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dimanche 21 septembre 2014

Des ongles et un chien de l'enfer

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Classé par Monique Slodzian parmi Les Enragés de la jeune littéraire russe (La Différence, 2014), Mikhaïl Elizarov a publié Les Ongles, son premier roman, Le Bibliothécaire (Calmann-Lévy, 2010) et, plus récemment, un recueil encore non traduit : Dix-sept ans de pause cigarette. Il a reçu l'équivalent du Booker Prize russe et les louanges de Prilepine, par exemple, qui reconnaît en lui un représentant des "enfants de Limonov". C'est donc un homme à suivre, même si son oeuvre est encore assez courte et inégale.

Musicos gothique, il passe pour un trublion dans la Russie littéraire depuis qu'il s'est attaqué au personnage de Boris Pasternak — c'est-à-dire en attaquant frontalement l'intelligentsia — ou en comparant la littérature à une syphilis, tout en en célébrant les vertus dans Le Bibliothécaire, et en la pratiquant assidument.

Dans ses premières pages accessibles en français, Elizarov met en scène dans un empire déchu — on peut songer à La Brèche de Vladimir Makinine — des êtres à part, abimés, solitaires, subissant des règles, ou y obéissant, parce qu'ils ne peuvent faire autrement. Et on est frappé par le fait que les solutions à leurs malaises, pas seulement économiques, passent par une intervention extérieure nimbée de magie...

Dans Les Ongles, récit teinté d'une goutte d'étrangeté très lovecraftienne, un duo d'orphelins constitue le parfait exemple de ces individus en déshérence, accrochés l'un à l'autre comme à une bouée.

Mais l'un des deux se ronge les ongles. Il n'est apparemment pas en possession de tous ses moyens intellectuels, mais il dispose d'un pouvoir singulier qui semble lui venir d'un chien sorti de l'enfer...


Mikhaïl Elizarov Les Ongles. — Paris, Serge Safran éditeur, 2014, 175 pages, 16,50 €

samedi 20 septembre 2014

Lyon, proie des mercantis

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Lyon en proie aux mercantis

Un Russe, régisseur des théâtres du feu czar, vint, en 1912, de Saint-Pétersbourg à Lyon pour mettre en scène Boris Gondonnow. Avant de reprendre le train, il dit à quelques gones qu'il avait connus au restaurant :
— Dans votre ville, il n'y a pas de place pour les oisifs.
Ce maître de ballet voyait juste et comptait bien et cela ne doit point surprendre car, au contraire de ce que pense de Beaumarchais, c'est peut-être parmi les danseurs que l'on trouve les plus habiles calculateurs.
Lyon n'invite point au farniente. Les maisons massives et sévères, qu'elle accroche à ses deux collines, ne montrent point les riantes façades qui, partout ailleurs, pareraient ces faubourgs suspendus ; ce sont, sous le ciel plombé, sous la pluie sans fin et sous les brouillards malsains, autant de visages durs et fermés. Tout est commerce, travail, calcul, économie et rien ne se passe, là-bas, ni en discours ni en chansons — pas même les émeutes ! La canuts « montaient » leurs barricades comme des métiers Jacquard et ils façonnaient la liberté comme on tisse une pièce de soie.
Le Lyonnais naît marchand. Lyon demeure une colonie milanaise et ses plus aventureux enfants gardent toujours, dans leurs entreprises les plus risquées, le placide entregent des Sforza. C'est une ville où les poètes ont sans cesse vendu leurs vers, où les cabarets sont tout faits de recoins propres à la discussion des affaires et au paiement des commissions, où les curés savent les dates des inventaires. les commis-voyageurs sont estimés en raison inverse de leur éloquence, où les journaux impriment les mercuriales aux places d'honneur.
Qu'est devenue cette capitale du négoce au milieu de la crise présente ? Comment a-t-elle subi la « vague de mercantilisme » que nous devons aux méthodes économiques de ces ministres dont nul ne déplore la disparition ? Ceux qui croyaient connaître Lyon, doivent convenir que bien des choses ont changé — et, non pour le mieux.



Le nouveau riche qui pullule partout en France, grouille à Lyon d'une manière surprenante. Le culte des affaires y a. pris un caractère de fureur sacrée. Et nulle part, on ne voit aussi clair dans les manœuvres des mercantis qu'en ce pays de brumes et d'ombre. Tout se passe au vu et au su de tout le monde ; les fortunes scandaleuses » n'ont l'air de scandaliser personne. On entend d'austères bourgeois lyonnais vanter, d'un ton presque cynique, l'astuce de tel négociant notoire et honoré, qui fournissait l'Allemagne de soies destinées à la confection des gargousses à poudre, tandis que ses fils mouraient sur les champs de carnage ! Le rigorisme local a disparu ; les gains fusent tout. Les enrichis parlent avec jovialité de leurs condamnations, qu'ils considèrent comme des encouragements à persévérer et que, d'ailleurs, ils ont raison de juger telles. Certains petits fonctionnaires « facilitent » les transactions et j'en sais qui, à ce petit jeu, gagnent cent mille francs par mois. Un scandale récent a provoqué l'arrestation d'un spéculateur qui, achetant des salaisons en stocks aux intendants militaires, a gagné trente millions en quelques mois. On rit de sa mésaventure et l'on, ne cache point qu'on admire son savoir-faire. Une presse locale soucieuse de ne point s'aliéner les puissances du jour se tait ; et il fallut l'intervention récente d'un journal parisien, pour obtenir l'arrestation et la condamnation d'un fripon convaincu d'avoir, en 1918, introduit des obus défectueux dans un lot de munitions destiné aux armées.



