L'Alamblog

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mercredi 22 avril 2015

D'étonnantes idées parfois...

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Les classiques Garnier, maison productive s'il en est, spécialisée dans l'édition académique en impression numérique à destination des bibliothèques universitaires, lancent sous la houlette de Sandra Boehringer et Eric Bordas, parce qu'on ne peut guère user d'une autre formule, une collection destinée à recueillir des ouvrages littéraires libres de droits dont le sujet est l'homosexualité (nous allons vous donner la liste, ne pleurnichez pas).
L'initiative est belle, très utile, on applaudit des deux mains car il y a en effet corpus à monter comme l'a démontré Patrick Cardon depuis 1987 avec ses éditions GayKitschCamp où de nombreux textes de très bonnes factures ont d'ores et déjà parus.
L'ensemble annoncé par Garnier est significatif et profus, les huit premiers titres très appétissants et assez variés pour démontrer que le champ est vaste des possibles en la matière. Cependant l'enthousiasme décroît forcément lorsqu'on découvre le titre de la collection : "Sodome et Gomorrhe"... Si ne nous échappe pas certaine référence (apparemment obligée), ce choix a un fumet bien particulier qui, nous semble-t-il, ne coïncide pas du tout avec cet affiché souci de la "contextualisation historique des discours de la fiction". Et pourquoi pas "La porte étroite" tant qu'on y est ?

Pour autant, voici la liste des titres prévus :
Adolphe Belot (1829-1890) Mademoiselle Giraud, Ma femme
Armand Dubarry (1836-1910) Les Invertis. Le Vice allemand
Joseph Méry (1797-1866) Monsieur Auguste
Henri D'Argis Sodome, préface de Verlaine
Jean Binet-Valmer (1875-1940) Lucien (Flammarion, 1929)
Marcel Guersant Jean-Paul (éditions de Minuit, 1953)
René Maizeroy (1856-1918) Deux amies (V. Havard, 1885)
Gabrielle Réval (1869-1938) Les Sévriennes (P. Ollendorff, 1900)


mardi 21 avril 2015

De tout (un peu)

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C'est l'arrivée du steamer du capitaine Uluspecski, un transport d'assez joli tonnage, qui a été cause de tout. Créee par sa vitesse d'approche un peu... fluide et le ressac, une lame est venue frapper le wharf avec une violence inhabituelle. Et avec lui le préfet maritime et son clavier, lequel lui fut arraché des mains et connut enfin les joies de la baignade. Le temps qu'un plongeur parvienne à récupérer l'engin (le port est assez profond à cet endroit précis) et que l'on réchauffe l'appareil avec un sèche-cheveux, pensez bien que la semaine était passée. Par bonheur, il s'agit de matériel robuste qu'un peu d'eau salée n'impressionne pas.
Voilà, à notre dam, l'explication de ce silence presque inaperçu. Seuls les plus soupçonneux des alamblogonautes ont conçu l'idée que la fièvre bonneffienne de ces jours n'était pas dû qu'au seul hommage de la réédition présente (aux éditions L'Arbre Vengeur) d'Aubervillers (un chef-d'oeuvre du siècle dernier, soit dit en passant). Ils avaient raison.
D'ailleurs, en cette saison où fleurissent les catalogues à prix marqués des libraires d'ancien (c'est l'approche du Salon du livre ancien au Grand-Palais qui provoque cette effervescente floraison), mille petites choses vous étaient destinées qui ont fini chez les mérous. Restent toutefois quelques très bonnes nouvelles. Tout d'abord, les libraires Patrick Fréchet, Anne Lamort, Pierre Saunier, Jérôme Doucet (nous allons évoquer sous peu deux de ses propres publications sous peu), et d'autres encore, provoquent et la curiosité et l'avide convoitise. Songez un peu que s'offrent sur leurs catalogues :
- chez Anne Lamort : des livres de Caraciolli, René Le Pays; Joseph Delaroa (son surnuméraire facétieux) ou Pierre Chaine (Les Mémoires et les Commentaires de Ferdinand dans un état peu courant) ou encore Gegout et Malato dans leur Prison fin de siècle de 1891, etc. ;
- Chez Pierre Saunier un bel ensemble de romans dévêtus de Jean Larocque (couvertures conservées), un dessin de Tromelin et un album photographique de 62 dessins du même, Les Intermèdes de Talloires de Ghika, La Danza macabra europea d'Alberto Martini, etc. ;
- Chez Patrick des raretés variées d'après-guerre (avant-garde, patatruque et surréalisme révolutionnaire), etc.
Bref, nous nageons dans les notices alléchantes.
Pour que la frustration ne s'installe pas, cet extrait des Mémoires d'un rat de Pierre Chaine qui nous offre d'indiquer que, sous peu, c'est-à-dire en septembre, sortira sur grand écran grâce au Pacte, La Peur de Gabriel Chevallier, un film de Damien Odoul où figurera par emprunt un Ferdinand également. Odoul est le réalisateur du Souffle (2000) et de nombreuses autres choses. On n'a qu'un hâte : voir ce film.

