L'Alamblog

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mardi 4 août 2015

Sortie de La Peur (un film de Damien Odoul)

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Le film librement tiré par Damien Odoul du roman de Gabriel Chevallier est en passe de sortir. Vous pourrez le voir dès le mercredi 12 août.

Après avoir travaillé sur une adaptation des Gardiennes d'Ernest Pérochon, qui évoque le travail des femmes à l'arrière, Damien Odoul s'est tourné vers La Peur et a trouvé au coeur de la Grande Guerre décrite par Gabriel Chevallier, et dans la lignée de son film Le Souffle (2000), un étroit rapport au langage, quoique distendu, de ces hommes de troupe parfois analphabètes et incapables de saisir les ordres que leur donnent les gradés. Puis il fait le choix d'un "monde monochrome en contraste avec l’arrière, les villes enluminées, la nature et ses couleurs saisonnières. Le film est dans un « ton camouflé », sans être du noir et blanc. Au son, une symphonie de bruits et de silence, en mélange. Et l'effet giratoire que prennent les explosions dans le casque des Poilu." Et puis il y a du front la face "tranquille : la popote, une cagna, des artilleurs posant avec des masques à gaz, des corvées d’eau, un canon explosé, des ruines, un dirigeable dans le ciel... L'envers de cela, je l'ai trouvé, explique Damienl Odoul, dans les dessins du peintre et graveur allemand Otto Dix, que je connaissais déjà, mais dont j'ai vu en Belgique une exposition saisissante. Les croquis de Goya, dès qu'on évoque une guerre, sont aussi présents à l'esprit. Tout est là en ce qui concerne le cauchemar. Les films sur la guerre de 14, j'en ai vu. Ma référence, c'était plutôt la Syrie. Sur le tournage, je ne parlais que de Kobané, la manière qu'ont eue les combattants de construire des petites tranchées, de bricoler eux-mêmes leurs armes."


Des poux, des rats, des barbelés, des puces, des grenades, des bombes, des cavernes, des cadavres, du sang, de l'eau-de-vie, des souris, des chats, des gaz, des canons, de la crotte, du feu, de l'acier, voilà ce que c'est la guerre. Tout ça est une œuvre du diable !

(Otto Dix dans son journal de guerre.)


A l'exception de Patrick de Valette, qui incarne Ferdinand, une résurgence du Casse-Pipe célinien, tous les comédiens n'ont jamais apparu sur grand écran : Nino Rocher, Pierre Martial Gaillard, Théo Chazal, Eliott Margueron, Frédéric Buffaras, Jonathan Jimeno Romera, Charles Josse, Anioula Maidel, Miro Lacasse.
La Peur, un film de Damien Odoul. En salle le 12 août prochain.

Rappel : Gabriel Chevallier sur l'Alamblog

lundi 3 août 2015

Contre le prêt des livres (1923)

