Le titre de ce billet peut paraître provocateur.
Il l'est certainement, mais il correspond à une réalité dont on parle peu, une réalité qui émerge encore à peine, mais dont les conséquences paraissent immenses, du point de vue du droit d'auteur, de l'économie de l'ensemble de la chaîne du livre, et des problèmes de conservation et du partage du savoir à l'ère du numérique.
Beaucoup d'entre vous ont certainement entendu parler du protocole Bittorrent, réseau Peer to peer (pairs à pairs en bon français) qui s'est nettement développé depuis deux ou trois ans, surtout depuis le « flicage » du réseau eDonkey, et des clients utilisés pour y accéder, dont le plus important est évidemment Emule.
Emule est en perte de vitesse, mais les réseaux Peer to peer liés au protocole Bittorrent n'ont jamais été aussi actifs. En témoignent certains sites de partage liés à Bittorrent, qui présentent la plupart du temps des contenus encore sous droit, et font partie des cent sites les plus visités au monde, selon le baromètre annuel Google. Mininova est entré ainsi en 2007 au rang 97 concernant le nombre de visiteurs, selon les données qui proviennent d'Alexa, alors que d'autres sites de partage Bittorrent qui proposent (presque) uniquement des contenus encore sous droit figurent dans le top 500 des sites les plus visités : c'est le cas pour ThePirateBay, toujours très populaire, Torrentz ou encore Demonoïd. Et, comme je l'ai signalé, ces sites de partage sont uniquement constitués de contenus sous droit.
Je ne vais pas parler de la musique ou du cinéma, je vais me contenter de parler des contenus textes et images.
Et là, la surprise est immense : certains catalogues d'éditeurs sont totalement mis à la disposition des internautes. C'est le cas, tout particulièrement, pour les ouvrages scientifiques et techniques. Ainsi, il est très facile de rapatrier en quelques heures sur son disque dur l'ensemble ou presque du catalogue des éditions O'Reilly, un éditeur particulièrement réputé, spécialisé aux États-Unis et en Europe dans la publication de livres techniques. À portée de clics et en quelques heures, c'est près de quatre cent livres de cet éditeur que l'on peut voir apparaître sur son écran d'ordinateur.
À partir de ce moment-là, le doute apparaît à l'esprit : comment les éditions O'Reilly arrivent-elles encore à vendre des livres, puisque certains, tels que Denis Olivennes, auteur du rapport éponyme, nous apprennent que la piraterie est responsable de la crise actuelle, en ce qui concerne l'industrie musicale et cinématographique ? Si l'on suit le cheminement de la pensée de Denis Olivennes, les éditions O'Reilly, piratées de manière massive, auraient déjà du déposer le bilan. Or, ce n'est pas le cas. Pire encore, le fondateur des éditions O'Reilly, le très respecté Tim O'Reilly, inventeur de la célèbre formule « Web 2.0 », affirme depuis quatre ans que la piraterie, en ce qui concerne ses livres, n'est pas un problème, et parfois même représente un vecteur de vente de livres physiques (voir le lien suivant, un article qui a fait sensation au moment de sa parution, pour plus de détails : http://www.openp2p.com/pub/a/p2p/2002/12/11/piracy.html).
Apparemment, le lien qui paraît évident aux yeux de certains, entre la piraterie et la crise des industries dont la dématérialisation est rendue possible, n'est pas si évident.
Mais tout ceci n'est guère nouveau : la piraterie, en ce qui concerne les livres techniques, notamment ceux qui touchent l'informatique, est un phénomène assez ancien.
Ce qui est plus récent, en revanche, est l'extension du phénomène aux livres de sciences humaines et de littérature, et à la bande dessinée. La mise à disposition de livres numérisés, dans ce dernier cas, n'est pas forcément apparent sur des grands sites de partage Torrent, tels que The Pirate Bay ou Mininova. Ils sont le fait de sites moins visibles, sur lesquels il n'est possible d'accéder que sur invitation d'un membre, et le nombre mais également la qualité des livres numérisés par ces petites équipes est proprement impressionnant. Parmi tous ces livres, certains n'ont pas été scannés par les petites équipes liées à un site de partage Bittorrent. Il peut s'agir, tout simplement, de copies de PDF d'imprimeurs, facilement reconnaissables par la présence des traits de coupe.