"Ma prison fut placée sur la banquette de tir et je fus exposé sur ce pilori aux outrages des soldats. Les uns me piquaient avec la pointe de leur baïonnette, poussant des rires de triomphe quand ils m’avaient arrachés des cris de douleur et de rage. D’autres tiraient ma queue qui, bien qu’écourtée par les batailles, sortait quand même entre les barreaux. Il se trouva naturellement un mauvais drôle pour m’inonder de son urine car la vessie chez les hommes est une inépuisable source de plaisanterie." (Pierre Chaine, Les Mémoires d'un rat, 1917)


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dimanche 19 avril 2015

L'abruti, homme de lettres

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L'abruti, homme de lettres

Celui-là est triste. Il écrit des correspondances pour les journaux de la province et de la Belgique. Les journaux belges sont à peu près son unique bonheur. On ne les voit jamais, seulement il a le plaisir au café où il fait sa copie, de montre à quatre buveurs d'absinthe les mots incendiaires qu'il expédie tracés en encre bleue sur papier pelure d'oignon.
Son aspect est celui d'un sous-officier retraité devenu juif de Francfort. Il a la moustache du hussard de Bercheny et la lévite de l'usurier de la Judengasse. Il n'est pas sans jouir d'une certaine notoriété. Il est légendaire et sa pipe aussi. Il possède même un sosie - ce qui constitue dans le monde des lettres, un honneur insigne. Ce sosie, ancien vicaire du dieu Courbet, rédige en chef des journaux bulgares, et porte même lévite, mêmes moustaches, même pipe.
Il sait le caboulot qui ouvre le premier, et celui qui ferme le dernier. A trois heures de l'après-minuit, il se tue lui-même. Vers une heure il traîne chez Brébant : Les passants lui font' monter1 l'escalier du souper. Les filles du Casino le tutoient, il les amuse.
Il a pour monomanie de tout connaître depuis vingt ans. Parlez-lui d'un enfant qui vient de naître, il vous dira :
- Je le connais depuis vingt ans !
Ce caractère sera probablement très commun dans une vingtaine d'années, - ou plutôt dans une dixaine, - en tenant compte de la rapidité avec laquelle hommes et choses vieillissent. Car on voit de tous côtés des jeunes gens faire les métiers réservés d'habitude à ceux pour qui il n'est plus d'avenir.
Je ne le dis pas seulement pour les articles biographies, pour les nécrologies, - qu'on ne devrait faire que pou s'habituer soi-même à mourir, - pour les ouvrages de ciseaux auxquels on aspire comme on pourrait aspirer à une beau drame.
Les jeunes gens font des dictionnaires, des relations de voyage, des compilations, des monographies de la ville de Sedan pendant l'année 1549, et surtout, pire que tout le reste, des échos de Paris.
L'Écho est un des abrutissants les plus actifs; si on en doute; qu'on veuille regarder la situation de l'échotier.
A des époques à peu près aussi reculées que le règne de Louis d'Outremer, l'écho a pu être amusant, puisqu'il était rare. Considération vitale pour lui, il n'y avait pas de petite gazette quotidienne, et les grands journaux ne s'occupaient pas de commérage en dehors de la politique. Un homme un peu au fait des coulisses de Paris, était en mesure d'amuser ses contemporains une fois par semaine.
Il n'en est plus ainsi. Le cancan règne dans les journaux comme dans les vaudevilles. Les coulisses intéressent bien plus que la scène, et je ne comprends pas qu'un directeur intelligent n'ait pas encore imaginé une salle de spectacle double, l'une devant, l'autre derrière le théâtre. On paierait plus cher dans la seconde. Il arrive donc que grands et petits journaux quotidiens publient avec Ja rapidité d'un feu de file :
« M. Blum a passé la veille au soir, par un temps serein, sur le boulevard des Filles du Calvaire.»
Jugez les indiscrétions que peuvent commettre les échotiers hebdomadaires. Ils n'en essayent. même pas. Ils rassemblent tristement les journaux de la semaine et les dépouillent. Le résumé - le même pour tous, - devient un livret sur lequel ils composent leur petite cantate. La chanson étant la même, les airs ont du mal à ne pas être les mêmes et ces messieurs sont forcément beaux esprits, en cela qu'ils se rencontrent souvent.
M. Timothée Trimm confère à la salle Valentino.
L'échotier naïf raconte que M. Joseph Prudhomme s'est retiré fort édifié, et a recommandé à son jeune fils la fréquentation quotidienne de cet établissement instructif, qu'il avait d'abord pris pour un rendez-vous d'hétaïres.
L'échotier malin dit qu'un monsieur myope a cru, par la voix de l'orateur, assister à une séance de mademoiselle Esther Sezzi.
L'échotier humoristique : M. Trimm a terminé son discours par une brillante séance de prestidigitation, où il a fait jaillir du fond de son petit chapeau, deux cent mille numéros du Petit Journal, gracieusement distribués au public par M. Millaud, costumé en postillon.
L'échotier sournois loue M. Trimm du courage qu'il a déployé en ne se laissant pas déconcerter par la bordée de sifflets qui l'ont assailli - si injustement, - car jamais M. Trimm n'a eu plus d'esprit:
L'échotier sauvage requiert l'application des articles du code pénal relatifs à l'assassinat prémédité.
L'échotier blasé en sort de son tiroir une qui est toujours très bonne :
M. Trimm voulant reprendre haleine, remue consciencieusement un verre d'eau sucrée : lorsque le sucre est bien fondu, un auditeur placé au premier rang s'en empare, et vide le contenu en s'écriant : C'est pour une dame !
J'ai remarqué qu'en fait de plaisanteries sur les orateurs, celle du verre d'eau ne manque jamais son effet. L'orateur est quelquefois supposé hydrophobe : d'autres fois, il avale le sucre et se sert de l'eau pour se laver les mains, ou bien il demande si l'administration ne fournit pas l'absinthe. C'est le verre intarissable.
La charge est plus facile que la raillerie, l'engueulement que la critique, et la cascade que le mot. L'exagération est plus facile que la vérité, que l'humain. Aussi pastichera-t-on bien les hyperboles des théogonies hindoues, tandis qu'on pastichera très mal une Nuit de Musset. Les excursions dans l'absurde ne sont permises qu'à des esprits très délicats, qui sont sûrs d'en revenir. Un journaliste habitué de la loge infernale, imprima un jour que le personnel féminin du foyer de la danse était un corps de balais. Le lendemain un échotier annonçait que le gouvernement maintiendrait la subvention de l'Opéra, à la condition expresse que ces dames se mettraient journellement a la disposition, des cantonniers, afin d'éviter à la ville l'entretien onéreux du matériel qu'elles sauraient si avantageusement remplacer.
Je préfère les bons Wurtembergeois qui n'ont rien compris, se racontent sur le boulevard qu'un journaliste a appelé les danseuses corps de plumeaux, rient aux éclats et trouvent le mot très drôle.