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Contre le Prêt des Livres

Je viens de publier un roman (ce n'est, hélas ! ni le premier ni le dernier) et j'ai offert un exemplaire à ma mère.
Or, l'autre jour, comme je venais la voir : "Nos cousins Z... sortent d'ici, me dit-elle. Je leur ai prêté ton livre, qu'ils voulaient lire."
Ma mère, en me racontant cela, croyait me faire plaisir... Et moi je lui ai répondu :
« Si nos cousins Z... tiennent absolument à lire mon bouquin, ils n'ont qu'à l'acheter. ils ne sont pas besogneux au point de ne pus pouvoir dépenser 6 fr. 75 que je sache ? Il faut comprendre, une fois pour toutes, qu'un écrivain vit de sa plume, qu'il n'a pour revenu que la vente de ses oeuvres, et que chaque fois qu'on prête un de ses livres, c'est une acheteur de moins, pour ce livre-là, que la personne à laquelle on l'a prêté.
« Si je vendais des tapis, ou des bijoux, ou de la charcuterie, ai-je dit encore à ma mère, tout le monde trouverait naturel que je ne donne pas ma marchandise à l'oeil ; personne ne songerait a venir me l' emprunter ? Eh bien ! mes livres, ce sont mes tapis, mes bijoux, mes victuailles : achetez-les - ou passez-vous en ! Je ne force personne à me lire : mais je veux que veux qui me lisent me paient - ou paient mon éditeur, ce qui devrait être la même chose.
« On m'objectera : cela fait de la réclame à un auteur, et surtout à un débutant, d'être lu, très commenté. Une personne à qui l'on a prêté un livre et qui ensuite va partout répétant, parmi ses relations, "Avez-vous lu ce volume ? Il est remarquable ! Il faut le lire..." peut parfois faire vendre bon nombre d'exemplaires... « Eh bien ! Non : ce raisonnement est piètre. D'abord il n'est pas dit que la personne en question en parlera tant que cela du roman : il n'est pas dit ensuite qu'elle l'aura bien compris et fort goûté ; il n'est pas dit qu'elle n'en détournera pas son monde. Et puis, pour la publicité, c'est à l'éditeur de s'en occuper. N'empiétez pas sur son rôle. Vous ferez moins bien que lui.
« Enfin, dans votre intérêt propre, quelle rage avez-vous de prêter des livres ? Tenez-vous donc si peu à votre bibliothèque ? Ne savez-vous pas que, neuf fois sur dix, les livres prêtés ne sont jamais rendus ? » .
..
Mais cette argumentation, dont j'accablais ma pauvre mère, devrait se transformer en législation prohibitive dans bien des cas. Si les auteurs étaient tant soit peu soucieux de leurs intérêts les plus immédiats, le commerce du prêt des livres serait interdit - au nom même de la liberté !
En effet, contre des actes individuels, rien à faire : vous ne pourrez jamais empêcher Mme Une Telle de prêter un volume à M. Un Tel.
Mais vous pourrez fort facilement empêcher cette petite boutique, installée dans cette petite rue, de trafiquer de cette manie et de s'enrichir - j'ose dire : frauduleusement - aux dépens et de l'éditeur et de l''auteur (lequel est toujours, en fin de compte, le plus à plaindre).
En, effet, dans cette petite boutique, que fait-on ? On achète — à bon compte, avec toutes les remises possibles — tous les livres a succès qui paraissent. Et puis on a des abonnés ("Abonnements de lectures", lit-on sur l'enseigne) ! ces abonnés paient cinq ou six sous, dis sous peut-être, pour lire, quand ils veulent, le livre qu'ils veulent (pourvu qu'il ne soit pas "en main" - Or, si le tenancière de la boutique prêt seulement trent fois un livre, à trente abonnés de dix sous : le livre lui rapporte quinze francs (un livre qu'elle n' pas payé cent sous...°. Elle a déjà dix francs de bénéfice. (Et un livre prêt trente fois seulement, c'est rare : c'est un minimum !)
Or, pendant qu'elle a réalisé ces dix francs de bénéfice, qu'est-ce que l'éditeur, et par conséquent l'auteur, ont gagné, eux ? Rien du tout. Ils on vendu un volume, - un seul - à la prêteuse (soit, pour l'auteur, environ cinquante centimes de bénéfice !) et ils ont perdus l'espoir d'en vendre un seul autre aux trente "abonnés" de la boutiquière.
Celle-ci ne pratique-t-elle pas une spéculation illicite - aux dépense de celui qui a engagé un capital dans le lancement d'une œuvre - et aux dépens de celui qui l'a conçue et écrite ?
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..
Vous me direz : « Alors, il faut également supprimer les bibliothèques publiques, où l'on peut lire les livres sans les acheter ? »
Mais je vous répondrai : « Non. Erreur. Le cas n'est pas le même !
« En effet : d'une part tous les romans ne sont pas dans toutes les bibliothèques. Ils sont tenus d'être envoyés à la Nationale, et c'est tout. S'ils se trouvent à Sainte-Geneviève, à l'Arsenal, ou ailleurs, en province, c'est que l'auteur et l'éditeur l'ont bien voulu.
« D'autre part, on est plus certain que les lecteurs qui vont demander un ouvrage à l'une de ces bibliothèques publiques sont des indigents, des gens qui ont besoin de vous lire et que ne peuvent vous acheter. Donc : public intéressant.
« Enfin, et c'est l'argument essentiel : dans les bibliothèques. on ne fait pas payer le lecteur, on ne réalise pas un bénéfice dont sont frustrés les véritables parrains d'une œuvre : celui qui l'a conçue et celui qui l'a lancée. La bibliothèque publique est gratuite. Personne, contre elle, n'est donc fondé à protester qu'elle lui porte tort.
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En résumé, nous voudrions : 1° Que les particuliers sachent bien que, lorsqu'ils prêtent un livre ils en mécontentent - et lèsent - toujours l'auteur !
2° QUe la Société des Auteurs, d'une part, que le Syndicat des éditeurs, d'autre part, veuillent bien s'ocuper le plus tôt possible d'obtenir, par un moyen légal, que soit empêch le trafic des "abonnements de lecture", si préjudiciable à l'industrie du livre et aux producteurs intellectuels de ce pays - dont la situation, par ces temps de vie chère, n'est déjà pas si florissante !

