Portrait du pirate en conservateur de bibliothèque (1/3)
Par Joël Faucilhon le samedi, octobre 4 2008, 15:01 - La vie de l'Internet - Lien permanent
Le titre de ce billet peut paraître provocateur.
Il l'est certainement, mais il correspond à une réalité dont on parle peu, une réalité qui émerge encore à peine, mais dont les conséquences paraissent immenses, du point de vue du droit d'auteur, de l'économie de l'ensemble de la chaîne du livre, et des problèmes de conservation et du partage du savoir à l'ère du numérique.
Beaucoup d'entre vous ont certainement entendu parler du protocole Bittorrent, réseau Peer to peer (pairs à pairs en bon français) qui s'est nettement développé depuis deux ou trois ans, surtout depuis le « flicage » du réseau eDonkey, et des clients utilisés pour y accéder, dont le plus important est évidemment Emule.
Emule est en perte de vitesse, mais les réseaux Peer to peer liés au protocole Bittorrent n'ont jamais été aussi actifs. En témoignent certains sites de partage liés à Bittorrent, qui présentent la plupart du temps des contenus encore sous droit, et font partie des cent sites les plus visités au monde, selon le baromètre annuel Google. Mininova est entré ainsi en 2007 au rang 97 concernant le nombre de visiteurs, selon les données qui proviennent d'Alexa, alors que d'autres sites de partage Bittorrent qui proposent (presque) uniquement des contenus encore sous droit figurent dans le top 500 des sites les plus visités : c'est le cas pour ThePirateBay, toujours très populaire, Torrentz ou encore Demonoïd. Et, comme je l'ai signalé, ces sites de partage sont uniquement constitués de contenus sous droit.
Je ne vais pas parler de la musique ou du cinéma, je vais me contenter de parler des contenus textes et images.
Et là, la surprise est immense : certains catalogues d'éditeurs sont totalement mis à la disposition des internautes. C'est le cas, tout particulièrement, pour les ouvrages scientifiques et techniques. Ainsi, il est très facile de rapatrier en quelques heures sur son disque dur l'ensemble ou presque du catalogue des éditions O'Reilly, un éditeur particulièrement réputé, spécialisé aux États-Unis et en Europe dans la publication de livres techniques. À portée de clics et en quelques heures, c'est près de quatre cent livres de cet éditeur que l'on peut voir apparaître sur son écran d'ordinateur.
À partir de ce moment-là, le doute apparaît à l'esprit : comment les éditions O'Reilly arrivent-elles encore à vendre des livres, puisque certains, tels que Denis Olivennes, auteur du rapport éponyme, nous apprennent que la piraterie est responsable de la crise actuelle, en ce qui concerne l'industrie musicale et cinématographique ? Si l'on suit le cheminement de la pensée de Denis Olivennes, les éditions O'Reilly, piratées de manière massive, auraient déjà du déposer le bilan. Or, ce n'est pas le cas. Pire encore, le fondateur des éditions O'Reilly, le très respecté Tim O'Reilly, inventeur de la célèbre formule « Web 2.0 », affirme depuis quatre ans que la piraterie, en ce qui concerne ses livres, n'est pas un problème, et parfois même représente un vecteur de vente de livres physiques (voir le lien suivant, un article qui a fait sensation au moment de sa parution, pour plus de détails : http://www.openp2p.com/pub/a/p2p/2002/12/11/piracy.html).
Apparemment, le lien qui paraît évident aux yeux de certains, entre la piraterie et la crise des industries dont la dématérialisation est rendue possible, n'est pas si évident.
Mais tout ceci n'est guère nouveau : la piraterie, en ce qui concerne les livres techniques, notamment ceux qui touchent l'informatique, est un phénomène assez ancien.
Ce qui est plus récent, en revanche, est l'extension du phénomène aux livres de sciences humaines et de littérature, et à la bande dessinée. La mise à disposition de livres numérisés, dans ce dernier cas, n'est pas forcément apparent sur des grands sites de partage Torrent, tels que The Pirate Bay ou Mininova. Ils sont le fait de sites moins visibles, sur lesquels il n'est possible d'accéder que sur invitation d'un membre, et le nombre mais également la qualité des livres numérisés par ces petites équipes est proprement impressionnant. Parmi tous ces livres, certains n'ont pas été scannés par les petites équipes liées à un site de partage Bittorrent. Il peut s'agir, tout simplement, de copies de PDF d'imprimeurs, facilement reconnaissables par la présence des traits de coupe.