Hector de Callias Les Mirages parisiens. - (Paris), (s.n.), 1867, p. 4-sq.



samedi 18 avril 2015

Une des dernières lettres de Léon Bonneff

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Une des dernières lettres de Léon Bonneff

L'annonce de la mort de notre ami Léon Bonneff a valu à l'Humanité de nombreux témoignages de sympathie. Une de nos lectrices, institutrice en Dordogne, a eu la délicate pensée de nous envoyer :la dernière lettre que Bonneff lui écrivit. Et voici, sans y rien changer, le texte de ce court billet :
̃« Un bon et fraternel baiser avant de partir, chère Marie. Maurice a rejoint Châlons-sur-Marne dès le second jour, plein de gaîté, d'entrain, de courage, heureux. Oui, heureux de participer à cette guerre de libération contre les barbares. Je pars dans trois jours. Et tous nous reviendrons, tous, vous verrez, vos frères, et nous ! Et si notre chère Marie pleure, ce sera de joie, de la grande joie de nous revoir tous. Au revoir, au revoir, au revoir. »
En même temps que cette lettre qu'on ne peut lire sans avoir le cœur serré, notre correspondante recevait de Maurice Bonneff une carte qui contenait ces mots « Souhaitons de nous retrouver, mais souhaitons par-dessus tout que notre France, soit victorieuse. »
Ces simples lignes, de l'un et de l'autre, ne suffisent-elles pas pour faire, juger comme ils le méritaient ces hommes d'élite, ces vrais socialistes et ces parfaits Français ?
« Bonté, sensibilité, fierté un peu farouche, droiture, courage, tout cela était leur », dit une autre lettre en parlant des frères Bonneff. C'est la vérité.
Mais ce qu'on ne dira jamais assez, c'est l'excellence de leur œuvre sociale. Avec raison le Fîgaro rappelait hier les Marchands de Folie, ce livre éloquent et terrible. Et par l'intermédiaire de son trésorier, la Fédération ouvrière antialcoolique nous a dit quel chagrin ses adhérents éprouvaient de la disparition des fidèles collaborateurs de son journal le Réveil du Peuple.
De tous les côtés ce sont des mêmes hommages que nous viennent les douloureux échos.


