Je l'avais souligné dans le texte précédent, les pirates qui mettent à disposition des internautes un certain nombre de « collections » ou de textes sur des sites privés ou semi-privés sont apparemment conscients de la fragilité du numérique, et cherchent à tout prix l'emploi des formats ouverts, qu'ils estiment « pérennes » dans le temps. Voilà une raison de plus de les comparer à des « conservateurs de bibliothèque », puisque ces derniers doivent veiller, s'assurer que « toute mesure de surveillance, de protection, de reproduction et de communication propre à préserver l’intégrité du document » soit prise (Extrait de La charte des bibliothèques adoptée par le Conseil supérieur des bibliothèques le 7 novembre 1991).
Or, assurer la conservation et la pérennité des documents, lorsqu’ils sont numériques, est une tâche difficile, voire impossible en l’état actuel des techniques. Je me souviens encore avoir posé la question, lors du colloque Livre 2010, en 2007, à Jean-Pierre Cendron, alors délégué à la stratégie pour le projet Gallica, à ce propos. Sa réponse, telle que consignée dans le compte-rendu de la table ronde, fut la suivante : Se plaçant sur le terrain de la conservation, Jean-Pierre Cendron a rappelé que contrairement au papier et au microfilm, nous ne connaissions pas, encore aujourd’hui, quelle pouvait être la pérennité du support numérique. (voir ici pour la source)
Une réponse honnête, qui sous-tend une réalité peu amène. Nous sommes en train de procéder à une numérisation massive de notre savoir, sans avoir la moindre idée des délais pendant lesquels notre patrimoine restera disponible, en raison même de la nature du numérique. Avec donc, un risque accru de perdre l’ensemble des savoirs, qui sont de plus en plus « numériques dès le départ » (photographies, films, audio, manuscrits d’auteurs et copies d’éditeurs, etc.). Ce risque immense de la page blanche, des savoirs perdus de manière irrémédiable en raison de la fragilité intrinsèque du support numérique, nous en voyons déjà parfois, timidement, les conséquences. Tel ou tel chercheur du CNRS ou d’un autre centre se plaint que la copie numérique qui a été confiée à l’INA (dont la mission principale est pourtant la conservation !) soit perdue. Cela arrive de plus en plus souvent…
En réalité, la fragilité du numérique est extrême, pour deux raisons principales :
- l’extrême hétérogénéité des formats employés, souvent propriétaires, avec lesquels le savoir numérique est construit. Du côté du livre, par exemple, beaucoup d’éditeurs sont obligés de refaire les maquettes de leurs livres déjà composés il y a parfois cinq ans, mais sous des logiciels qui n’existent plus, ou dont la compatibilité avec les versions actuelles n’est qu’apparente. Il faut remercier ici des firmes telles que Quark ou Adobe, qui n’organisent aucune compatibilité ascendante entre leurs familles de produits, qu’il s’agisse respectivement de Quark ou Indesign. Et quelle différence, de ce point de vue, avec les méthodes employées par bien des éditeurs scientifiques ou techniques, notamment anglo-saxons, qui s’appuient au moment de composer leurs livres sur des standards ouverts et cohérents tels que LaTex, ce qui leur permet de reprendre leurs épreuves plus de vingt ans après, sans aucun souci…
- Le numérique est également fragile en raison de la nature des supports. Que cela soit l’optique (CD-ROM, etc), ou les supports magnétiques tels que les disques durs, il s’agit d’éléments extrêmement fragiles, prompts à s’effacer rapidement, et pas seulement de manière intentionnelle. Pour parer à cela, il n’existe qu’un moyen : la duplication, que l’on voudrait (presque) à l’infini, en permanence, pour s’assurer que sur dix baies remplies de disques durs contenant les mêmes données, dans quinze ans, il existe au moins un disque dur qui fonctionne encore et contienne les éléments qu’il a fallu conserver un jour. Un marché s’est donc fortement développé ces dernières années, celui du stockage. Avec un coût extraordinaire pour les bibliothèques. Mais cela, les équipes de Gallica ou de la British Library le savent bien que moi, eux qui doivent sans cesse, chaque jour, organiser des « stratégies » de réplication des données, lancer des appels d’offre pour obtenir, chaque jour, toujours plus de pétaoctets de stockage…
Mais ce qu’une Bibliothèque patrimoniale peut envisager, en matière d’efforts financiers pour pérenniser le savoir numérique, et sans pour autant obtenir des certitudes, aucune autre structure ne peut le faire.
Le risque de la page blanche, d’un effacement partiel ou total du savoir conservé sous forme numérique, est donc bien réel.
Numériser N’EST PAS conserver.
En réalité, la seule issue, compte tenu de la fragilité du support numérique, reste de disséminer le savoir numérique. Et c’est là où les « groupes de pirates », qui échangent sans cesse leurs fichiers (textes, vidéos...) en essayant de conserver l’accès à leurs fichiers le plus longtemps possible, jouent un rôle majeur. Étant donné qu’ils ont tendance (du moins, pour certains groupes privés ou semi-privés, via le protocole Bitorrent), à archiver, organiser des collections sous des formats ouverts, à les diffuser sur des milliers de machines qui restent éloignées les unes des autres, physiquement, ils accentuent les chances d’éviter ce risque fou d’une « page blanche », au niveau du savoir numérique.
Il existe donc là un vrai paradoxe : les pirates qui bafouent, violent chaque jour les législations sur le droit d’auteur et le Copyright sont peut-être, en même temps, la seule chance de survie du savoir numérique. Et il est plausible d’imaginer qu’un jour, pas si lointain, certains auteurs, éditeurs ou producteurs, aillent chercher la seule copie encore existante de leur travail auprès des pirates. Voilà encore le pourquoi du titre, qui semble provocateur : « portrait du pirate en conservateur de bibliothèque ». Le but n’est pas de donner une image idyllique du « pirate » sur Internet, puisqu’il enfreint de manière systématique les lois sur le droit d’auteur, mais de mettre en relief certaines réalités qu’il semble absurde d’ignorer plus longtemps…