Jean-Michel Renaitour

Floréal, 27 octobre 1923


Jean-Michel Tournaire, dit J.-M. Renaitour, né et mort à Paris (1896-1986), fut député de l'Yonne de 1928 à 1942. Il est l'auteur d'une floppée d'ouvrages.

dimanche 2 août 2015

De la pétrification et de son usage

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Tandis qu'aux rayons dardés par le soleil puissant, tu fonds à vue d'oeil, Alamblogonaute que tu es, jette donc un oeil et le bon, sur cette production de L'Oeil d'or, justement, de la traductrice Anne-Sylvie Homassel et de la graveur Sarah d'Hayer réunis : Examen critique de la pétrification.
Ce roman américain de 1931 intitulé outre-atlantique The Night Life of The Gods met en scène dans la grande tradition loufoque anglo-saxonne - on est à des lieux d'Ambroise Bierce - une folle équipe d'un inventeur explosif ayant trouvé la solution pour pétrifier à sa guise son entourage. Entouré d'une kyrielle de personnages folichons, il en vient à "réveiller" les dieux pétrifiés par la statuaire, et ce pour le plaisir de tous.

Neptune, à qui la présence de spectateurs en si grand nombre agréait fort, faisait de son mieux pour les distraire. Le clou du spectacle consistait à flipper le long du sol incliné de la piscine, et à freiner avec ses pieds en bas de la pente. Ce numéro grotesque et infantile était indigne d'un dieu barbu, mais Neptune en était à ce stade de l'ivresse auquel tout semble d'une irrésistible drôlerie.

Dans une ivresse presque ininterrompue, Thorne Smith (1892-1934), l'auteur de Ma Sorcière bien-aîmée a convoqué une femme leprechaun et son père, une nièce callipyge, un chien idiot, quelques policemen, divers représentants de la bourgeoisie locale et quelques dieux de l’Olympe pour mener une satire sociale aussi trépidante que décillante sur les capacités de la pétrification - dont les usages criminels, sociaux, familiaux ressortent d'une avancée caractéristique dans le domaine des rapports humains (et divins) et de la capitalisation. Et sur ce point, la présence d'une jolie korrigan n'est qu'un atout supplémentaire.
Dans la grande tradition burlesque, Thorne Smith sera donc, avec l'inévitable Gerald Durrell, notre ferme conseil du jour pour un été jovial. La traduction a paru en 2010, certes, mais la fraîcheur de l'opus étonnera tout nu chacun. Il faut croire que les illustrations et le génie particulier de l'auteur ont eu cette autre capacité de rendre insubmersible - ou diluable, forcément - ce bloc de texte à la fois dur comme un chef-d’œuvre et souple comme une œuvre populaire.

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Quelques extraits pour ceux qui manqueraient de foi :

Il ne peut plus attaquer du tout, fit Hawk, assez content de lui.
- Qu'est-ce que vous lui avait fait ? Couic ? En tout cas, vous êtes en train de m'achever.
- Non, je ne l'ai pas tué, l'animal. Je l'ai pétrifié.
- Comment avez-vous fait votre coup ?
- Facile. Vous voulez voir ?
(...)
Ce n'est pas la bande que nous recherchons, leur dit-il. Cette fichue bagnole est remplie de statues abandonnées. – Sans blague ! dit un deuxième officier. C’est pas net, cette affaire. Ça ne peut pas être des statues, ces trucs. Y sont tous assis. – Y pas de loi qui empêche les statues de s’asseoir, répliqua un troisième policier qui se souvenait de ses manuels d’école. Y a des Vénus accroupies, des Mercure volants, des faunes qui sautent dans tous les sens et des tas de trucs dans le genre. – Ouais, et ceux-là, ce sont des Automobilistes Assis ? fit le deuxième policier, sarcastique. – Je ne dis pas ça, mais ils pourraient avoir été volés dans un jardin, non ? fut la suggestion suivante, des plus impro- bables. – Vu leurs bobines, j’aurais tendance à penser que c’est plutôt dans un cimetière et qu’ils souffraient tous d’une crise de crampes aiguë. – Vous avez déjà entendu parler d’un cadavre qui a des crampes, vous ?