L'Humanité, 15 janvier 1915, page 1.

jeudi 16 avril 2015

Mort de Léon Bonneff (1914)

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Mort de Léon Bonneff

Il y a deux jours que la nouvelle nous en avait été annoncée, mais elle était imprécise, et nous nous attachions à son imprécision pour espérer encore Mais ce doute que nous voulions garder ne nous est. hélas ! plus possible : notre ami et collaborateur Léon Bonneff n'est plus. Une balle allemande a, devant Toul, triomphé de son loyal courage. Atteint au ventre, il avait été transporté à l'hôpital de Toul, et une lettre énue d'un de ses chefs nous a montré en quelle estime il était tenu par eux.
C'est que Bonneff était de ces nombreux socialistes partis pour la guerre avec la haine de la guerre, mais aussi, et à cause de cette haine même, avec la ferme volonté de pousser « jusqu'au bout » l'accomplissement du devoir librement accepté !
« Plein de sérénité », nous disait, pour résumer son état, une des lettres qui nous sont parvenues après son transport à l'hôpital. Et c'est bien cela ! C'est bien ainsi que nous nous le représentons, franc, le regard droit, dans la besogne à poursuivre, et. puis ensuite, résigné et calme, avec l'approbation de sa haute conscience.
Léon est mort. et le tourment de ses derniers jours a été que son frère Maurice, parti avant lui et dans un autre régiment, est porté disparu depuis plus de trois mois ! « Où est mon frère ? qui me donnera des nouvelles de mon frère ? » nous écrivait-il ces jours derniers. Hélas !
Et voilà ! Maurice Bonneff disparu ; Léon Bonneff le ventre troué, mort. Et c'est ainsi chaque jour. D'autres Bonneff, d'autres braves cœurs, d'autres frères tendrement unis, sont emportés dans l'atroce tourmente !
Notre douleur du moment s'accroît de toutes celles dont elle n'est qu'un exemple. Les larmes se sèchent, et on se prend à n'écouter plus que les voix qui soufflent les courroux généreux et les inexpiables haines !


L'annonce de la mort de notre ami Léon Bonneff a valu à l'Humanité de nombreux témoignages de sympathie. Une de nos lectrices, institutrice en Dordogne, a eu la délicate pensée de nous envoyer la dernière lettre que Bonneff lui écrivit. Et voici, sans y rien changer, le texte de ce court billet :
« Un bon et fraternel baiser avant de partir, chère Marie. Maurice a rejoint Châlons-sur-Marne dès le second jour, plein de gaieté, d'entrain, de courage, heureux. Oui, heureux de participer à cette guerre de libération contre les barbares. Je pars dans trois jours. Et tous nous reviendrons, tous, vous verrez, vos frères et nous ! Et si notre chère Marie pleure, ce sera de joie, de la grande joie de nous revoir tous. Au revoir, au revoir, au revoir. »
En même temps que cette lettre qu'on ne peut lire sans avoir le coeur serré, notre correspondante recevait de Maurice Bonneff une carte qui contenait ces mots : « Souhaitons de nous retrouver, mais souhaitons par-dessus tout que notre France soit victorieuse. »
Ces simples lignes, de l'un et de l'autre, ne suffisent-elles pas pour nous faire juger comme ils le méritaient ces hommes d'élite, ces vrais socialistes et ces parfaits Français ?« Bonté, sensibilité, fierté un peu farouche, droiture, courage, tout cela était leur », dit une autre lettre en parlant des frères Bonneff. C'est la vérité. (L' Humanité)



Voir aussi : "Les frères Bonneff et le tragique quotidien", par Emile Guillaumin (Floréal, novembre 1922).


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mercredi 15 avril 2015

Streff sans tabou

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Il y a longtemps qu'un livre aussi potentiellement scandaleux n'avait pas poussé avec fracas les portes vitrées de la librairie françouaise. Un livre potentiellement scandaleux, nous voulons dire par là une fiction dépeignée, râblée, cousue d'injonctions et de trouble, soufrée, jaillissante en giclées acides ou en sanies écœurantes, un livre qu'on n'offre pas, en général, à sa mère.
A moins d'être l'enfant de Gabrielle Wittkop, de Genka ou de Bienvenu Merino.
Il y eut une histoire d'épi, le récit d'une diarrhée au Mexique ou de torture appliquée au jeune âge et puis, finalement, on s'était remis à Sade pour faire semblant de toucher l'inatteignable.
Un récit court et dense comme un galet vient cependant briser la sereine platitude de l'étang en y formant quelques cercles, c'est Théorème de l'assassinat de Jean Streff. Récit d'une solitude cauchemardesque, du huis-clos d'un esprit obsédé par l'égorgement au rasoir. Et au moment où est diffusé Le Challat de Tunis, film édifiant de Kaouther Ben Hania, ce projet laisse d'autant moins indifférent.
Claude Louis-Combet, qui signe la préface, a trouvé les mots pour décrire simplement ce livre qui pourrait aux âmes mal cuites paraître posé au-delà des possibles : « Le récit de Jean Streff n’est en rien une apologie du crime. C’est une mise en scène de cauchemars sanglants pour un théâtre nu et solitaire : celui de l’existence — là où se répète obstinément la terreur d’être né et où la violence demeure l’ultime invocation. »
Spécialiste du sadomasochiste, Jean Streff est (assez naturellement) allé jusqu'au bout de son inspiration, et il nous propose un livre-limite, à n'en pas douter. Nous n'allons pas en offrir d'extrait comblé d'effroi et de fantasmes. Nous nous contenterons de livrer cette piste que le Moi nu fait ici ce qui lui passe par la tête, sous les étoles mêlées de la folie et d'une certaine poésie.

