : Henry David Thoreau, Élisée Reclus

Que signifie la beauté de la nature quand les hommes sont vils ? (…) Le souvenir de la bassesse des politiciens trouble mes promenades. Je nourris d’homicides pensées. En vain j’essaie d’observer la Nature. Involontairement, je me remets à conspirer. Tous les justes en feront autant, je l’espère. Henry David Thoreau, Journal, Après-midi du 16 juin 1954

Joël Cornuault, écrivain, éditeur et traducteur de naturalistes des XVIIIe et XIXe siècle, dont Henry David Thoreau, fut l’un des premiers en France à remettre en lumière les écrits d’Élisée Reclus. Les deux hommes, imagine-t-il, auraient pu se croiser. Thoreau, philosophe, arpenteur, naturaliste, part s’installer deux années durant dans les bois ; Reclus, géographe, communard, anarchiste, plusieurs fois exilé, parcourt le monde.
Animés par un vif sentiment de la nature, un sens de la beauté, tous deux sont savants et poètes, bien loin des figures de spécialistes qui émergent au XIXe siècle dans les milieux académiques déjà corsetés par la séparation des disciplines. Ils racontent les forêts, les pierres et les rivières, la nature des oiseaux et celle des hommes qui doivent se libérer des dominations intolérables. Ils veulent « abolir un dégradant esclavage. (…) Simplifier radicalement le mode de vie des civilisés ». (J. Cornuault)
En promenade dans le bois de Phénix en Dordogne, avec Joël Cornuault, nous cheminons au fil des mots et des idées des deux écrivains.

Avec Joël Cornuault, écrivain, traducteur et éditeur, Bertrand Guest, maître de conférences en littérature à l’Université d’Angers, Johann Chapoutot, professeur d’histoire à l’Université Paris-Sorbonne etMarc Cluet, professeur émérite au Département d'Etudes allemandes de l’Université de Strasbourg.
Lectures : Régis Royer



Mardi 2 Janvier : Monte Verità, une réforme de la vie sur la montagne
Mercredi 3 Janvier : [Les clairières libertaires, une vie communautaire d’anarchiste en 1900 |https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/retours-a-la-nature-34-les-clairieres-libertaires-une-vie-communautaire-danarchiste-en-1900]
Jeudi 4 Janvier : Longo Maï, l’utopie dure longtemps



Illustration du billet : Draco Semlich © 2017

vendredi 22 décembre 2017

En plein travail

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En plein travail, le Préfet maritime, qui, sur son île, attend la neige de pied ferme, vous offre une image.


Il vous donnera bientôt des nouvelles des éditions Le Miel des Anges, des limericks de Jacques Barbaut, d'une anthologie des dédicaces, du Journal de mon jardin de Vita Sackville-West traduit par Patrick Reumaux le turbulent, des forêts et d'un très riche volume dû à la police des livres.
Sans oublier quelques romans, des poèmes et dessins de Bérénice Constans (ah oui !) et beaucoup d'autres choses délectables.

Au boulot, nous disions.



mercredi 20 décembre 2017

Actes Sud invente ses inédits

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Figurez-vous qu'Actes Sud invente désormais ses "Textes inédits" à volonté, en claquant des doigts.
Paraîtra le 3 janvier "Cette maudite race humaine" de Mark Twain, un simple petit fragment des Lettres de la terre du moustachu que l'éditeur de la collection "Un endroit où aller" fait mine de ne pas connaître dans sa version française, allongé de deux ou trois bricolettes, des articulets péchés ici ou là dans la "Bible" des miscellanées. D'où le "Texte inédit" qui illumine la couverture inconsidérément : il n'y pas d'oeuvre singulière mais une adjonction inepte de fonds de tiroir autour de la belle pièce diabolique. (Mais, on le devine, c'est très, très vilain de prendre ses confrères pour des billes. C'est valable aussi pour les traducteurs qui pourraient respecter leurs collègues, et valable aussi, en général, pour tout bibliopole qui pourrait se satisfaire de respecter le lecteur.)
Pour se dédouaner du subterfuge, Actes Sud fait toute sa promotion en prétendant ne connaître que Letters from the Earth. Une fois encore, la cuistrerie est salée (1). Et puis c'est faire montre d'incompétence professionnelle car en tapotant avec ses petits doigts boudinés Actes Sud aurait pu constater que ce livre a été publié par les éditions L'Oeil d'or.
Mais la formation des éditeurs se perd, la preuve, certains finissent ministres : deviner que "Letters from the Earth" a été traduit auparavant par "Lettres de la Terre", hein, quelle épineuse énigme...
Pour compléter le tableau, une préface de Nancy Huston, la célèbre humaniste, vient aggraver le tout (cinq pages intitulées "Twain comète"). Passons.