Thorne Smith Examen critique de la pétrification. Traduit de l'américain par Anne-Sylvie Homassel - Gravures de Sarah d'Haeyer. — Paris, L'Oeil d'or, 304 p., 20 €

samedi 1 août 2015

La statuomanie

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A propos de la question Illuminations/Nouveau/Rimbaud, ce contre-point du 1er mars 1923, issu de la rubrique Hommes et choses d'hier et d'aujourd'hui de John Grand-Carteret, qui ravira tous les vacanciers qui, peu ou prou, se rendront compte que les ravages de statuomanies ne sont pas pires que ceux du "1 % culturel", cette plaie de la voie publique.



La statuomanie dans la réalité, dans la presse et dans l'image
Un Antistatuomane : Théodore de Banville



Il a été beaucoup écrit sur les statues ; on s'est souvent élevé contre ce qu'on a appelé avec raison la statuomanie, maladie redoutable qui ne nous est point absolument particulière, car elle sévit un peu partout, mais qui, cependant, semble avoir exercé ses ravages tout principalement en notre beau pays de France.
En elle-même, la statufication est une chose parfaitement louable; c'est un geste qui se conçoit fort bien ; c'est le maintien, à travers les siècles, d'un privilège jadis réservé aux dieux, accordé plus tard aux empereurs, aux rois, aux grands capitaines, puis aux esprits supérieurs, à ceux qui furent considérés comme de grands génies. Malheureusement, à notre époque de vulgarisation intense, on ne s'est plus contenté d'accorder les honneurs du bronze, du marbre, à quelques rares personnalités hors de toute discussion, on a prétendu immortaliser jusqu'à ces figures de second plan qui constituent ce qu'on appelle les célébrités du jour, et cela, principalement, dans le domaine de la politique, un domaine toujours sujet à caution, où les emballements irréfléchis sont souvent suivis de déballements non moins rapides.
En Un siècle, la maladie s'est étendue et aggravée dans des conditions telles que notre cité — pour parler seulement de Paris — qui, à la fin du Second Empire comptait sur la voie publique que dix statues voit aujourd'hui ses rues, places et carrefours encombrés de plus de 400 monuments élevés trop souvent, faut-il le répéter, à des gloires souvent éphémères et quelquefois parfaitement contestables. Contre cet abus de l'immortalité sanctionné par l'administration, il y a longtemps qu'on s'est insurgé. Un savant historiographe, M. G. Pessard, publia, il y a quelques années, dans la Bibliothèque du vieux Paris, une brochure des plus instructives,. Les journaux ont ouvert des enquêtes, ont demandé à leurs atelier de se prononcer sur la valeur ou l'intérêt de telles statues. Excelsior, entre tous, posa la question suivante te : « Si une loi intervenait déclarant que vingt seulement des statues qui se dressent dans Paris sont à conserver, lesquelles choisiriez-vous ? Mais, brochures ou articles de polémique, rien encore, jusqu'à ce jour, n'a pu enrayer le mal. Toutefois, le cri d'indignation qui s'est fait entendre dans la presse, cette vérité répétée à plusieurs reprises : Assez de statues ! Trop de statues ont eu cet excellent résultat de rendre le Conseil municipal attentif : s'occupant de la question, nos édiles ont bien voulu reconnaître que la voirie parisienne se transformait peu à peu en une vaste galerie de redingotes en marbre, et que ce vêtement, même lorsqu'il flotte largement au vent, soulevé par le geste conquérant de son porteur, donne trop facilement au personnage ainsi figuré l'aspect d'une « réclame parlante » pour tailleur, à laquelle il ne manque, pour être tout à fait au goût du jour, que le classique : Oui! mais la mienne habille mieux! — Oui, mais la mienne est de coupe meilleure ! Et sagement, très sagement, les conseillers parisiens décidèrent de mettre un frein à la fureur de ces modèles ambulants émettant tous la prétention d'offrir au public des vêtements de coupe irréprochable. Mieux encore. Cette discussion a eu l'excellent résultat de faire décider par nos édiles que, désormais, les « proposés pour la statufication » auront à faire un stage de dix ans avant de pouvoir se mettre sur les rangs, et qu'un emplacement ne sera accordé à leur socle que sur le vu d'une maquette à grandeur d'exécution.
Peut-être cette déclaration de guerre aux redingotes marmoréennes paraîtra-t-elle quelque peu injuste alors que nos statufiés ne sauraient plus apparaître sur les places publiques autrement que revêtus de leur costume habituel. Heureusement, du reste, pour l'esthétique générale, car on ne se représente guère en Hercule de plein air des Gambetta, des Jules Ferry, des Waldeck-Rousseau, des Thiers, des Broca, des Fourier. Mais peut-être aussi aura-t-elle pour conséquence d'amener les statuaires à la recherche d'une enveloppe corporelle plus esthétique, tout en restant conforme aux principes vestimentaires de notre époque.