Il n'est pas très difficile, par exemple, de récupérer en ce moment sur certains sites, l'ensemble ou presque des " Very short introduction ", collection de référence d'Oxford University Press, équivalente aux Que Sais-je? publiés par les PUF, soit près de 1 300 titres.
Les éditeurs français, selon les affirmations récentes de certains, pensent être à l'abri du phénomène. Je ne voudrais pas être un facteur d'inquiétude, mais voilà, parmi tant d'exemples, certaines listes de livres qu'il m'a été possible de voir sur certains sites Internet Torrent de partage :
- L'ensemble de l'œuvre de Jacques Derrida, notamment ses livres publiés chez Gallimard et chez Gallilée.
- La totalité des ouvrages de Gilles Deleuze publiés aux éditions de Minuit.
- Une partie de la collection Bibliothèque des Sciences humaines, publiée chez Gallimard, notamment certains ouvrages anciens, non réédités.
- L'abécédaire de Gilles Deleuze publié par les éditions Montparnasse.
- Bien des livres d'informatique et de bricolage publiés par les éditions Eyrolles.
- Beaucoup de livres de chez Librio, que cela soit ceux de michel houellebecq, de Franz Kafka, et cetera.
- L'ensemble des livres de Bernard Werber, de Frédéric Beigbeder, ou encore d'Amélie Nothomb.
Ce ne sont là que quelques exemples, pris au hasard, mais qui témoignent de la diversité, et de la vitalité de ces petites équipes, souvent composées de seulement de quelques dizaines de membres, qui décident de numériser et de mettre à disposition ces livres au format numérique, directement sur l'Internet.
Encore plus étonnant : à partir des éléments ci-dessus, il serait assez facile de considérer qu'il s'agit de simples pirates qui contournent la législation sur le droit d'auteur, mettent à mal (c'est une hypothèse) la pérennité économique des éditeurs, dont la condamnation par les tribunaux serait éminemment souhaitable.
La réalité n'est pas si simple... En effet, ces petits groupes se comportent, ont des réflexes de bibliothécaires : ils classent les livres en fonction de leur pertinence, créent des dossiers de manière élaborée, et il est difficile de considérer qu'il s'agit simplement de groupes d'activistes qui veulent « mettre à bas le système capitaliste ». Bien au contraire, ces groupes semblent considérer les livres en fonction de leurs qualités intrinsèques, non pas en fonction de leur valeur commerciale. Ainsi, certains sites Internet de partage, privés, mettent à disposition de leurs membres des ensembles dédiés par exemple à l'étude de la Turquie, de l'Égypte, qui vont rassembler « le meilleur » de la littérature historique, géographique, sociologique, par rapport à ces États, écrits depuis un siècle. Ces pirates-là ont des réflexes innés (je doute que tous aient suivi des cursus universitaires de documentalistes), de bibliothécaires qui trient, classent, référencent, avant de mettre à disposition toute cette matière sur Internet.
Il manque des sociologues pour étudier ce phénomène, dont la portée paraît considérable, en même temps qu'il est nécessaire que les éditeurs réfléchissent à ce phénomène, inéluctable dans la mesure où il suffit d'une copie papier pour que ces groupes diffusent le livre dans sa forme numérique, la plupart du temps avec une qualité bien supérieure à celle offerte par Google Recherche de Livres ou le projet Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.
Ce billet aura certainement une suite.
Parce que ce phénomène paraît très important, qu'il ne sert à rien d'éluder le sujet, bien que je craigne qu'il ne soit sujet à de trop violentes polémiques.
N.B. : je n'ai cité dans ce billet aucun « groupe » ou site Internet privé de partage de fichiers, afin qu'il ne me soit pas reproché de faire l'apologie du piratage. Je n'ai pas non plus abordé à dessein le phénomène de numérisation par certains groupes de la presse nationale, quotidienne ou hebdomadaire. Il est par exemple désormais très facile de « récupérer » sur certains sites Internet, jour après jour, une copie du Monde, qui a été numérisée, et chaque semaine, un exemplaire du Canard Enchaîné, de Courrier International ou de Marianne.
