Peut-on critiquer librement l'Internet ?
Par Joël Faucilhon le samedi, novembre 22 2008, 14:19 - Internet, espace critique - Lien permanent
Internet rassemble un certain nombre de techniques liées aux technologies des réseaux et de l'informatique.
Par nature, comme toute technique, Internet est « neutre ».
En revanche, les usages d'une technique, par un groupe humain ou un individu, ne le sont jamais.
André Leroi-Gourhan a consigné ces éléments dans des livres qui demeurent précieux.
Un bistouri, qui est en lui-même un outil déjà très évolué, peut être une chance s'il est mis entre les mains d'un chirurgien adroit qui peut sauver des vies avec cet outil, en même temps qu'il peut être un outil létal, qui porte un coup fatal à un homme dans la rue.
Il en est de même pour l'Internet : l'ensemble des techniques liées à ce que nous appelons l'Internet peut être une chance pour l'homme, un outil d'émancipation, notamment par sa capacité à mettre le savoir à disposition d'une majorité d'hommes et de femmes, en même temps que l'Internet peut être un outil très performant de contrôle et de surveillance des hommes, d'assujettissement extrême.
Or, il semble qu'il soit de plus en plus difficile d'exercer une capacité critique à l'égard de l'Internet et des technologies liées au numérique. La tendance actuelle est d'affirmer — comme le fait en ce moment chaque jour Eric Besson, chargé dans le gouvernement Fillon de la fonction de « secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique, auprès du Premier ministre » (ouf) — qu'Internet est un outil extraordinaire, démocratique, ouvert vers les autres. Il n'est nullement besoin d'interroger les usages et les modèles économiques et sociaux des grands acteurs de l'Internet. D'où ce plan formidable, « France numérique 2012 », présenté en octobre dernier par le gouvernement français.
De manière générale, tout discours critique envers les usages et les pratiques de l'Internet est exclu et le plus souvent, les quelques personnes qui se risquent à critiquer l'outil Internet sont rabrouées de manière souvent violente avec un argument unique et définitif : « vous n'acceptez pas l'évolution, vous êtes rétrograde. »
Tout individu qui se risque désormais à s'interroger, voire pire, c'est-à-dire critiquer, l'évolution des usages ou les acteurs de l'Internet, et les problématiques liées à la « révolution numérique », semble devoir être voué aux gémonies.
Nous disposons désormais de véritables « chiens de garde », au sens où employait ce terme Paul Nizan, dans un texte majeur écrit en 1932 qui s'assurent, bien à l'abri du haut de leur tour de verre numérique, en verre dépoli, que toute réflexion critique envers les usages et les acteurs de l'Internet, ne puisse aboutir.
En réalité, nous n'avons jamais eu tant besoin d'un regard critique envers l'Internet et le numérique.
Parce qu'il est nécessaire de s'interroger sur les modèles sociaux qu'entraîne la montée en puissance de l'économie numérique, basée le plus souvent sur l'association entre des informaticiens et des cadres bien payés, intéressés aux bénéfices par le biais de Stock options, une masse laborieuse pour la logistique, recrutée en contrats précaires, qui travaille dans de vastes entrepôts dont nous ne savons pas grand chose, hors leur existence, des plate-formes d'appel situées dans des pays pauvres (ou marqués comme étant « en développement »), et des « petites mains » chargées du référencement des grands sites Internet, à Madagascar ou ailleurs, avec des salaires que l'on peut qualifier d'indécents.
Parce qu'il est tout aussi essentiel d'interroger les pratiques des grandes firmes de l'Internet, dont assez peu (pour ne pas dire aucune), ne respecte des droits élémentaires liés à la confidentialité ou à la vie privée (voir les passes d'armes, depuis deux ans, par exemple, entre Google et l'Union Européenne en la matière).
Parce qu'il est vital de poser certaines questions élémentaires sur l'utilisation des contenus générés par les utilisateurs, qui deviennent la propriété (presque) exclusive de grandes firmes sans que les individus en soient la plupart du temps informés (voir dans ce cas l'exemple de la réutilisation des données d'un cite comme Cityvox, vendues et exploitées par Google dans le cadre de l'accord Cityvox-Google Maps).
Parce qu'au moment où d'immenses chantiers de numérisation des « contenus », que cela soit du texte, du son ou de la vidéo, s'ouvrent, aucune réflexion n'est portée sur des enjeux majeurs, tels que la pérennité des formats numériques.
Tout ceci, et bien d'autres choses encore, mérite des interrogations approfondies. D'où la mise en place d'une nouvelle catégorie sur le bloc-notes Lekti-ecriture.com, intitulée « Internet, espace critique », destinée à accueillir certains textes publiés dans les prochaines semaines.
Commentaires
je suis à la recherche de textes profondément critiques sur internet, déja publiés. savez-vous s’il en existe ?
Merci d’avance pour votre réponse
Philippe
Voici deux ouvrages intéressants sur ce thème, mais du même auteur :
“L’Utopie de la communication - Le mythe du village planétaire”
“Le culte de l’internet - Une menace pour le lien social ?”
par Philippe Breton aux Editions La Decouverte
Pour revenir sur le début de l’article, j’aimerais souligner le fait que la technique n’est pas neutre, et que cela ne dépend pas de comment l’on s’en sert. Une technique est ambivalente et comporte trois types d’ effets : voulus, involontaires prévisibles et involontaires imprévisibles (que l’on ne découvre qu’au fur et à mesure que la technique est appliquée, diffusée, et que le temps passe).
