Portrait du pirate en conservateur de bibliothèque (seconde partie)
Dans le billet précédent, il était question de la figure du pirate en tant qu'individu qui organisait des « collections », qui rassemblait différents éléments audio, textes et vidéo, pour les mettre à disposition sur l'Internet, sans jamais tenir compte, évidemment, du droit de la propriété intellectuelle (ou du Copyright anglo-saxon). Ce non-respect de la propriété intellectuelle rend ce genre de démarche particulièrement efficaces : pas de demandes à effectuer aux ayant droits, pas de refus à respecter de leur part, tout ceci rend la démarche qui vise à constituer une collection réellement rapide et efficace. Bien plus efficace que la mise en place de fonds par des bibliothèques patrimoniales qui doivent, de leur côté, respecter le Code de la propriété intellectuelle, ou la législation en vigueur sur le copyright.
Et les pirates réorganisent sans cesse les morceaux épars dont ils disposent. Les collections qu'ils mettent à disposition sur les réseaux pair à pair (peer to peer) sont sans cesse en cours de réorganisation et de montée en puissance. S'il était rare, il y a deux ans, de voir des ensembles de documents dépasser 1Go, il est désormais courant d'obtenir de larges collections de textes qui font près de 10Go, voire plus pour certaines d'entre elles. Tout ceci représente un phénomène déjà connu. Ce qui l'est moins, c'est la volonté des pirates de numériser avec des formats ouverts, qu'ils estiment « pérennes » et sûrs. Autrement dit, ils ont la volonté de mettre à disposition des documents audio, vidéo, ou textes, dont ils s'assurent qu'ils pourront être exploités sur le temps long. Dans ce sens également, ce sont de véritables « conservateurs de bibliothèque », disposés dans leur projet à vouloir assurer une pérennité dans leur travail. Dans le domaine de l'audio par exemple, alors que le format mp3 (format propriétaire, qui entraîne une dégradation par rapport à une copie originale) était systématiquement privilégié sur les anciens réseaux pairs à pairs, tels que Gnutella, la nouvelle génération de pirates s'attache à « ripper » les CD, notamment ceux de musique classique, mais pas seulement, dans des formats ouverts ¬— donc pérennes — qui n'entraînent aucune dégradation au niveau du signal, tels que le FLAC.
Puisque c'est bien de cela dont il s'agit : d'une nouvelle génération de pirates, qui n'a sans doute pas grand chose à voir avec ceux qui téléchargeaient des morceaux MP3 sous Napster, il y a seulement dix ans. Cette nouvelle génération préfère la rareté : les films d'auteurs, les vieux enregistrements vinyle considérés comme des « classiques », ou encore des livres de référence en sciences humaines ou en philosophie. Ils n'agissent jamais au hasard, procèdent à un tri « intelligent », comme un bibliothécaire, avant de mettre à disposition leurs réalisations sur l'Internet. Ces pirates-là sont animés par une volonté manifeste de « faire partager », et ne sont pas motivés simplement par une haine farouche contre les grands producteurs, en matière audio et/ou vidéo. Aucun discours haineux contre les « Majors », aucune volonté de « détruire » l'industrie du disque, du DVD ou de l'édition, au sein des forums des groupes fermés ou semi-fermés qui pratiquent la mise à disposition de « collections », via le protocole Bittorrent. Ce qui n'était pas le cas de la génération précédente de pirates. Cette volonté acharnée de « faire partager » se traduit par la mise en place de certaines règles assez sévères : la plupart du temps, il est nécessaire de maintenir un ratio entre la réception de données et l’émission qui soit supérieur à deux. En d’autres termes, il est nécessaire de diffuser deux fois plus de données que celles qui ont été reçues, pour éviter d’être « banni » — c’est là le terme consacré, qui n’est pas sans rappeler la notion de bannissement dans les communautés de pirates des Caraïbes, au XVIIIe siècle. D’ailleurs, comme au sein des communautés de pirates du XVIIIe siècle, il s’agit de groupes « fermés », qui se renouvellent assez peu, de nouveaux membres étant intégrés seulement par affinités électives, et devant souvent prouver qu’ils sont membres d’autres groupes, et que leur ratio de partage est très élevé dans ces derniers, généralement supérieur à deux.
Ce n'est plus la même génération de pirate, ce n'est plus, également, le même type d'« économie », au niveau du piratage des œuvres. Il y a encore trois ans, le piratage sur Internet était un « marché de l'offre », dans la mesure où les internautes « prenaient ce qu'ils trouvaient ». Par un pur réflexe « consumériste », pourrait-on dire. Actuellement, le phénomène s’inverse, sous l’influence de ces petits groupes qui utilisent le protocole Bittorrent. En effet, certains de leurs membres procèdent à des « demandes », sur un domaine précis, concernant un texte ou un CD déterminé, et les autres membres essaient de répondre le plus rapidement possible à cette demande. Le marché s’organise désormais selon le modèle de la demande, non plus de l’offre. Et il est de plus en plus difficile de trouver des documents audio, vidéo et/ou textuels qu’ils ne sont pas en mesure de diffuser rapidement. La généralisation du prêt en bibliothèque (non pas en France, mais plus généralement en Europe et dans tous les pays occidentaux), joue certainement là-dessus un rôle majeur, puisque de nombreux pirates profitent d’une période de prêt pour « ripper » CD et DVD, et les mettre à disposition au sein de leurs groupes.
Quant à la problématique du respect de la législation sur le droit d’auteur, il s’agit là d’un élément qui a été définitivement « évacué ». Ce problème n’est jamais abordé, sauf par certaines communautés liées à la bande dessinée, qui répètent sans cesse ces mots : « si vous aimez cet auteur, alors achetez la bande dessinée ». Ailleurs, il n’est jamais fait mention d’un quelconque débat sur la notion de « propriété intellectuelle » et de « droit d’auteur ». Pas la moindre justification, même grossière. Non, toute référence au droit d’auteur est bannie, comme si cette notion n’avait jamais existé. Pas plus qu’il n’existe nulle part, au sein de ces « communautés », de débat autour de la crise actuelle rencontrée par l’industrie du disque ou celle du DVD, ou la moindre mention d’un texte à ce propos. En réalité, c’est l’ensemble du contexte économique lié à la création, qu’elle soit phonographique, audiovisuelle ou textuelle, dont il n’est jamais question.
Il y a une semaine de cela, nous avons parlé de la nouvelle offre de « téléchargements » de livres de Fnac.com, conçue en partenariat avec Cyberlibris, projet de bibliothèque numérique basé en Belgique.