Tout cela, malheureusement, c'était l'avant-guerre. Et voici que maintenant, conséquence de nos cinq années de luttes et d'horreurs sans nom, la question se pose à nouveau et la statuomanie réapparaît triomphante. Le Conseil municipal vient, en effet, de décider l'érection de trois monuments nouveaux. Si bien que, au moment où l'on commençait à vouloir, sagement, enrayer la propagation des brevets d'immortalité, en bronze ou en marbre, sur la voie publique, surgissent, nombreuses, pressantes, s'appuyant sur ces deux sentiments irrésistible; patriotisme, héroïsme, les demandes d'immortalité pour les faits mémorables ou les actions d'éclat de la grande guerre.
A la redingote bafouée, ridiculisée du civil, succède, triomphante, la capote victorieuse du poilu. Comment faire face à ce nouvel ennemi. Et combien sage, quand on assiste à ce débordement sculptural, nous apparaît le Second Empire qui, sans protestations aucunes, pouvait, lui, couvrir la France de monuments aux grands généraux et aux grandes victoires de l'épopée impériale. Pourquoi donc sa sagesse, sa discrétion ne nous serviraient-elles pas d'exemple ? Et faut-il, après avoir imposé un temps d arrêt à la statuomanie des politiciens et des tribuns, se voir envahi par la statuomanie du Souvenir, si respectable que puisse être son principe.
La statuomanie ! c'est, je l'ai dit, tout une littérature, et l'on peut ajouter, fertile, souvent, en incidents pittoresques; nombre de personnages illustres, ou simplement célèbres de leur vivant, eurent en effet, une fois coulés en bronze, d'amusantes péripéties : il en est qui se promènent encore à 1a recherche d'une place stable; il en est qui, par l'entremise de leur Comité, ont intenté des procès à la Ville ; il en est qui, mis à l'abri des regards Indiscrets, par l'entourage d'une vaste palissade, se trouvent ainsi séparés du monde vivant, alors que d a très emmagasinés en un de ces fameux dépôts de l'Etat si bien qualifiés cimetières pour grands hommes, ayant cessé de plaire, attendront des temps meilleurs qui ne viendront peut-être jamais. Or a vu des statues baladeuses; on a vu des statues s'effriter. Il en est même qui furent volées. Et comme si ce n'était pas assez des grands hommes en chair et en os, pour faire travailler les sculpteurs, on imaginé, inventé, forgé de toutes pièces, des grands hommes fictifs. L'histoire a déjà enregistré, dans cet esprit, un incident comique qui amusa tout Paris.
La statuomanie ! On pense bien que l'image ne se fit point faute de s'amuser, de s'esbaudir aux dépens des personnages ainsi statufiés dans tous les coins, dans toutes les villes du monde, points de repère pour permettre aux étrangers de se reconnaître leurs courses à travers les capitales, ou points de ralliement pour certains représentants de la gent ailée. En France, en Allemagne, en Italie, en Hollande, en Suisse, en Autriche, partout, les statues se sont prêtées aux joyeuses fantaisies du crayon ; partout, on les a animées, on leur a fait prendre part aux événements du jour, on les a fait descendre de leur piédestal. Combien de fois caricaturistes et chansonniers ne font-ils pas descendre de son son cheval, le bon roi Vert-Galant, doyen de nos statufiés ? On les a fait se pencher, prêter l'oreille aux conversations des vivants ; quelquefois même on les a déboulonnées pour les remplacer par un nouveau venu, concurrent ou ennemi.
Après les événements de 1871, lorsque l'Assemblée vint se fixer à Versailles, le Grand Roi de bronze avec son état-major de statues, entra à nouveau dans l'histoire. Toute une imagerie amusante prit naissance sous le crayon de nos dessinateurs, Cham, Draner et autres. Statues voyageuses pour cause d'expropriation publique; statues servant de poste à la telégraphie; statues placées sur le haut des toits en guise de tuyaux de cheminée; statues ouvrant leur piédestal à toutes espèces de commerce; statues-guerite ou bureau d'omnibus; on a pu voir tout cela sous le crayon irrévérencieux de nos caricaturistes. Rabier ne nous a-t-il pas montré certaines statues donnant aux foules la, contagion du baillement, la contagion de l'ennui, la contagion du geste emphatique et du verbe.
Statues à des grands hommes souvent ignorés du public ! Cette légende d'une lithographie de Charles VernIer, consacrée à l'érection du buste de Watteau (Charivari, 1866), est particulièrement significative.
Et les images du Charivari, ici reproduites, monteront qu'il y avait quelque intérêt à rappeler que, dès l'origine de ce mouvement qui devait arriver à l'état aigu actuel, c'est-à-dire dès le règne de Louis-Philippe, si favorable à la bâtisse, au commerce des maisons et des statues, les humoristes du jour ne se sont pas fait faute de ridiculiser cette fabrication à jet continu de grands hommes en bronze ou en fer-blanc. Pour breveté pour les grands hommes ! Four à brioches !
Il est toutefois des exceptions; il en est une surtout, doublement précieuse au moment où l'on vient de fêter le centenaire de la naissance d'un poète exquis qui n'a qu'un buste, et qui, cependant avec son veston de velours, avec son béret de soie, légendaire, se fut admirablement prêté à une statue bien moderne sans redingote.
C'est de Théodore de Banville que j'entends parler, de Banville dont l'image glorieuse sera toujours précieuse aux raffinés, de Banville qui — fait tout au moins curieux à noter — se déclara à maintes reprises contre la "statuomanie".
Que dire de plus ?