Plus la technique est “évoluée”, dernier cri et a nécessité d’investissements, plus les effets involontaires sont nombreux. Prenons comme exemple un nouveau médicament.
Il aura pour but de lutter contre une maladie donnée : ce sont les effets voulus. Il aura des effets secondaires : effets involontaires mais prévus et indissociables des effets voulus. Enfin, il y aura peut-être des effets à long terme que l’on a pas ou que l’on ne pouvait pas prévoir. Ou encore des utilisations en dehors du champ médical par des toxicomanes. Ou des personnes chez qui apparaîtront des effets inattendus.
Autrement dit, même s’il est prescrit en bonne et dûe forme ce médicament aura nécessairement des effets imprévisibles et involontaires. Ce médicament n’est pas “bon ou mauvais”, mais ses effets sont multiples et cela ne dépend pas (seulement) de la manière de s’en servir.
Pour l’internet, c’est la même chose :
Exemples d’effets volontaires : pouvoir envoyer un courriel à sa vieille tante en Moldavie ou visualiser le dernier épisode de sa série préférée, obtenir les nouvelles les plus fraîches, …
Exemples d’effet involontaires mais prévisibles : le premier motif de connection depuis son domicile est l’accès à des sites pornographiques, l’existence de sites pédophiles, religieux extrémistes, le jeu en-ligne absorbant pendant des heures, …
Exemples d’effets involontaires peu, voire imprévisibles : la détérioration du lien social, les contacts à distance au détriment des rencontres avec des personnes en chair et en os, l’autisme provoqué par une utilisation abusive, …
Ces derniers effets ne sont observables qu’avec le temps car il était difficile de le prévoir, mais on commence à discerner ces effets imprévisibles néfastes de plus en plus clairement et il est évident que faire preuve d’esprit critique est indispensable pour utiliser cet outil. Malheureusement, les enfants (et pas seulement) se servent surtout du web pour des chats dénués de sens, les jeux abrutissants jusqu’à pas d’heure, … Certaines démarches sont désormais obligatoirement faites sur le net : inscriptions à certains concours, à l’université, …
Mais cela oblige-t’il à avoir une connexion à la maison ? On peut réduire l’utilisation à l’indispensable, et cela ne représente alors plus beaucoup et un cyber-café ou un ordinateur par immeuble y pourvoit largement. Je suis forcé de constater (pour rester dans la comparaison évoquée plus haut) que l’internet est une sorte de médicament auto-prescrit qu’on utilise pour soigner n’importe quoi, résoudre n’importe quel problème ou satisfaire les désirs les plus farfelus.
Quelquefois, pour un mal de gorge, un paquet de bonbons à la menthe sera aussi efficace, plus agréable, aggravera moins le trou de la sécu, aura des effets secondaires et des effets imprévisibles beaucoup plus limités. Continuez de manger des bonbons à la menthe et n’utilisez des antibiotiques que quand c’est vraiment indispensable, autrement vous courrez le risque rendre ces derniers inefficaces par l’accoutumance.
Reste à chacun à trouver ses propres bonbons à la menthe.
Et pourquoi ne pas envoyer une lettre à ma tante en Moldavie ? Pourquoi ne pas attendre que votre série préférée passe à la télé ? Pourquoi ne pas faire vivre le petit libraire du coin plutôt que de commander un bouquin sur fnac.com ? …
Comme le disait Paul Virilio (penseur de la vitesse et du réseau s’il en est), qui invente le bateau invente le naufrage, qui invente le train invente la catastrophe ferroviaire… Tout technique invente des pratiques et de nouvelles formes d’accidents : reste à saisir cette négativité afin de mieux comprendre fins et moyens des outils que nous pensons dominer.
Ci dessous un petit lien vers l’exposition d’accidents conçue par ce même Virilio. Quel sera l’accident du Net ? Le bug ? Il reste encore à trouver…
http://www.onoci.net/virilio/
Bonjour,
Je suis submergé de demande de personnes qui veulent m’ajouter dans leur liste d’amis. Facebook, Badoo, VIP, etc. Je ne sais pas combien il y a d’interface. Des millions d’utilisateurs. Je pressens une gigantesque arnaque. Dans un lien social creux et mode, dans un flicage auxquel les inscrits participent eux même. Pas trés différent du loft. La fiction est de regarder vivre son voisin. Les individus se réduisent à ces quelques lignes qu’on met en bas d’un CV. Plus leur photos, celle de leur voiture, de leur chien et de leur vacance.
Un collecte de données volontaires dont les buts sont sans doute commercial. Nous sommes submergés de publicité. J’ai une amie qui filme et photographie, sans le moindre talent, tous ses faits et gestes, voyages, rencontres, expo, etc. Tout est centré autour d’elle. Le monde est ce qu’elle en voit. Je trouve ces comportements profondément régressifs.
je vais acquérir les deux ouvrages que vous référencez.
Je cherche aussi, un, des ouvrages, des recherches critiques sur ces phénomènes spécifiques des communautés d’internautes généralement vantés comme le dernier cri de la modernité. Tous les artistes, hommes politiques ont leur blog ou leur profil sur machin.com.
Ouvrages qui traiteraient des comportements mais aussi des profits (car je ne crois pas que les inventeurs de ces interface soient hors mercantislisme), tout comme des aspects fichage, collecte de données sur les individus.
Merci de votre réponse.
Manissy