Internet rassemble un certain nombre de techniques liées aux technologies des réseaux et de l'informatique.
Par nature, comme toute technique, Internet est « neutre ».
En revanche, les usages d'une technique, par un groupe humain ou un individu, ne le sont jamais.
André Leroi-Gourhan a consigné ces éléments dans des livres qui demeurent précieux.
Un bistouri, qui est en lui-même un outil déjà très évolué, peut être une chance s'il est mis entre les mains d'un chirurgien adroit qui peut sauver des vies avec cet outil, en même temps qu'il peut être un outil létal, qui porte un coup fatal à un homme dans la rue.
Il en est de même pour l'Internet : l'ensemble des techniques liées à ce que nous appelons l'Internet peut être une chance pour l'homme, un outil d'émancipation, notamment par sa capacité à mettre le savoir à disposition d'une majorité d'hommes et de femmes, en même temps que l'Internet peut être un outil très performant de contrôle et de surveillance des hommes, d'assujettissement extrême.
Or, il semble qu'il soit de plus en plus difficile d'exercer une capacité critique à l'égard de l'Internet et des technologies liées au numérique. La tendance actuelle est d'affirmer — comme le fait en ce moment chaque jour Eric Besson, chargé dans le gouvernement Fillon de la fonction de « secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique, auprès du Premier ministre » (ouf) — qu'Internet est un outil extraordinaire, démocratique, ouvert vers les autres. Il n'est nullement besoin d'interroger les usages et les modèles économiques et sociaux des grands acteurs de l'Internet. D'où ce plan formidable, « France numérique 2012 », présenté en octobre dernier par le gouvernement français.
De manière générale, tout discours critique envers les usages et les pratiques de l'Internet est exclu et le plus souvent, les quelques personnes qui se risquent à critiquer l'outil Internet sont rabrouées de manière souvent violente avec un argument unique et définitif : « vous n'acceptez pas l'évolution, vous êtes rétrograde. »
Tout individu qui se risque désormais à s'interroger, voire pire, c'est-à-dire critiquer, l'évolution des usages ou les acteurs de l'Internet, et les problématiques liées à la « révolution numérique », semble devoir être voué aux gémonies.
Nous disposons désormais de véritables « chiens de garde », au sens où employait ce terme Paul Nizan, dans un texte majeur écrit en 1932 qui s'assurent, bien à l'abri du haut de leur tour de verre numérique, en verre dépoli, que toute réflexion critique envers les usages et les acteurs de l'Internet, ne puisse aboutir.
En réalité, nous n'avons jamais eu tant besoin d'un regard critique envers l'Internet et le numérique.
Parce qu'il est nécessaire de s'interroger sur les modèles sociaux qu'entraîne la montée en puissance de l'économie numérique, basée le plus souvent sur l'association entre des informaticiens et des cadres bien payés, intéressés aux bénéfices par le biais de Stock options, une masse laborieuse pour la logistique, recrutée en contrats précaires, qui travaille dans de vastes entrepôts dont nous ne savons pas grand chose, hors leur existence, des plate-formes d'appel situées dans des pays pauvres (ou marqués comme étant « en développement »), et des « petites mains » chargées du référencement des grands sites Internet, à Madagascar ou ailleurs, avec des salaires que l'on peut qualifier d'indécents.
Parce qu'il est tout aussi essentiel d'interroger les pratiques des grandes firmes de l'Internet, dont assez peu (pour ne pas dire aucune), ne respecte des droits élémentaires liés à la confidentialité ou à la vie privée (voir les passes d'armes, depuis deux ans, par exemple, entre Google et l'Union Européenne en la matière).
Parce qu'il est vital de poser certaines questions élémentaires sur l'utilisation des contenus générés par les utilisateurs, qui deviennent la propriété (presque) exclusive de grandes firmes sans que les individus en soient la plupart du temps informés (voir dans ce cas l'exemple de la réutilisation des données d'un cite comme Cityvox, vendues et exploitées par Google dans le cadre de l'accord Cityvox-Google Maps).
Parce qu'au moment où d'immenses chantiers de numérisation des « contenus », que cela soit du texte, du son ou de la vidéo, s'ouvrent, aucune réflexion n'est portée sur des enjeux majeurs, tels que la pérennité des formats numériques.
Tout ceci, et bien d'autres choses encore, mérite des interrogations approfondies. D'où la mise en place d'une nouvelle catégorie sur le bloc-notes Lekti-ecriture.com, intitulée « Internet, espace critique », destinée à accueillir certains textes publiés dans les prochaines semaines.