On ajoutera que le texte principal n'est donc pas du tout inédit en français et que la traduction des nommés Isis von Plato et Jorn Cambreleng n'est pas révolutionnaire. Ajouter deux bricoles autour pour faire plus épais ne guérit rien, en particulier à cause de la faible épaisseur du volume final.
Pour finir, si l'on compare les prix (9,50 € pour le fragment incomplet chez Actes Sud), l'édition de L'Oeil d'or, parfaitement traduite par Freddy Michalsky sous une couverture griffée Sarah D'Hayer, revient beaucoup moins cher. Et elle est complète.
En prime, vous évitez la préface de Nancy "comète" Huston.




Mark Twain Lettres de la Terre. Traduction de Freddy Michalsky. — Paris, L'Oeil d'or, 96 pages, 11 €



(1) Il n'est pas inintéressant que le parasitisme éditorial frappe certains auteurs dès lors qu'un éditeur de taille moyenne veut publier toutes ses oeuvres largement et dans le temps. On connaît donc ça avec Mark Twain dont l'édition systématique de l'Oeil d'or, démarrée très antérieurement, a été parasitée par le fameux Bernard H***r. (auquel, justement, l'édition Astuce Sud est dédié, comme par hasard). On pourrait citer d'autres cas. Pas celui de Malcolm de Chazal en revanche qui s'est naturellement éteint de lui-même, forcément.

mardi 19 décembre 2017

Livres d'artistes au siècle dernier

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Tandis que circule sous le manteau la correspondance Guy Debord-Gil Joseph Wolman, très intéressante et annotée avec soin dans le cadre d'une entreprise d'"édition privée hors commerce" un peu anonyme, paraît un double catalogue de la librairie Jean-Yves Lacroix gorgée d'écrits et d'images du XXe siècle, dont un Basile Sainte-Croix dédicacé à Max jacob, d'une part et de cent cinquante livres d'artistes et de multiples d'autre part.
Jean-Michel Alberola (dont une vie de Debord, 2005, constituée de détournements de la Vie de Rancé d'un certain Chateaubriand), Jean-Louis Brau, Dotremont, Duchamp, Dufrêne, Hains, Klein, Aleksei Kruchenykh ou Gil Joseph Wolman, un panorama plutôt riche.


51 rue du Montparnasse
75014 Paris
la.palourde@wanadoo.fr

lundi 18 décembre 2017

Calaferte de Noël

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Bel ensemble Louis Calaferte dans le nouveau catalogue à prix marqués de la maison Le Dilettante, 7, place de l'Odéon, 7 — 75006 Paris — 01 43 37 98 98.
Pas chers, les opus du Lyonnais sont accompagnés d'une foule d'autres livres délectables, jusqu'à l'Acid Test de Tom Wolfe traduit par Daniel Mauroc autrefois. Parfaits pour un cadeau de dernière minute.
Voir aussi les pages Ramuz, drôlement riches, ou bien encore le Pataphyscial Baby de Michel Ohl sur grand papier (rare), idem de la collection de la revue Tango (où Ohl a sévi aussi), les Oeuvres poétiques de Norge (Seghers 1978) avec préface de Jean Tordeur, Les Sandales de paille de Pierre-Albert Jourdan (Mercure de France, 1987) qui sont les inédits de ce poète qui pourrait être plus fréquenté, et même Les Animaux de tout le monde (Ramsay, 1983) où Roubaud plagie éhontément Franc-Nohain.
Ça fait du monde...



dimanche 17 décembre 2017

Il y a trente ans disparaissait Marguerite Yourcenar

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Pour fêter le trentième anniversaire de la mort de Marguerite Yourcenar, nous dennons à nouveau, en version enrichie, le billet de février 2016 où nous prouvions par la faucille et par le marteau que Marguerite fut d'abord Marg la rouge.
De même que Paul Claudel a malencontreusement oublié son "Ode à Franco" lors de la préparation du volume de la Pléiade qui lui était consacré - on peut pas se souvenir de tout, surtout quand on doit s'occuper de sa soeur -, notre chère Marguerite Yourcenar a elle aussi négligé de recueillir le petit poème qu'elle avait publié le 26 novembre 1926 dans L'Humanité.
Peuchère, elle avait vingt-trois ans la pitchoune !
A moins d'avoir des notes diablement entretenues, hein, il était bien hasardeux d'espérer voir reparaître ces vers d'un communisme ardent un demi-siècle plus tard.

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Par miracle, les archives se souviennent de tout. Y compris des "adjuvants de la lourde main"... En voici la preuve dans la page complète. Sacrée Marg.

Pour faciliter la diffusion de ces vers en fusion, pour que l'on constate que Margot avait de l'avance sur Luc Besson, et pour que les éditeurs de la Pléiade puisse les reprendre dans leur prochaine impression, les voici saisis. Colportons, mes soeurs, mes frères, la parole exaltée.


