Présentant son ''Rapport sur le livre numérique'' lors des Assises du livre numérique, Bruno Patino eut une phrase lourde de sens : « La dématérialisation du livre, c’est avant tout sa fragmentation ». L’analyste aux airs de jeune premier mit ainsi fort judicieusement le doigt sur l’un des effets les plus étranges de l’environnement numérique : la mise en cause des unités qui avaient jusqu’ici cours dans le monde du livre et le développement de services présentant de façon isolée ce qui est traditionnement regroupé. Ce raisonnement est vrai tant des contenants (et notamment des livres électroniques qui ne proposent qu’une offre éditoriale partielle en signant des contrats d’exclusivité avec organes de presse ou éditeurs) que des contenus (avec la mise en place de DOI à qui nous avons récemment consacré un billet).

Cet identifiant, se situant à une autre échelle que le livre tel que nous le connaissons, permet en effet de constituer des unités logiques regroupant plusieurs livres (série, collection…) ou, à l’inverse, d’isoler les parties constitutives d’un livre afin de les proposer à la vente. À l’aide de cet outil, les bases de données comme Electre ou les librairies en ligne comme Amazon pourront opérer dans un cadre qui ne sera plus normé par un ISBN, qui fait de la publication la seule unité viable, ce qui pose un problème tout juste esquissé par les rares personnes s’intéressant au sujet : brouillant les frontières existant entre livre et document, les DOI tendent à confondre plus qu’à distinguer ce qui relève du fait d’une publication (faire paraître un écrit possédant un sens et une unité) et de la constitution d’un système d’information (permettre l’accès à un ensemble de données quel que soit leur mode d’organisation et de diffusion).

Au regard de cet identifiant, le livre ne fait plus pleinement sens : la reliure, et plus largement tout ce qui vient conférer une unité à la « liasse » de papier, n’est plus que l’un des modes de présentation d’écrits se prêtant à d’autres configurations en fonction des attentes de ceux qui se les approprient. L’usage pourrait à l’avenir définir la forme que prend la publication : celle-ci pourrait être organisée de manière linéaire afin de répondre à une volonté « d’immersion » propre à la fiction, de manière fragmentaire afin de s’inscrire dans une lecture proche du « picorage » ou de la consultation, de manière transversale afin de constituer un itinéraire au sein d’un ensemble d’écrits d’ores et déjà constitué… La lecture prendrait alors presque le dessus sur l’imprimé en décidant non seulement de la valeur qu’il s’agit de lui prêter mais également de la forme qu’adopterait l’objet auquel elle entend se consacrer.

Dans le cadre de ce livre « fragmenté », l’auteur et l’éditeur deviendraient des pourvoyeurs de données susceptibles d’être assemblés selon des modes qu’ils se devraient de tenter d’imaginer. Faut-il dès lors craindre la généralisation du « digest », de la publication d’œuvres ramenées à un ensemble de morceaux de bravoure, et rester méfiant envers une technologie qui institutionnalise les pratiques de zapping et de « collage » qui sont, selon Jean Caune, au fondement d’une démocratisation culturelle et d’une diffusion moins encadrée des œuvres de l’esprit ? Faut-il à l’inverse considérer ces craintes comme des cris d’orfraies faisant fi des libertés du lecteur (au premier rang desquelles figurent, selon Daniel Pennac, les droits de « sauter des pages » et de « grappiller ») et négligeant les complexités de pratiques de lecture que Michel de Certeau compare à un « braconnage » inventant continuellement les usages d’un livre restant à « habiter » ?

Quelle que soit la position de chacun, force est de constater que l’usage du DOI pose problème et que cet identifiant qui prendra prochainement place à côté de l’ISBN esquisse pour le livre de nouvelles fonctions et pour ceux qui le produisent et le commercialisent de nouvelles missions. Le « bloc-note » et la librairie Lekti entendent les cerner au mieux.