Nos deux billets consacrés aux DOI ont donné lieu, sur Lekti et ailleurs, à nombre de commentaires intéressants, et notamment celui de Pierre Vautherin (répondant au sobriquet de freak et menant une recherche sur le marché des revues en ligne que nous serions enchantés de diffuser sur notre site) qui affirme que plus de 50.000 articles scientifiques publiés pour une large part sur Internet bénéficient du concours d’un DOI « qui permet de les identifier, et donc de les sauvegarder ! »

Ce chiffre (qui reste à vérifier) illustre un état de fait qu’il nous revient d’interroger : le livre n’est plus le vecteur privilégié de diffusion du savoir et est même largement déconsidéré au sein des procédures d’évaluation de la recherche (et donc de son financement) comme le souligne Françoise Benhamou sur son blog de Livres Hebdo. « Un Tristes Tropiques vaudrait moins qu'une publication dans la revue International Journal of Anthropology » : cette belle formule met en évidence un mode de production scientifique dans lequel la notion même d’ouvrage de référence, point focal autour duquel divergent et convergent l’attention des chercheurs, devient problématique et cède le pas devant des connaissances répondant à un ensemble de requêtes (puisqu’archivées dans des bibliothèques numériques ou sites de « littérature grise » permettant des recherches très précises).

Sur le plan scientifique ou politique, « le livre ne fait plus pleinement sens » ainsi que nous l’écrivons dans notre second billet et les DOI (et plus largement l’Internet) semblent marquer la fin d’un modèle philosophique (un ouvrage consignant l’ensemble des savoirs et luttant ainsi contre l’obscurantisme) et économique (des livres imprimés dans plusieurs pays, faisant l’objet d’un plan de communication et de commandes) hérité de l’Encyclopédie. Permettant un accès individualisé à l’information, ces nouvelles technologies inaugurent sans doute une édition scientifique dans laquelle la notion de communauté et la forme du « tour complet des connaissances » (encyclopaedia) auraient une importance réduite : la parcellisation du savoir esquissée en 1979 par Jean-François Lyotard dans La Condition postmoderne serait ainsi complète.

Fragilisant un livre pensé comme possible point de ralliement des connaissances et de ceux qui les produisent, les DOI ne se font également pas les alliés d’un savoir conçu comme partage communautaire d’analyses et d’idées : adaptant le cadre légal de la propriété intellectuelle à un environnement numérique, ils font en effet la promotion d’une recherche produisant ce que Jean-Max Noyer, Gabriel Gallezot Olivier Ertzscheid et Ghislaine Chartron nomment dans un article très inspiré des « objets éditoriaux finis » et non des travaux en devenir offerts au commentaire. Se situant aux antipodes d’archives ouvertes, qui entendent diffuser des productions scientifiques quels que soient leurs formats (comme HAL-SHS) ou les présenter avec des contributions de leurs différents lecteurs (comme ArXiv), l’usage de DOI tourne le dos à une redéfinition de l’édition scientifique comme possibilité « d’habiter les communautés d’œuvres, les agencements qui produisent et font circuler les documents, comme “incomplétude en procès de production” » pour reprendre les termes des chercheurs sus-cités.

Nonobstant les libertés qu’offre l’Internet de commenter et mettre en relation avec d’autres documents des réflexions offertes à la communauté scientifique, cette nouvelle forme de commercialisation tombe en fait sous le coup de la remarque qu’une universitaire assistant aux premières Assises de l’édition numérique adressa à plusieurs intervenants : « Chercheurs et étudiants sont en attente de possibilité d’accès et de relation à un savoir en train de se faire : ne transposez pas dans le nouveau monde numérique les structures du vieux monde de l’édition scientifique. »