Vous l'aurez compris, il faut désormais ajouter le nom de Streff à la liste des auteurs... singuliers. Les lecteurs du Nécrophile, par exemple, s'y retrouveront aisément. A ce titre, un entretien paraîtra dans le prochain numéro du Matricule des anges où sera exposée l'histoire chaotique du manuscrit de ce Théorème terrible.


Jean Streff Théorème de l'assassinat. Préface de Claude Louis-Combet. - Arras, Les Âmes d'Atala, 2015, 124, 11 €

La couverture d'une édition avortée :
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mardi 14 avril 2015

Il y a cent cinq ans, un obus...

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Obus

Quand la joyeuse fusillade
Divise et réunit les airs
Et que le soldat le plus brave
Sent éclater sa pauvre chair.

Quoique la mort l'ait d'une sûre
Et brusque caresse transi
Fuyant de nouvelles blessures,
Il gagne le fort des taillis.

Là, il expire. Et moi qui doute
Si du premier coup la couleur
M'a point démembré, je redoute
Dans cet état d'autres douleurs !



Paul Drouot (1886-1915) Sous le vocable du chêne. — Paris, Chez Dorbon aîné, 53ter, quai des Grands Augustins, 1910 (a. i. 14 avril mil neuf cent dix, par Georges Clouzot, à Niort).

Illustration : C. R. W. Nevinson, A Bursting Shell (L'explosion d'un obus), 1915, huile sur toile, 76,2 x 55,9 cm, Tate Gallery, Londrespauldrouot9.jpg

dimanche 12 avril 2015

Léon Bonneff, par Lucien Descaves

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C'est ce soir même, à l'heure où, portes closes, les libraires prépareront leurs tables pour leurs clients de demain, que se manipuleront des exemplaires du grand livre de Léon Bonneff, Aubervilliers. Car c'est bien demain, le 13, que reparaît Aubervilliers, le roman-docu de Léon Bonneff à l'enseigne de L'Arbre Vengeur.
Pour fêter cette résurrection qui réjouira les amateurs de littérature, le Préfet maritime donne le chapitre touchant que Lucien Descaves, véritable artisan de la publication initiale du livre dans les pages de Floréal (le Préfet maritime ayant enquêté vous livre dans sa préface les traces de cette mystérieuse édition).
Voici donc ci-dessous un document historique.