La faucille et le marteau


Marteau de fer, faucille d'or
Outil de vie, arme de mort,
Fauchez, forgez, frappez plus fort !
Force aujourd'hui, fauche naguère !
Etant la paix soyez la guerre !
Instruments du labeur humain,
Adjuvants de la lourde main,
Fauchez hier, forges demain !

Forgez, fauchez, marteau, faucille !
Le rameau sec pend et vacille.
Courbe d'argent, croissant d'airain
La nielle est là. Les épis tombent.
Fauche l'herbe qui se dit grain !
Cher aux corbeaux, fui des colombes,
L'orge trompeur et plein d'appeaux,
Champs qu'engraissaient pour les troupeaux
Les charognes des hécatombes,
Lin des linceuls, lin des drapeaux !
..............................................
Avec les sous verdegrisés,
Les chefs fourbus, les dieux usés,
Les bustres idéalisés,
Congrès, dictateurs, républiques,
L'airain creux des places publiques
Où tant de mensonge est figé,
L'or enfoui, l'or naufragé,
Reforgez ce qui fut forgé !
..............................................
Semez la flamme en étincelles !
Fauchez le blé : les grains ruissellent.
Pour les bouches universelles
Fauche, faucille, aux champs épais !
Bois le combat ! Rythme le paix (1) !
Métal aigu, métal sonore,
Le fer rougit. Le blé se dore.
Semez la nuit de grains d'aurore !

Forgez, fauchez, frappez toujours !
Un jour nouveau naîtra des jours !
Sur l'air, le feu, la terre et l'onde,
L'être humain, cinquième élément,
L'être humain, constructeur du monde
Tendre vers le haut firmament.
Sur l'herbe du labeur champêtre,
Sur le sol dur enfin sans maître,
La gerbe du prochain froment,
Le bronze des cités à naître !

Marg. Yourcenar.





(1) Sic, pour une coquille du typographe sans aucun doute.

vendredi 15 décembre 2017

Fosse commune

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C'est un volumineux album noir, carré et noir, que les Âmes d'Atlas ont publié cet automne.
Un recueil de dessins funéraires, aussi étranges que beaux, saluant chacun des initiales sur le temps d'une année, soit 365 dessins-épitaphes réalisés à partir de 365 fragments de courriers postaux testamentaires. En clair, l'artiste a demandé à ses proches de lui décrire leur propre mort par écrit.
Ici, un exemple placé sur une photo mal foutue et sale prise par le Préfet avec son vieil appareil. (Il se fait parfois l'effet du héros d'En attendant les Barbares... Passons.).
Le dessinateur de cet album est une dessinatrice : elle se nomme LMG Névroplasticienne et reste très discrète.
On connaît son style bien personnel pour l'avoir déjà admiré dans les pages de la revue Amer et l'on trouve sur Youtube la mise en image de l'exhumation de l'opus où certaines traductrice-romancière de notre connaissance cite et lit Oê pour mettre un peu de sel, s'il en manquait.


LMG Névroplasticienne Fosse commune. — Lille, Les Âmes d'Atala, 400 pages, prix libre (l'éditeur I. G. est un gars unique en son genre).

jeudi 14 décembre 2017

La radio pour les sourds

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France Culture mène grand tapage pour annoncer le 23e numéro de sa revue Papiers, sorte de mook (qui est lui-même un genre de) reprenant certaines interventions diffusées à l'antenne. Agrémentée des portraits photographiques des intervenants, Papier nous mène donc où la rédaction de la maison de la Radio nous avait laissé. C'est plaisant. Un genre de mise au net des paroles émises, une inscription en dur des paroles envolées.

Certes, le podcast, ce memento presque permanent, permet de relancer la balle en cas d'oubli ou d'absence devant sa radio - et c'est un luxe inouï que comprennent bien les anciens qui devait ou bien ne jamais entendre, ou bien se faire enregistrer sur cassette audio l'émission par une bonne âme de son entourage. (Autrefois, les enfants, lorsque Papa devait chasser le tyrannosaure pour vous nourrir).

Reste à savoir quoi entreposer dans ses Papiers. Il se peut que tous ne soient pas d'accord sur les choix effectués et les interventions retenues. Mais il faut bien choisir, il faut bien trancher. Et il faut bien faire un mook qui aie une chance de se vendre. La récente livraison s'intéresse ainsi aux "Nouveaux Marchés de la Croyance" (1). Quelques mois après l'élection de Macro, ça ne manque pas de sel. Plus loin Amélie Nothomb vit "une dictature de l'écriture absolue", tandis que Erik Olin Wright évoque les utopiques (on en a dit un mot ici même). Il y a aussi du doute dans l'art (tiens donc), de la douceur dangereuse (Claire Underwood), quatre pages de chronique, des interrogations sur l'existence ou non d'une internationale anarchiste, les pin-up des années 1950, la gastronomie selon Michel bras et la guerre de Troie à travers les propos d'archéologue, guide touristique, sociologue, prof de littérature et même de Katerina Fotinaki qui chante un très beau rebetiko tous les dimanches du côté de la Bastille.