Commentaires
Oui, le phénomène me semble encore tout de même largement embryonnaire, même aux Etats-Unis. On voit qu'il concerne plutôt des livres récupérés au format numériques que des livres que les internautes s'amusent à scanner (sauf pour la BD, où il y a un vrai phénomène de fond, massif et très développé), comme c'est le cas avec les livres d'O'Reilly. La raison est assez simple à comprendre, bien sûr : le scan de livre est épuisant à réaliser.
Mais vous avez doublement raison. D'abord, le phénomène s'élargit, au-delà des livres techniques - et il se démultipliera avec le développement des livres au format numérique (surtout si leur prix restent aussi élevé que les livres papiers, et même si leurs prix deviennent beaucoup plus faibles).
Et oui, il y a de véritables bibliothécaires du P2P qui exercent et créent des collections complètes de livres, patiemment, avec leur petit scan, certainement pour leur usage personnel dans un premier temps, et qui en font profiter les autres.
Bonjour,
Juste en passant: la problématique n'est quand même pas comparable. Entre un PDf d'O'Reilly sur php5 et son équivalent en bouquin, la praticité est tout de même fort différente. La version papier est plus pratique et plus agréable à lire que sur un écran, on peut facilement l'annoter etc.
Et le coût d'impression d'un PDF est relativement rédhibitoire. En revanche, l'avoir "sous la main" sous format PDF peut se révéler utile.
D'autre part, pour d'autre type de contenu (où le pdf n'est pas nativement récupérable) comme le fait remarquer le précédent post, le scan est fastidieux.
Alors que pour une chanson ou un film, le contenu est parfaitement adapté au contenant (diffuser sa musique sur les enceintes d'un PC, dans son lecteur mp3 ou voir un film sur un bon écran d'ordinateur etc.) Le ebook n'étant pas des plus répandus comme objet de consommation de masse comme les lecteurs numériques pour la musique, le "marché" n'est pas équivalent. Disons que là où pour la musique et la vidéo les usages "numériques" convergent, pour le livre cela reste divergent (en gros, je stocke en pdf une source qui peut m'être utile mais si le besoin est réel, je préfère avoir le format papier, d'où le "vecteur de vente physique".)
Bref, l'écran ne tue pas le papier. Pour le moment...
Voilà un aspect occulte de la "bibliothéconomisation" du monde..! Merci pour cet article, ça fait bien longtemps que c'est le cas pour les œuvres audiovisuelles. C'est important de le souligner que le phénomène existe pour TOUS les contenus. Je rencontre trop de gens dans les formations qui pensent que le piratage se limite à la musique et aux films. Je suis prêt à parier que le phénomène va s'amplifier largement.
Moi, je trouve ça très bien, un tel accès. Le savoir à la porté de tous. Très bien. Tout Deleuze, génial. Pour Debord, des sites s'en sont chargés, qu'ils mettent gratuitement à disposition toute son œuvre.
Juste un détail, il n'est pas besoin d 'un diplôme pour savoir mettre de l'ordre dans une bibliothèque, fut-elle numérique; il suffit d'être un passionné. La discrimination envers les non diplômés a la dent dure.
Oui, ça me convient tout à fait, la culture en accès libre. Et quand il s'agit d'ouvrages vraiment utiles et de qualité, il y aura toujours, pour des motifs pratiques ou de sensualité, des acheteurs de livres.
Au contraire, l'accès internet permet de vérifier la qualité et l'intérêt du bouquin, donc peut favoriser l'achat.
C'est peut-être pour ça que d'autres s'efforcent farouchement de protéger leurs merdouilles: qui voudrait acheter ça une fois la curiosité assouvie? Par contre, même pour les disques, et même des jeunes sans le sou, achètent les CD qu'ils aiment après les avoir téléchargés sur internet, doit bien y a voir une raison?
Par ailleurs, n'oublions pas la fragilité de l'accès au web: une panne de courant, un bug de connexion et pfuit, plus rien. Pour l'instant, ça ne dure que peu de temps, mais.... achetez en dur les bouquins que vous aimez, ceux qui méritent d'être lus et relus, c'est quand même plus sûr!
Et ce n'est que le début.
Lorsque la technologie déjà au point sera diffusée à plus large échelle (je parle du papier numérique) et que tout le monde aura dans sa poche un écran flexible qu'il suffira de déplier pour avoir un accès immédiat à toute la culture et l'information du monde, comment vont réagir les éditeurs papier ?
