« La fermeture d’une librairie mythique » titre un article du Figaro consacré à la fermeture de la librairie Brentano’s, située au 37 avenue de l’Opéra dans le second arrondissement de Paris. Effective le 13 juin 2009, cette cessation d’activité met fin à une histoire entamée en 1895 à l’initiative d’August Brentano. Ce « libraire pour le monde » profite de la complémentarité de ses établissements (dont le premier est situé à New-York, sur Union Square) pour faire de son commerce parisien une librairie franco-américaine de grande qualité. Ouverte à tous les secteurs éditoriaux (du roman graphique au guide de voyage en passant par la littérature et les essais), celle-ci mêle des ouvrages issus de deux cultures et de deux systèmes éditoriaux.

Brentano’s effectue ainsi un travail de « passeur » au sens fort du terme : instaurer une circulation au sein d’un monde du livre dans lequel la nation fait alors office de véritable barrière. Rappelons en effet, à l’instar de Jean-Yves Mollier dans son introduction des Mutations du livre et de l’édition dans le monde du XVIIIe siècle à l’an 2000 (Presses de l’université de Laval et L’Harmattan), qu’il faut attendre la fin de la première guerre mondiale pour que les systèmes éditoriaux nationaux se lancent à la conquête du monde à travers la création de succursales ou comptoirs. A l’inverse, les œuvres autres que françaises ne rencontrèrent dans l’Hexagone le succès qu’à travers l’essor d’une littérature dite « étrangère » (c’est-à-dire traduite), à laquelle nombre d’éditeurs (Le Seuil, Robert Laffont, Actes Sud…) ouvrirent leur catalogue après la seconde guerre mondiale.

On ne peut dès lors que saluer l’effort d’un commerce comme Brentano’s et s’interroger sur l’actualité de semblable démarche. Car les raisons de la fermeture de la prestigieuse enseigne de l’avenue de l’Opéra sont on ne peut plus claire : la volonté du propriétaire des murs de la librairie, BNP-Paribas, de revaloriser considérablement le loyer de ce local commercial de 400 mètres carrés. Le tribunal de commerce de Paris, donnant en 2006 raison à la banque parisienne, a en effet accepté que celui-ci soit porté de 75000 à 200000 euros annuel avec effet rétroactif depuis 2001. Brentano’s se retrouvait ainsi avec l’obligation de régler un passif de 650000 euros et de faire face à des charges presque triplés, situation à laquelle la librairie ne put faire face malgré une négociation avec son débiteur (qui accepta de ramener le loyer à 175000 euros et le passif à 250000 euros). D’où une mise en redressement judiciaire en septembre 2008, puis une mise en liquidation judiciaire en juin 2009, suivant celle de NQL (grossiste de livres étrangers fournissant Brentano’s).

Chantal Bodez, directrice de la librairie franco-américaine, a ainsi échoué dans sa quête d’un « partenaire qui pourrait entrer au capital » et d’un « nouveau local commercial de 150 à 200 m2, dans un quartier similaire à celui de l’avenue de l’Opéra avec une clientèle mixte touristique et locale » (Livres Hebdo, du 31/10/2008). Semblable achalandage semble toutefois avoir un coût ne pouvant plus être aujourd’hui supporté que par de grandes enseignes dégageant des marges nettement plus importantes que celle d’une librairie (2% en moyenne selon le rapport ALIRE-SLF contre 14,4% pour la grande distribution ou 18% pour l’habillement). Et le problème n’est pas uniquement parisien, comme en témoigne la fermeture prochaine de la librairie de France du Rockfeller Center à New York, établissement confronté au même problème que Brentano’s puisque le propriétaire des murs entend tripler un loyer annuel de 360000$.

Ainsi que le déclare Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la Librairie Française, cette fermeture est « révélatrice du problème des librairies, généralement situées en centre-ville et soumises à la flambée des loyers ». Mais elle nous place surtout face à une toute autre définition de la ville : la cité ne rime plus forcément avec cosmopolitisme, n’est plus le lieu de rencontre privilégié des cultures et l’instrument du brassage des identités nationales. La librairie Brentano’s faisait effectivement du livre une instance de mise en relation, se constituant comme point de rencontre entre imprimés et personnes de provenances diverses. Le commerce du livre devient alors un lieu conçu pour une hospitalité, à l’instar des distingués « reading room » de la librairie Galignani (située rue de Rivoli à Paris), « ouverts tôt le matin jusque tard dans la soirée afin que les visiteurs, tous abonnés, puissent y donner leur rendez-vous en toute tranquillité » (Diana Cooper-Richet, « Les librairies étrangères en France », dans Histoire de la librairie française, Le Cercle de la librairie, 2008, p. 140-145).

Avec la mort de Brentano’s, Paris - entre autres capitales - ne s'écarte-t-il pas de l'esprit des odes d’Apollinaire ?

L’avion se pose enfin sans refermer les ailes (…)
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes (…)
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples

Apollinaire, « Zones » (dans Alcools, collection « Poésie », éditions Gallimard, 1986, p.9).