Les libraires de Montauban : poétiques forces de l'ordre
Par Benoît Berthou le mercredi, mars 18 2009, 14:44 - Le livre en France - Lien permanent
L’Association des Libraires de Montauban et leurs amis, à laquelle nous avons déjà consacré un article, ne rend pas les armes ! Afin de célébrer le printemps des poètes, celle-ci a en effet constitué une véritable brigade menant une opération intitulée « Les 7 PV capitaux ». Furent ainsi distribuées d’étranges contraventions aux automobilistes présents au centre-ville qui, furent-ils en règle quant au stationnement de leurs véhicules, tombèrent sous le coup d’une implacable sanction : la lecture à haute voix du poème inscrit au verso du « papillon » et la cordiale invitation à compléter sa collection de PV en faisant le tour des 7 librairies indépendantes de la ville. Là, l’innocent contrevenant s’est vu adressé une nouvelle peine car, ainsi que le déclare Hugues Dedit dans le reportage que France 3 consacre à l’événement : « On peut verbaliser les clients parce qu’ils achètent peu de livres, parce qu’ils achètent beaucoup de livres, parce qu’ils achètent des livres petits ou des livres épais. Tout est bon à verbalisation ». Ce parfait arbitraire est parfaitement incarné, dans un autre reportage, par une Danielle Deloche qui, coiffée d’un képi et vêtue d’une capeline, invite l’un de ses clients à clamer à haute voix le contenu de la contredanse, et si le cœur lui en a dit à en établir une puisque les librairies se proposent de collecter les poèmes de quiconque souhaite de la sorte s’exprimer.
Le thème de ce 11e Printemps des poètes (« l’humour ») fut ainsi l’occasion de rencontres complices avec une population découvrant tout autrement, dans ce même reportage, un Jacques Griffault (« Le Scribe ») ou Maurice Baux (« Baux livres ») qui n’imaginaient sans doute pas qu’embrasser le commerce du livre les mèneraient à intégrer de fantasques forces de l’ordre : nous sommes ici bien loin d’une librairie indépendante empreinte de l’esprit de sérieux qu’arbore trop souvent la défense du livre et de ses métiers. Incarner une maréchaussée faisant montre d’une tendre autorité (« Ne verbalisez pas sous mon tendre essuie-glace / Aujourd’hui, je remplace un manche au pied levé / … Ce quatrain séducteur palliera le pévé », comme écrit sur l’amende signée par Guy Reydellet) permet ainsi d’inaugurer un autre mode d’action culturel et de s’inscrire dans un dispositif inverse de celui des lectures ou des animations conviant un public à se rassembler autour de la parole d’un auteur ou d’un éditeur. Ce choix est d’autant plus réfléchi que les libraires de l’ALMA disposent en ce domaine d’un réel savoir-faire (les Rencontres du Scribe ont par exemple convié plus de 50 personnalités en un peu plus de 4 ans) qui semble aujourd’hui, selon madame Deloche, ne plus faire pleinement recette.
Baisse de fréquentation de ces « rencontres », complexité des dossiers de subventions : face à la désaffection d’une librairie pensée comme espace d’hospitalité, choix est ainsi fait d’une librairie « hors les murs », soucieuse d’intervenir au sein de l’espace public et s’inscrivant ainsi dans la droite lignée de l’action d’une Association des Libraires de Montauban et leurs amis fondée afin de lutter contre l’implantation d’un Espace culturel Leclerc en plein centre-ville. Pétitions, interventions auprès de la municipalité et organisation d’une « parade littéraire » emmenant les habitants « d’une librairie l’autre », permirent de mettre en évidence le maillage culturel existant au sein de cette ville moyenne et de démontrer que celle-ci ne ressemble en rien au « désert culturel » auquel Michel-Edouard Leclerc entend prétendument porter secours à travers ses magasins. Démontrer sa vitalité, sa diversité et désormais son humour : tels furent les réponses d’une librairie indépendante quelque peu ignorée par les pouvoirs publics, tant au niveau de la région que de la profession, et ce depuis la création d’une ALMA dont le mode opératoire semble entrer en contradiction avec les politiques publiques du livre. Les subventions accordées par le Centre National du Livre visent en effet principalement la mise en valeur du fonds de la librairie, alors que le Syndicat de la Librairie Française ou l’Association pour le DEveloppement de la Librairie de Création entendent aider toutes sortes d’aménagement et d’extensions (y compris numériques).
Quel que soit le caractère louable de ces actions, force est de constater que celles-ci s’organisent autour d’un commerce pensé comme « un espace de théâtralité du livre dans lequel les libraires développent divers moyens de mettre en scène physiquement les livres ayant reçu leur approbation » (comme expliqué à la page 491 d’une Histoire de la librairie française récemment publiée au Cercle de la librairie). L’article signé par Elise Henry et Frédérique Leblanc (« Reconnaissance sociale et professionnelle du métier de libraire ») met ainsi l’accent sur un « devenir spectaculaire » du métier de libraire, que ce soit en retenant l’hypothèse que le numérique ne peut qu’accentuer cette tendance ou en s’achevant sur l’évocation « des manifestations organisées (salon du livre, « Lire en fête », forum et journées de réflexion, etc.) pour garantir leur pérennité » (Idem, p. 493). Ce faisant, ces propos esquissent un paradoxe : la « reconnaissance » du libraire passe par un repli sur les « compétences de sélection des textes et de connaissances bibliographiques » (Idem, p. 491) ou de « manière de présenter et faire découvrir aux clients/lecteurs un patrimoine culturel » (Idem, p. 492) mais nullement par une capacité à s’imposer au sein d’un espace urbain qui s’enorgueillit pourtant (telle la mairie de Montauban) du dynamisme culturel de son centre-ville. Faisant le choix d’une tout autre « théâtralité » en singeant des forces de l’ordre battant le pavé à coup de « pévés » et en démontrant leur capacité à instaurer des liens autour de la Place Nationale, les libraires de Montauban posent ainsi un problème que peu semblent pleinement cerner.
Commentaires
Bravo et merci pour votre analyse dans laquelle nous ne manquerons pas de puiser des éléments de réflexion et de synthèse remarquables.
Juste 2 remarques:
- en effet les institutions et collectivités “snobent” l’action de l’ALMA, sauf le conseil régional qui la soutient depuis ses débuts et le conseil général depuis peu.
- en effet si, de l’avis de Danielle Deloche, les rendez-vous de sa Cave à Lire peinent à renouveler leur public, les rencontres au Scribe reste un succès constant.
( Le lieu spacieux et lumineux, l’alternance avec des présentation d’expos etc.Les facteurs peuvent être multiples , personnellement je n’ai pas d’explication)
Amicalement.
Maurice Baux
Bouquiniste bolegayre
Cher Maurice,
Merci pour ces remarques : cela mérite un autre billet… Quoi qu’il en soit, nous suivons l’originale action de l’ALMA.