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Léon Bonneff

FLOREAL publiera incessamment : AUBERVILLIERS, le dernier livre de Léon Bonneff, né à Gray, le 20 septembre 1882, mort à l'hôpital militaire de Toul, le 29 décembre 1914, des suites des blessures reçues en Lorraine.
Les parents de Léon Bonneff et de son frère Maurice, né comme lui à Gray, le 28 décembre 1884, exerçaient le métier de brodeurs. Ils quittèrent la Haute-Saône pour venir s'établir à Belfort, où leurs deux fils suivirent les cours de l'école communale. Us y obtinrent leur certificat d'études primaires, Léon le 20 juillet 1893, Maurice le 30 juillet 1895.
Que faire, ensuite ?
Léon Bonneff vint seul à Paris, en 1898 ; il y avait trouvé un petit emploi chez son cousin, l'éditeur Alcan. Il prit pension 46, rue de la Santé, chez deux sœurs qui hébergeaient des étudiants en théologie et des candidats aux écoles spéciales. La survivante des deux sœurs fut ma voisine jusqu'à la guerre ; bien souvent, elle m'a parlé de son petit pensionnaire. Sa, journée « tirée », et elle était longue, il rentrait rue de la Santé, dînait rapidement et s'enfermait dans sa chambre pour se remettre au travail, compléter une instruction inachevée. Il éprouvait l'impérieux besoin d'apprendre seul ce qu'on ne lui avait pas appris ou ce qu'on lui avait mal appris.
En 1900, les parents voyant leur second fils décidé II rejoindre son frère, raccompagnèrent à Paris, et toute la famille s'installa 37, rue de la Tombe-Issoire où demeurait celui qui fut mon second père, Gustave Lefrançais, ancien membre de la Commune.; Il n'avait plus qu'une année à vivre, et il la vivait, Pauvre, fier, farouche et sans tache.
Je ne sais qui introduisit le petit Bonneff chez Lefrançais, toujours est-il que mon vieux directeur de conscience lui donna le conseil de me soumettre essais. Et Léon nie les apporta, un matin, en rougissant. Il était de taille moyenne, mince, blond, légèrement poupin... et il rimait ! Il célébrait la nature et l'amour et les célébrait si honnêtement, avec une candeur telle que je ne pus m'empêcher de lui dire: « Est-ce que vous tenez absolument à vous exprimer en vers et à n'exprimer que des vérités reconnues ? En ce cas, continuez. Si vous avez du génie, et un génie lyrique, on le verra, bien. Si vous n'êtes résolu, au contraire, qu'à n'avoir que du talent, éludiez le modèle. Au faubourg, où nous vivons tous les deux, il n'y a que l'embarras du choix. Abaissez vos regards. La vie sort des pavés. Forgez vous-même vos outils. »
Léon Bonneff s'en alla. Quand je le revis, il avait travaillé. Il était entré chez son voisin, le vieux révolutionnaire impénitent ; il l'avait trouvé trempant un petit pain dans une tasse de Proudhon, savoureux consommé. Bref, Léon Bonneff venait à la fois me présenter son frère Maurice, jeune soldat, m'annoncer sa collaboration au journal L'Action et me confier ses projets.
Il m'avait écouté au-delà de toute espérance. Il poursuivait auprès des syndicats ouvriers une enquête sur les maladies professionnelles, et la, situation de l'enfant dans l'industrie. Son frère, à la veille d'être libéré du service militaire, s'associait à des travaux. Ils manifestaient l'un et l'autre une fraternité de cœur et d'esprit qui fortifiait les liens si souvent fragiles du sang.
Et pourtant, ils ne se ressemblaient pas. Tandis que Léon, timidement assis sur le bord des chaises, parlait avec douceur et les doigts joints par le bout, Maurice, le poil rêche, allait venait cherchant le pot de fleurs à bousculer. Il avait beaucoup plus que son aîné les épaules d'un homme d'action, d'un socialiste militant.
En 1905. il firent paraître ensemble un petit livre sur les maladies professionnelles intitulé : Les Métiers qui tuent, et trois ans après, ils venaient, un soir, me demander une préface au nouveau volume que Rouff allait leur publier : La vie tragique des travailleurs, Je n'étais guère en train d'écrire une préface, mais les Bonneff insistèrent, je lus leur livre en bonnes feuilles et je cessai de me faire prier. Tout l'honneur était pour moi.
Les Bonneff entrèrent l'un à l'Humanité, l'autre à la Dépêche de Toulouse. Ils publièrent Les Marchands de folie (alcool et cabarets), et La classe ouvrière dont ils furent les historiens, affectueusement, en pleine connaissance de cause, de bonne cause.
Hélas, maladies professionnelles, accidents du travail, métiers qui tuent, exploitation capitaliste et autres calamités de l'espèce ouvrière, allaient pâlir devant le fléau de l'espèce humaine : la guerre. Léon Bonneff laissait en partant pour ne plus revenir un livre terminé, celui que Floréal va faire connaître à ses lecteurs. Nous lui conservons le titre provisoire que l'auteur lui avait donné Aubervilliers.
Peu importe que la guerre et ses suites aient plus ou moins modifié les conditions du travail dans l'endroit où Bonneff a porté l'ardeur investigatrice qui le dévorait. Il envisageait avant tout, et il faut n'envisager comme lui que "La Peine des hommes" suivant le mot de Pierre Hamp, et les mêmes métiers déciment aujourd'hui les mêmes hommes qu'hier.

Lucien Descaves, de l'académie Goncourt.

vendredi 10 avril 2015

Dernier Oeil bleu

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L’Œil bleu fait une réapparition toute sporadique avant de disparaître. C'est qu'il a beau être bleu, il est consciencieux : trop de matériel délectable trônait sur le marbre qu'il ne pouvait se résoudre à renvoyer ad patres.
C'est donc un numéro double 14 et 15 qui paraître le 15 mai prochain. Il sera question de ses sujets de prédilections que sont l'Abbaye de Créteil, la bohème parisienne des années 1910 mais aussi Georges Fourest, Louis Jouvet, Bernard Marcotte, Vincent Muselli, Saint-Pol-Roux, Jacques Soldanelle – et, plus curieusement, le vicomte Phoebus, Retoqué de Saint-Réac dont on se demande quelle surprise il va encore nous offrir après les travaux et révélations de Christian Laucou, et du "poète inconnu", ce vaste fantôme qui nous entoure, pléthorique, dont nous appelons tous à la cristallisation.
Alors, comme le dit son éditeur,

Ne laissez pas passer l’opportunité qui vous est offerte, une dernière fois, d’éclairer de la butaneuse radiance de L’Œil bleu vos fronts pâlis à l’étude !



L’Œil bleu n° 14-15, 186 pages, 17 € (au lieu de 22€) franco de port.