Bref, finalement, Paroles, c'est France Culture pour les sourds. Ils ont beaucoup d'images en plus, en particulier les photos de Sandra Chen Weinstein.
Pas de chance ils doivent aussi se fader la mère Angot.



Papiers, n° 23
Editions Exils
176 pages, 15,90 €



(1) Le hasard veut que la revue Conférence lance un nouveau numéro dont le thème est identique. Serait-ce que la Nativité approchant le penseur se fait meuble ? Je veux dire qu'il ramollit ? On peine à croire que notre époque subisse une problème de croyance. Elle manquerait plutôt de convictions. Passons, c'est lassant ce gratouillage sans fin de la plaie de la bêtise et de la naïveté.



mercredi 13 décembre 2017

Juste avant l'effondrement (une alliance stratégie globale pour survivre)

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L'un des livres les plus passionnants du moment est signé Jean-Michel Valantin : c'est un essai de géopolitique dont la lecture devrait être recommandée par tous, et pour tous.
Le sujet est vite compris : les violences faites à la Terre sont aussi des violences faites à l'Homme, et aux règnes végétal et animal.
La question pourrait se décliner ainsi : Souhaitons-nous vivre les contre-utopies dont les écrivains et les cinéastes nous ont abreuvés ?
Jean-Michel Valantin nous fait le point, et c'est à la fois passionnant et révulsant. On va passer ici sur les détails de l'histoire, mais que l'on sache bien toutefois les deux ou trois choses suivantes qui sonnent parfois comme des paradoxes :
- les pirates de la Mer Rouge ne sont pas mauvais du tout pour la faunes locale ;
- l'armée américaine, malgré les gesticulations de son président, se prépare depuis 2004 aux évolutions climatiques et aux effets dévastateurs sur le territoire américain qu'ils induisent (ex. mode de propulsion des navires de guerre moins couteux en énergie) ;
- les très grands incendies qui ravagent la forêt américaine sont la conséquence de l'importation de grumes (et des animaux qu'elles contiennent) très rapide entre leur lieu de pousse et leur arrivée sur le sol américain (les bestioles n'ont pas le temps de mourir et prolifèrent donc en Amérique du Nord, tuant les forêts à une vitesse peu croyable) ;
- la Chine deale avec le Groenland pour s'implanter largement dans ses ports ;
- Le Passage du Nord-Est n'est pas un mythe, la preuve : l'URSS militarise à outrance le nord de son territoire ;
- La Chine a rétabli de multiples routes de la Soie pour s'approvisionner. L'aspirateur à matières est en route ;

On pourrait croire à lire cette liste que ce livre est une sorte de coffee table book recueillant des anecdotes éparses pour public "intéressé", ça n'est pas le cas du tout : ce livre est le fruit d'un long travail d'expert qui a compilé des données (essentiellement en langue anglo-saxonne) afin de nous permettre de comprendre ce que nous vivons sans toujours percevoir les effets conjugués de l'activité humaine et les conséquences de certaines prises de décision.
En particulier celle des Allemands pendant la guerre de 1914 de lancer dans l'atmosphère des gaz comme arme de combat. C'est pour Jean-Michel Valantin la véritable entrée de l'Homme dans l'anthropocène (définie comme le moment où la planète ne sert plus qu'à alimenter l'Homme et ses besoins). Cette transformation géopolitique pourrait nous mettre à terre.
En terre serait plus juste. car selon toute hypothèse, les difficultés terribles liées aux nouvelles conditions de fonctionnement de la planète devraient provoquer une "guerre mondiale de l'effondrement". C'est ce qu'envisage à moyen terme Jean-Michel Valantin sur la base des évolutions stratégiques en cours... si aucune alliance stratégique globale ne peut être trouvée pour atténuer les difficultés à venir, l'horizon risque de s'assombrir nettement. Et rapidement.
Le défi est immense mais la survie est au prix de cette alliance de l'Humanité contre les intérêts particuliers.
C'est brutal de vous apprendre tout ça au moment de découper la dinde, mais c'est comme ça.
La banquise nous en a déjà parlé, n'est-ce pas ?



Jean-Michel Valantin Géopolitique d'une planète déréglée. Le choc de l'anthropocène. - Paris, Le Seuil, 2017, 336 pages, 20 €


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