La librairie en centre-ville : Paris brûle-t-il ?
Par Benoît Berthou le mardi, août 25 2009, 08:00 - Le livre en France - Lien permanent
Ainsi que le déclare Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la Librairie Française, la récente fermeture de Brentano’s est « révélatrice du problème des librairies, généralement situées en centre-ville et soumises à la flambée des loyers ». L’établissement de l’Avenue de l’Opéra ne put effectivement faire face à la revalorisation de son bail (de 75000 à 175000 euros annuels), situation qui met en évidence l’extrême sensibilité de ces commerces face aux variations de leurs charges mais surtout leur problématique inscription dans un espace urbain. Les librairies semblent pourtant posséder dans celui-ci une réelle valeur, comme le déclare Jean Tibéri : « Chacun sait combien l’activité culturelle, en particulier celle des libraires et des éditeurs, est indissociable de l’histoire du Quartier Latin, et combien elle valorise son présent. »
Parlant en connaissance de cause, puisqu’il gère un territoire toujours traumatisé par la cession en 2006 de « la librairie des PUF » (située place de la Sorbonne) à la chaîne de vêtements Delaveine, le maire du 5e arrondissement pose ainsi une véritable question. Comment protéger un commerce du livre qui participent « au bien-être de ceux qui y vivent, travaillent et étudient » et « séduisent les visiteurs du monde entier » ? Qualité de service et capacité à s’inscrire de façon notable dans la cité : tels sont ainsi les deux maîtres-mots de la mission confiée, à travers le plan « Vital’Quartier », par la mairie de Paris à la SEMAEST (Société d’Economie Mixte d’Aménagement de l’Est de Paris). Chargé de préserver une diversité commerciale dans 11 zones parisiennes, dont le Quartier Latin, cet organisme se porte acquéreur de locaux qui sont, une fois adaptés, loués à des conditions avantageuses. Trois emplacements, situés dans les 5e et 6e arrondissements, sont à l’heure actuelle proposés à des candidats dont la sélection se fera avec le concours de l’INFL, de l’ADELC et du SLF.
Quel que soit le résultat de ces actions, force est de constater que cette « activité culturelle » contraste avec celle de librairies situées hors du centre historique. Des commerçants opérant dans des quartiers nettement moins favorisés font ainsi preuve d’une fort belle santé, à l’instar des sept membres de Libr’Est (Atout Livre, L’Atelier, La Manœuvre, Le Comptoir des mots, Le Genre urbain, Le Merle Moqueur et Millepages). Constituée d’établissements qui ne cessent de se développer (tels Millepages qui vient d’ouvrir, à Vincennes, un second et fort bel espace), cette association qui semble prendre de l’ampleur (à travers notamment le récent rachat de la Générale du livre) nous place ainsi face à un paradoxe. Les quartiers présentant le plus fort taux d’analphabétisme de la Capitale, dans lesquels la culture fait parfois figure d’activité marginale, sont en effet aujourd’hui les territoires parisiens les plus dynamiques en terme de librairie.
Nous invitant à dépasser certaines idées reçues, cette vitalité démontre que « l’activité culturelle » n’est pas forcément liée à un centre-ville, même si celui-ci symbolise à lui tout seul une certaine vie intellectuelle française concentrée autour de la rue d’Ulm et de la Sorbonne. Si dynamisme il y a, celui-ci est à rechercher du côté de territoires nettement défavorisés en matière culturelle puisque, et bien que représentant 25 % de la superficie de la capitale et incluant le département le plus densément peuplé de France (la Seine-saint-Denis), l’Est francilien regroupe en effet seulement 9,7% de la main d’œuvre travaillant dans l’édition (contre 23,3 % pour le seul 6e arrondissement) et 18,7% des librairies d’Ile de France. La culture semble ainsi se développer dans les marges, à travers des espaces parisiens dans lesquels le livre occupe une place plus forcément évidente mais restant sans cesse à inventer.
Commentaires
Intéressant. On aimerait savoir plus profondément ce que cela signifie. Est-ce à dire que les élites intellectuelles passent par d’autres modes d’achats (en ligne peut-être, via des boutiques spécialisées car leurs demandes sont précises, ciblées et s’y prêtent bien ?) que par la librairie, alors que les populations plus défavorisées, elles, qui ont peut-être des demandes moins précises, plus larges (en terme de gamme de choix, ça ne veut pas dire pas exigeantes), elles, trouvent des satisfaction dans les magasins ?
Bonjour Hubert,
Merci pour cette hypothèse, qui mérite d’être creusée. Elle me semble toutefois poser d’emblée un problème. En effet, ces librairies de “hors-centre ville” ne me semblent aucunement servir une demande moins « précise ». L’agrandissement de Mille pages a clairement suivi une idée directrice : donner plus d’espace aux Sciences humaines et aux Beaux-livres (qui occupent à eux deux presque un étage entier). De même, des établissements comme La Griffe noire ou Folies d’encre ont construit leur image sur une capacité d’expertise quant à la littérature.
La question me semble donc plus être : ce modèle de « l’élite intellectuelle » à la française (volontiers lié à une institution, l’université, à un secteur éditorial, les sciences humaines, et à un territoire, le centre de Paris) est-il encore pertinent ? Quelques bastions (Tschann notamment) semblent montrer qu’il n’a pas disparu, mais quel est exactement son importance ? La politique de la mairie de Paris que j’évoque ici me semble implicitement avouer que les librairies traditionnellement liées à ce modèle relèvent du « pittoresque » et du « cliché ». En est-il autrement dans l’environnement numérique ?