Il n'est pas très difficile, par exemple, de récupérer en ce moment sur certains sites, l'ensemble ou presque des " Very short introduction ", collection de référence d'Oxford University Press, équivalente aux Que Sais-je? publiés par les PUF, soit près de 1 300 titres.
Les éditeurs français, selon les affirmations récentes de certains, pensent être à l'abri du phénomène. Je ne voudrais pas être un facteur d'inquiétude, mais voilà, parmi tant d'exemples, certaines listes de livres qu'il m'a été possible de voir sur certains sites Internet Torrent de partage :
- L'ensemble de l'œuvre de Jacques Derrida, notamment ses livres publiés chez Gallimard et chez Gallilée.
- La totalité des ouvrages de Gilles Deleuze publiés aux éditions de Minuit.
- Une partie de la collection Bibliothèque des Sciences humaines, publiée chez Gallimard, notamment certains ouvrages anciens, non réédités.
- L'abécédaire de Gilles Deleuze publié par les éditions Montparnasse.
- Bien des livres d'informatique et de bricolage publiés par les éditions Eyrolles.
- Beaucoup de livres de chez Librio, que cela soit ceux de michel houellebecq, de Franz Kafka, et cetera.
- L'ensemble des livres de Bernard Werber, de Frédéric Beigbeder, ou encore d'Amélie Nothomb.
Ce ne sont là que quelques exemples, pris au hasard, mais qui témoignent de la diversité, et de la vitalité de ces petites équipes, souvent composées de seulement de quelques dizaines de membres, qui décident de numériser et de mettre à disposition ces livres au format numérique, directement sur l'Internet.
Encore plus étonnant : à partir des éléments ci-dessus, il serait assez facile de considérer qu'il s'agit de simples pirates qui contournent la législation sur le droit d'auteur, mettent à mal (c'est une hypothèse) la pérennité économique des éditeurs, dont la condamnation par les tribunaux serait éminemment souhaitable.
La réalité n'est pas si simple... En effet, ces petits groupes se comportent, ont des réflexes de bibliothécaires : ils classent les livres en fonction de leur pertinence, créent des dossiers de manière élaborée, et il est difficile de considérer qu'il s'agit simplement de groupes d'activistes qui veulent « mettre à bas le système capitaliste ». Bien au contraire, ces groupes semblent considérer les livres en fonction de leurs qualités intrinsèques, non pas en fonction de leur valeur commerciale. Ainsi, certains sites Internet de partage, privés, mettent à disposition de leurs membres des ensembles dédiés par exemple à l'étude de la Turquie, de l'Égypte, qui vont rassembler « le meilleur » de la littérature historique, géographique, sociologique, par rapport à ces États, écrits depuis un siècle. Ces pirates-là ont des réflexes innés (je doute que tous aient suivi des cursus universitaires de documentalistes), de bibliothécaires qui trient, classent, référencent, avant de mettre à disposition toute cette matière sur Internet.
Il manque des sociologues pour étudier ce phénomène, dont la portée paraît considérable, en même temps qu'il est nécessaire que les éditeurs réfléchissent à ce phénomène, inéluctable dans la mesure où il suffit d'une copie papier pour que ces groupes diffusent le livre dans sa forme numérique, la plupart du temps avec une qualité bien supérieure à celle offerte par Google Recherche de Livres ou le projet Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.
Ce billet aura certainement une suite.
Parce que ce phénomène paraît très important, qu'il ne sert à rien d'éluder le sujet, bien que je craigne qu'il ne soit sujet à de trop violentes polémiques.
N.B. : je n'ai cité dans ce billet aucun « groupe » ou site Internet privé de partage de fichiers, afin qu'il ne me soit pas reproché de faire l'apologie du piratage. Je n'ai pas non plus abordé à dessein le phénomène de numérisation par certains groupes de la presse nationale, quotidienne ou hebdomadaire. Il est par exemple désormais très facile de « récupérer » sur certains sites Internet, jour après jour, une copie du Monde, qui a été numérisée, et chaque semaine, un exemplaire du Canard Enchaîné, de Courrier International ou de Marianne.