John Grand-Carteret
Floréal, 1er mars 1923.


Et demain, un billet relatif à un véritable roman statuaire...


Illustration : le palais du facteur Cheval vu par Draco Semlich (© 2015)

mercredi 29 juillet 2015

Les couvertures du siècle dernier (LIX)

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Pierre Manoury Joinul Chanson des cartons chics. — Editions Garrandès, date incertaine.


mardi 28 juillet 2015

Nouveau grand jeu de l'Alamblog

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Cette porte est celle de la maison d'enfance d'un écrivain français. Lequel ?

Le premier alamblogonaute qui répondra à la question remportera un exemplaire d'Aubervilliers de Léon Bonneff.

Résultat du jeu le 10 août.



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dimanche 26 juillet 2015

Tibet day

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On pousse plus loin ?



samedi 25 juillet 2015

Et maintenant les avions eux aussi font la gueule...

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vendredi 24 juillet 2015

Le Préfet maritime va faire un tour...


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jeudi 23 juillet 2015

La typographie au XIXe siècle (Laucou et consorts)

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A l'heure des congés payés, il n'est pas inutile de rappeler, comme l'explique christian Laucou, que le XXe siècle aura été pour la typographie le siècle de la dématérialisation, et que le XXIe sera sans doute celui de la déprofessionnalisation.



Jacques André et Christian Laucou Histoire de l'écriture typographique. Tome III : Le XIXe siècle française.. Préface de Didier Barrière. — Paris, Atelier Perrousseaux, 383 p.-pl., 44,50 €

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