Sommaire Bernard MARCOTTE : Lettres à Louis Jouvet (présentées par Henri Cambon et Nicolas Leroux)
Nicolas LEROUX : La Minerve et l'elzévir. L'atelier d'impression des éditions de l'Abbaye de Créteil, 1907-1908)
Paul SCHNEEBELI : A l'écoute de Georges Fourest (1864-1945)
Henri BORDILLON : Pour en finir enfin avec les Etats d'âme du vicomte Phoebus, Retoqué de Saint-Réac
Benoit HOUZÉ : Le Manuscrit de la rue. Contribution aux œuvres complètes du poète inconnu
Vincent MUSELLI : Poèmes.
Julien SCHUH : Les Chroniques pré-pataphysiques du Bambou, suivies d'un choix des chroniques signées Jacques Soldanelle (J.-H. Rosny)
Mikaël LUGAN : De Paul Roux vers Saint-Pol-Roux (un poète marseillais à Paris)
France Bérénice Dévigne : Le Sémaphore de l'Île Saint-Louis (1924-1925) (Bibliographie des revues).
Nicolas LEROUX : Ultima Verba

mercredi 8 avril 2015

Les frères Bonneff et le tragique quotidien (Emile Guillaumin)

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LES FRÈRES BONNEFF
et le tragique quotidien

Descaves, le mois dernier, dans un article de Floréal hebdomadaire a dit l'essentiel de la vie des frères Bonneff; ces jeunes auteurs qui, pendant dix ans, se penchèrent fraternellement sur les misères des métiers, dénoncèrent tous les fléaux qui oppriment le travailleur:
Ayant fréquenté les antres des marchands (le poison, les usines, les chantiers, aussi bien que les magasins, les cuisines de restaurant, les fournils, les égouts, tenu la mer avec les pêcheurs bretons, visité des intérieurs, pris contact en camarades avec les personnalités les plus représentatives de chaque catégorie, noté des souvenirs et compulsé des documents, ils furent à même de mettre en lumière les détails de la formidable tragédie quotidienne, rançon de notre pauvre civilisation si barbare encore.
Et sans doute croyaient-ils ne plus rien ignorer des souffrances humaines lorsqu'ils furent nappés à leur tour dans un engrenage plus infernal que ceux des industries. Dès les premiers mois de guerre, Maurice, à la suite de je ne sais quel combat, était classé comme disparu et Léon agonisait dans un hôpital du front des suites de ses blessures.
On ne peut rien contre l'irrémédiable. Mais s'il y avait une. justice immanente - ou seulement une conscience prolétarienne réelle - les portraits de ces grands serviteurs de la vérité figureraient dans toutes tes salles de réunion des Associations ouvrières et des Maisons du Peuple ; — leurs œuvres auraient une place d'honneur dans les bibliothèques de ces institutions comme dans les bibliothèques personnelles de tous les travailleurs intelligents.
« Le peuple, me souffle un sceptique, aime mieux les romans à neuf sous, les histoires rocambolesques des feuilletons ou de l'écran, que de connaître les vicissitudes de ses frères de peine. »
Ne nous arrêtons pas aux propos déprimants. Si, au dire d'un poète, rien n'est beau, que le vrai, les meilleurs parmi les enfants du peuple comprennent déjà qu'au point de vue social aussi, le seul vrai, importe et qu'il convient d'honorer la mémoire de ceux qui. en tout désintéressement, se sont sacrifiés pour le faire connaître.

Au regard d'un cœur honnête et vraiment humain, quelles situations inventées peuvent être plus pathétiques que les drames du réel ?
Voyez ce taudis, à Lille, où grouillent cinq petits enfants autour de leur mère poitrinaire. Leur mère, ancienne ouvrière de filature, a 26 ans, mais en paraît 50; elle tousse et crache sans interruption ; elle est à bout de forces. Pour la soigner, pour s'occuper dos petits, il est heureusement une bonne garde-malade : l'ainée, une fillette de 7 ans ! Tout le monde boit dans le même verre. La nuir, deux des enfants partagent la couche de la moribonde et de son mari.
Tout près, dans un semblable logement ouvrier à pièce unique, une autre mère, moins atteinte, s'acharne encore à frotter, laver, récurer ; avec un régime approprié, une nourriture substantielle, de l'air et du soleil, cette femme guérirait peut-être. Beau rêve, hélas ! qui ne lui est point permis ! Elle a six enfants; non mari gagne 2 fr. 50 par jour ; elle avoue n'avoir jamais mangé à sa faim depuis son mariage (1).
Savez-vous la destinée des verriers ? Parmi eux, 25 0/0 n'ont pas de chance, qui, avant la quarantaine, pour avoir trop affronté l'éclat des fours, prennent la cataracte ! Déclassés dorénavant., ils sont voués aux besognes inférieures et mal payées, à brouetter par exemple les débris de verre.
Les veinards qui échappent à, cette infirmité continuent à souffler leurs 600 bouteilles quotidiennes — soumis d'ailleurs à quelques autres risques : l'effort si souvent répété brise l'appareil respiratoire, les muscles des joues dont les tissus amincis en arrivent parfois à se percer. Et il y a encore les risques de contamination par la canne qui passe de bouche en bouche, chez tous ceux de l'équipe.
Les « veinards » qui continuent à souffler meurent vers 45 ans dans la proportion de 75 0/0 !
★ Mais ce sont de grands favorisés au regard des meuliers de la Ferté-sous-Jouarre dont les 4/5 sont phtisiques à 30 ans ! Au regard des fourniers, des égoutiers, des tubistes, des scaphandriers, etc.
Et dans la métallurgie, combien d'emplois aussi durs et dangereux. Voyez les « rouleurs » au visage recuit, aux yeux rouges, aux sourcils grillés qui, là-haut, sur le pont, déversent le minerai dans la gueule monstrueuse d'un haut fourneau ! Voyez les fondeurs, puddleurs, réchauffeurs et lamineurs, aux prises avec le métal en ébullition, soumis à chaque instant aux risques d'une mort atroce !
Pour rendre à peu près normaux et humains les rôles de ceux-là — et de combien d'autres ! — la science a beaucoup à faire encore. Et l'Etat aussi, par une réglementation sérieuse. Et les chefs d'industrie par des initiatives heureuses que leur .seule conscience devrait imposer.
L'homme est fait pour l'activité à l'air libre. Œuvrer dans l'humidité malsaine, dans les poussières nocives, dans la fournaise intense, est contre nature et ruine l'organisme.