L'humanité libérée de certains monopoles, qu'ils soient musicaux, éditoriaux ou journalistiques, aura alors fait un pas immense, qui ouvrira dès lors la porte à de plus grandes découvertes.
Mais certains pensent peut-être qu'il est dangereux de mettre le savoir, la connaissance et l'information dans des mains qui ne sont pas issues des élites, et font déjà tout pour l'empêcher.
Nous ne sommes qu'à l'aube de la prochaine révolution qu'induit le numérique et les savoirs à la portée de tous.
Pour étendre la réflexion à la musique, je suis moi aussi assez épaté de voir la qualité de certains blogs musicaux qui non seulement proposent de télécharger des disques hors des circuits commerciaux depuis bien longtemps, mais sont aussi capables d'apporter des commentaires très spécialisés. Si l'on devait un jour créer une licence globale, voilà bien des acteurs qu'il ne faudrait pas négliger.
Dans un registre plus trivial, l'extraordinaire vivacité des groupes de sous-titreurs amateurs qui sont capables en quelques jours de mettre à disposition les dialogues traduits de la plupart des films et séries TV me laisse également pantois.
> Denis Olivennes, auteur du rapport éponyme
Bienvenue au club des ânes qui utilisent éponyme à contresens
Témoignage personnel : j'ai moi-même téléchargé sur l'un de ces réseaux BitTorrent une bibliothèque complète de livres de science-fiction (cherchez « 13110 » si vous voulez savoir de quoi je parle) en anglais. Ils ne sont pas « lisibles » dans le sens où la grosse majorité sont des PDF issus de fichiers en texte brut, c-à-d sans aucune mise en page, perte du graissage et de l'emphase, aucune typographie cohérente.
J'espère bientôt trouver une boutique en ligne qui vendent ces titres dans un format standard (l'ePub me semble le meilleur candidat pour le moment) à un prix abordable. Actuellement je passe encore par la case librairie de quartier.
Quatre aspects à prendre en compte dans le débat :
1) la possibilité d'interrogation de pdf (rassemblé dans un dossier groupé - sur le logiciel Acrobat pro, j'ignore si un logiciel libre offre les mêmes possibilités) modifie les pratiques de recherches de sources des chercheurs. Ainsi, certains collègues chercheurs commencent à faire scanner pour leurs usages personnels les ouvrages sources sur lequel ils travaillent, ce qui leur permet d'automatiser les occurences (qu'une lecture de l'ouvrage papier ne permet pas avec systématisme).
2) les étudiants, lorsqu'ils ont dans leurs bilbiographies des textes inaccessibles dans leurs bibliothèques sinistrées, - ou aux longs délais de consultation-, voire même épuisés et non-consultables à la BNF (auxquels tous les étudiants n'ont pas accès, et qui de plus disposent d'un fonds relativement pauvres en ouvrages en langue étrangère), ont mis en place une solidarité coopérative. Ils se cotisent pour acheter l'ouvrage, le faire numériser OCR, et le pdf ainsi produit est disponible à l'ensemble du groupe.
3) le prix fort différent des ouvrages est aussi un argument à prendre en compte - mis en relation avec leur qualité, leur nombre de pages, et même, leur nombre de signes et de pages blanches. Sans parler de la qualité éditoriales désastreuse de certains "ouvrage", papier dégueulasse, fautes d'orthographe et de syntaxes, illustrations sabotées, qui donnent à l'acheteur l'impression d'avoir été escroqué quand il a acheté l'ouvrage.
4) Il me semble qu'il convient également de distinguer l'usage d'un livre en format numérique (Htlm ou pdf); d'un ouvrage. Les deux sont souvent nécessaires : pour une recherche, la version numérique, et pour la lecture "à l'ancienne", l'ouvrage papier.
Eliane Daphy
Il faut ajouter que l’on peut même télécharger des reproductions de peintures présentes dans des musées.
Je tiens à signaler que j’ai vu récemment un homme armé d’un appareil pour clichés numériques caché dans un téléphone portable qui photographiait les colonnes de Buren, lesquelles ne sont pas dans le domaine public, mais dans l’espace public : il faut que cela cesse ! Allons au bout des choses, des logiques !
J’envisage pour ma retraite de faire breveter la lumière d’automne : 1 euro par photo, allusion, reproduction, cela suffira à mon aisance.
Je suis désolé de vous contredire, mais ThePirateBay contient aussi des contenus libres, que ce soit musique, video, logiciels…