Je suis Lyonnais. Je sais qu'en d'autres temps, ces choses eussent soulevé l'unanime réprobation de mes compatriotes. On était, alors, fort sourcilleux, dans mon pays, sur le chapitre de la probité commerciale. Je pense que cette antique vertu du « soyeux » - Il n'en a guère d'autres ! — n'a point disparu tout à fait. Mais je crois aussi que l'afflux de certains aubains est pour beaucoup dans cette modification du caractère local, La réussite de ces mercantis ne pouvait manquer de tenter un peuple commerçant et qui ne craint rien au monde tant que d'être « roulé ». Et ces succès ont donné de l'audace aux timides. On l'a bien vu quand le maire Edouard Herriot fut accusé par des monopoleurs, dont les offices municipaux de ravitaillement gênaient les manigances. On vient de le voir encore dans les campagnes menées contre le socialiste Cuminal qui créa une coopérative alimentaire, considérée, à juste titre, comme le modèle du genre.
Il faut d'ailleurs considérer que tout cela aura bientôt une fin. Ce serait, comme a dit le poète, une erreur de croire que ces choses finiront par des chants et des apothéoses. La vieille et rude honnêteté lyonnaise reprendra le dessus et, de même que Lyon vit naître les premiers mouvements révolutionnaires purement ouvriers, on apprendra quelque jour que les fils des « Voraces » de la Croix-Rousse auront, les premiers accroché des mercantis aux lanternes de la « Grand' Côte » et du « Gourguillon ».


Henri Béraud

Floréal, n° 12, 24 avril 1920, p. 273.



Illustration par Marix (1920).

vendredi 19 septembre 2014

Jérôme se danse

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La compagnie de danse Gé, dirigée par Mélanie Mesager, présente à Paris son spectacle Jérôme, inspiré du roman de Jean-Pierre Martinet.
Du 17 au 19 octobre, se danseront des extraits du chef-d'oeuvre martinien tous les jours à 16h et 20h30 à la galerie Oberkampf, dans le cadre d'€™une exposition consacrée à l'auteur

de génie dont l'oœuvre, à la fois sombre et drôle, aux accents dostoïevskiens et à l'€™humour célinien, est en train d'être redécouverte.

Les performances dansées auront donc lieu deux fois par jour à 16h puis à 20h30, l'entrée est libre.
Vous y découvrirez des photographies, archives, romans et lectures d'€™extraits autour de Martinet. Vous pourrez également venir y rencontrer les artistes pour discuter de la démarche de « chorégraphier et danser Jérôme», lors d'€™un échange.
Par ailleurs, la compagnie donnera le 21 novembre son spectacle au Théâtre de Verre et propose un stage autour de sa création martinesque.

Compagnie Gé

Galerie Oberkampf
103 rue Saint-Maur
Mo Parmentier

Théàtre de verre
17, rue de la chapelle
Mo Marx Dormoy
21 novembre, 20h00



jeudi 18 septembre 2014

Des écriouins

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Excessif recours à la figure
D'année en année, le recours au ressort du "personnage célèbre" ou demi-fameux a envahi le roman français. En particulier.
Cette seule "rentrée" — qui ressemble plutôt à une sortie — en compte des dizaines, avec, en particulier, une focalisation nette sur la figure de l'"écriouin".
De l'écriouin ici, de l'écriouin là, et ça nombrilise, et ça a des problèmes, et ça chougne. On croirait assister à un dîner d'éditeurs.
Bien entendu, pour occuper le créneau, on se presse. Résultat, toutes les catégories sont présentes : écriouins réels célèbres pour de vrai, écriouins réels moins connus, faux écriouins (la tarte à la crème des années 2000-2020 à coup sûr), écriouins faux, fourbes auteurs (on en connaît), faux philosophes (idem), écriouins en devenir, et même conseils à l'écriouin en devenir, biographie romancée d'artiste, de faux artiste, fiction à propos de vrais artistes (peintres en particulier ; l'installeur d'installation a moins la cote (1), artistes ratés, poètes dramatiques, comédiens-dramaturges, dramaturges-comédiens, prof-écriouins, écriouins-pédagos, pédagos-"commissaires", commissaires pas pédagos (c'est pas leur truc la pédagogie). Peu de génies en revanche. Mais l'on pousse désormais jusqu'aux lieux ayant accueilli un écrivain célèbre (Bolano en substance)...
Pour lutter contre la "décrudescence de l'imagination", nous suggérons aux moins bien équipés la lecture à outrance et l'abandon du roman (2).



(1) Forcément, l'installation réclame de la manutention de matériaux lourds (acier, verre épais, béton). Contrairement à la pédagogie, par exemple, ce qui explique la très bonne représentation des pédagogues dans ce propos.

(2) Attention, ça n'est pas une raison pour nous assommer de nouvelles et de poèmes ineptes. Il faut trouver autre chose.


mercredi 17 septembre 2014

Suite du journal de Roger Rudigoz (les bonnes nouvelles de l'automne)

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Tandis que les plus joyeux ont attaqué la lecture du nouveau roman d'Antoine Volodine (bolchomoï !), Finitude annonce avec fierté la parution du deuxième volume du diaire de Roger Rudigoz, le fameux auteur du fameux Fauteuil vert (Le Tout sur le tout, 1986). Le premier avait vu le jour à la (bonne) surprise générale il y a deux ans.
On risque bien de retrouver dans ce nouveau volume ce french spirit virevoltant entre l'ironique acide et l'amer (1) qui fait la marque de nos diaristes les plus goûteux.

Je me sens heureux. Cela m'arrive de plus en plus souvent. Je devrais me méfier.




Roger Rudigoz A tout prix (journal II). — Finitude, 208 pages, 19,50 €. Sortie le 6 novembre 2014



(1) Naturellement, puisque Homme libre toujours, etc.

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