Métiers qui tuent.
Et métiers qui bien souvent ne font pas vivre.

Mais autant que les fatigues et que les dangers du travail même, les vices de l'organisation, la méchanceté des hommes s'acharnent sur les plus humbles, sur les plus faibles, sur les plus dénués.
Arbitraire des retenues pour malfaçon, des amendes à propos de tout et de rien venant réduire en des proportions parfois considérables un salaire déjà insuffisant.
Méfaits de tâcherons sans cœur, méfaits, hier encore, de ces économats patronaux des grands centres industriels qui faisaient de l'ouvrier un esclave à vie. Et que dire des conditions die recrutement ? De l'hypocrisie de ces offres alléchantes auxquelles se laissaient prendre des jeunes gens de provinces lointaines et aussi des Italiens en grand nombre. On avançait pour les faire venir l'argent du voyage. Une fois embrigadés, n'ayant rien à toucher jamais, ils ne pouvaient s'en retourner.
Ainsi la région de Briey ne manquait pas de mineurs. Ainsi les verreries les plus déconsidérées s'alimentaient de "viande à feu", souvent enfantine.
Même déloyauté dans ces papillons pour « offres d'emplois » collés au mur des mairies parisiennes. Les plus honnêtes procuraient à de malheureuses ouvrières en chambre des gains de 0 fr. 50 à 1 fr. 25 pour des journées de 16 à 18 heures, juste de quoi ne pas mourir de faim. Les autres, simples appâts jetés par les pourvoyeurs de lupanars ! Combien d'abcès où porter le fer rouge ! Et qu'il serait bon aussi que fussent, renseignés sur ces « réalités » d'hier et peut-être d'aujourd'hui, les jeunes garçons, les jeunes filles des campagnes qui prennent en dégoût leur existence monotone — et rêvent de Paris !
Didier, homme du peuple, manière de roman social que signa seul Maurice Bonneff, rend peut-être plus tangibles encore les tares profondes de notre société.
Didier, enfant de la balle, orphelin à sept ans, connait toutes les misères, toutes les promiscuités, toutes les injustices — tous les dessous du grand Paris à la façade brillante — mais garde un cœur honnête susceptible d'enthousiasme. Apôtre syndicaliste il exprime, sans aucun doute,, la pensée de l'auteur. L'union des faibles est une nécessité- qui permet la résistance aux appétits mercantiles, à toutes les forces d'oppression ; l'union est éducatrice, moralisatrice qui permet aux meilleurs une influence sur les yeules et les médiocres portés à laisser en eux prédominer les bas instincts, la jalousie, l'ignorance.
« Peuple, tu as toutes les vertus ! -- disent les pipeurs de suffrages. C'est une erreur. Le peuple est la partie la plus saine du corps social et il est indignement exploité, mais il n'a pas toutes les vertus. » Quelqu'un sert le « truisme » habituel : « On ne changera pas les individus avant d'avoir modifié la société. » Alors Didier : « Je la connais, cette chanson-là, mon vieux camarade ; elle excuse bien des saletés, notamment l'alcoolisme ; elle est dangereuse. L'individu peut quand même se perfectionner dans le milieu social, surmonter les conditions de vie qui lui sont faites par la bourgeoisie, rajoute que la révolution ne saurait être victorieuse qu'a ce prix. »

La sincérité, la connaissance profonde des milieux, l'idéalisme agissant qui caractérisent le Didier de Maurice Bonneff, se retrouveront sans aucun doute dans cet Aubervilliers laissé en manuscrit par son frère Léon et que Floréal va publier bientôt. Les deux livres se compléteront l'un par l'autre et seront comme la synthèse de l'œuvre entière — œuvre trop tôt interrompue d'auteurs qui sont avant tout des hommes, dans la plus noble acception du terme — œuvre dont chaque ligne a la valeur d'une bonne action.

Émile Guillaumin



(1) Les enquêtes des frères Bonneff se placent de 1904 à 1914.
Source : Floréal 21 octobre 1921


Léon Bonneff Aubervilliers. — Talence, L'Arbre vengeur, coll. "L'Alamic", 336 pages, 19,90 €


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